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Fc. 2. — Page du premier manuscrit de la Nouvelle Héloïse.
Page du premier manuscrit (très incomplet de la Nouvelle Héloïse conserve à là Bibli. de la Chambre des députés. C’est un passage de promenade sur le lac (voir pp. 156-157
et Lecture expliquée p. 58). On remarquera les différences profondes qui séparent ce brouillon de la version définitive.
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE 59 TT D ON UT Us du
métaphore mise à la mode par les précieuses et qui avait passé dans le vocabulaire courant de l'amour :... «la présence même de cet objet chéri». Le mot objet se trouve constamment dans le même sens chez Racine; 20 la force que gardent certains termes affaiblis par l’usage et dont le sens se rapproche chez Rousseau de celui qu’ils avaient au 17e siècle : «Ce charme de nos premières amours ». Pour le Dictionnaire de Féraud, en 1787, ce mot indique encore quelque chose « de fort et d'inexplicable ». Le même dictionnaire nous indique que les métaphores où la valeur du mot s’affaiblit : éprouver des charmes, être sous le charine semblaient «modernes, précieuses et bizarres». Même remarque pour «les sentiments délicieux ». Féraud se plaint que la préciosité ait multiplié l'usage du mot délicieux : «c’est une afféterie ridicule que de s’en servir à tout propos, comme on le fait. aujourd’hui ». Il blâme les expressions hubit délicieux, roman délicieux, le délicieux La Fontaine. Rousseau laisse au mot toute sa force : « qui pénètre l'âme de délices ».
II. LEs CIRCONSTANCES CONTEMPORAINES. — On peut signaler également, avant d'entrer dans l’explication du fond, un usage contemporain. Quand Saint-Preux donne la main à Julie pour monter dans le bateau, il n’y a pas là une marque d’affectueuse intimité. On donnait la main aux dames comme nous leur donnons aujourd'hui le bras.
III. La PEINTURE DES SENTIMENTS. — Le morceau tire toute sa valeur de-lintensité avec laquelle des sentiments mystérieux et profonds sont exprimés. Lorsque Saint-Preux part avec Julie de Wolmar pour une promenade én barque, il se croit heureux, consolé du mariage de celle qu'il a aimée et qui ne doit plus être que son amie. Il s’agit de faire sentir comment, de cette sérénité apparente, Saint-Preux retombe au bouleversement du désespoir et jusqu'à la pensée du suicide.
Il y faut d’abord une forte préparation des circonstances. La visite à l’asile qui abrita le jeune homme, quand il fut éloigné pour la première fois de Julie, est le point de départ. Par elle refluent les souvenirs et les émois qui semblaient emportés par le temps. Mais la suite de la promenade précipite encore ce courant qui emporte les résolutions et les énergies de Saint- Preux. Lui et Julie se séparent. Ils restent seuls. Quand ils se
retrouvent pour souper £s se taisent. Dans le bateau ils gardent un profond silence. Solitude et silence, c’est exactement ce qu'il faut pour que la toute-puissance des émotions se fasse irrésistible.
20 À cela s'ajoutent les suggestions et complicités de la nature. Rousseau en marque avec une merveilleuse profondeur toutes les forces. D'abord une sorte d’influence hypnotique, le bruit éval et mesuré des rames, qui, par la répétition d’une sensation uniforme, semblable à la chanson monotone qui berce un enfant, arrache l'esprit aux diversions du monde extérieur et le livre à la tyrannie des rêves. — Puis une suggestion par contraste. Les joies qui se confrontent à nos tristesses les aggravent par une invincible comparaison. Ainsi le chant assez gai .. des bécassines, la beauté du paysage, le concours des plus agréa-
. bles sensations poussent Saïnt-Preux vers de plus sombres réminiscences. — Enfin le paysage nocturne et lunaire est de ceux qui se peuplent le plus aisément de fantômes et de mélancolies.
3° Sous l'influence des événements et de la nature, à travers la tristesse et la rêverie vague, un souvenir précis s’impose qui devient comme un centre de cristallisation. « Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle...» Ce souvenir, si naturel, appellera à lui, par association, tous ceux qui lui furent liés et qui opposent le bonheur évanoui au renoncement du présent.
IV. Le Décor. — Rousseau ne s'intéresse pas à la nature pour elle-même, pour la beauté de ses couleurs et de ses lignes, mais bien parce que nos émotions s’y prolongent ou en naissent. Nous avons vu que tous les détails de ce paysage nocturne avaient leur retentissement dans l’âme de Julie et de Saint-Preux. Une preuve plus directe est donnée par l'étude des brouillons de ce passage, dans deux manuscrits qui sont à la Chambre des députés. Rousseau n’imagine pas d’abord la splendeur mélancolique du décor pour y situer ensuite ses héros. Il ne crée mème pas simultanément en lui-même le paysage et ceux qui l’éprouvent. La scène se joue d’abord tout entière dans la pensée de Saint-Preux. Puis, par additions successives, il multiplie l’intensité de l'émotion par des complicités du paysage. Il fait intervenir ainsi, l’un après l’autre, le bruit éval et mesuré des rames, le chant assez gai des bécassines, le ciel serein, les