‹ Morceaux choisis;Chapitre 21 sur 312 · EXEMPLE DR LRCTURE EXPLIQUÉE · texte numérisé non relu

EXEMPLE DR LRCTURE EXPLIQUÉE

doux rayons de la lune, le frémissement argenté de l’eau et enfin la fraîcheur de l'air. |

V. Le Sryce. — Rousseau n’est pas un écrivain pittoresque. Il ne cherche jamais à évoquer une image pour le seul plaisir d’une ligne harmonieuse ou d’un coloris éclatant. Il ne s'adresse qu’à l'émotion. Son style ne recherche donc que l’harmonie d’un rythme qui parle à l’âme par l'oreille: L'étude de ces rythmes est difficile, parce que leur valeur est faite de nuances fuyantes et souvent toutes personnelles à Rousseau. Mais l’indifférence au pittoresque est visible dans ce passage comme ailleurs. Pas une seule métaphore. Un seul mot coloré, le frémissement argenté; encore l’épithète, très juste ici, était-elle traditionnelle quand il s'agissait de « l’astre au front d’argent ». Les répétitions de mots sont même indifférentes à Rousseau : «... me retraçant les plaisirs d'un autre âge — ., s'y retracèrent pour m'affliger ». Rousseau n’a aucun scrupule de purisme. (On voit par ses lettres à son éditeur Rey qu'il persiste, pour sauvegarder l'harmonie de sa phrase, à maintenir des erreurs historiques ou des formes disparues dans l'usage). Seule la valeur musicale lui importe. On peut marquer ici l’une des ressources de ces phrases chantantés : ce sont les pauses rythmiques. De temps à autre le développement d’un rythme périodique est interrompu par une phrase courte et de sonorité pleine. Une première pause marque le commencement du morceau : « Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes ». Une deuxième et une troisième en scandent pour ainsi dire les couplets : « Nous gardions un profond silence. — Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé». Enfin une dernière, plus complexe, le ferme sur un rythme qui est nettement celui d’une strophe : | tout revenait Pour augmenter ma misère présente Prendre place en mon souvenir

VI. SOURCES DU MORCEAU. SON INFLUENCE. — Les sources du morceau semblent bien être tout entières dans les souvenirs et les rêves de Rousseau. Il n’a jamais vécu exactement cette scène, mais il a fait le tour du lac en bateau, passant à Meillerie, pendant une promenade de six jours qu’il fit en 1754 avec des

62 JREAN-JACQUES ROUSSEAU

amis de Genève. La scène la plus pathétique de ses amours chastes avec Mme d'Houdetot, la plus douloureuse aussi, se déroule au clair de lune, au bruit monotone d’une cascade, parmi «le concours des plus agréables sensations ». (Coufessions, II, 9.) |

La beauté du morceau fit une très vive impression sur les contemporains. Les comptes-rendus des journaux (Mercure de France, Année littéraire de Fréron, etc.) en parlèrent avec enthousiasme. Nous avons dit que pour les voyageurs Meillerie devint « une espèce de lieu classique ». Les romanciers n’osèrent pas copier exactement la promenade en barque, mais les scènes ds mélancolie amoureuse au clair de lune ne se comptèrent plus. Il suffira de rappeler le Lac des Premières Méditations. Le décor est le même, un lac entouré de montagnes, le soir, dans le silence que scande seulement le bruit cadencé des rames. L’accent de mélancolie douloureuse est le même. Il reste seulement que Lamartine et Elvire sont séparés par les événements. Leur volonté seule au contraire condamne Saint-Preux et Julie au renoncement de l'amitié,

nai hdi dr

Page 1