‹ Morceaux choisis;Chapitre 23 sur 312 · CHRONOLOGIE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE UNIVERSELLE

Le titre de cet ouvrage annonce qu'il n’est pas destiné à voir le jour : c’est un recueil que j'ai fait pour mon seul usage. Il paraîtrait donc ridicule que je fisse ici un long détail du dessein que je me suis proposé en le composant, du plan que j'ai suivi et des auteurs que j'ai pris pour guides dans cette route épineuse. Deux raisons, cependant, m’engagent à m'en rendre à moi-même une espèce de compteabrégé dans cet avant-propos. La première et la principale est que m'étant proposé un but particulier qui pourrait peut-être changer dans la suite par diverses circonstances que je ne prévois pas, de manière que la fin de ce recueil n’eût pas le rapport nécessaire avec le commencement, ce qui ferait un assemblage monstrueux, j'ai cru qu’en couchant sur le papier mes vues dans l’entreprise de cet ouvrage par un pelit abrégé que j'en ferais au commence. ment et en m'imposant la nécessité de les suivre dans la suite, je donnerais à mes yeux de quoi prévenir l’inconstance de mon esprit, et me mettrais dans l’heureuse obligation de faire un recueil uniforme et de me gèner dans l'exécution d’une longue et diflicile entreprise.

Ma seconde raison est que, n'étant pas assuré si, dans la suite, je n’aurais point quelque occasion de faire plaisir à un ami en lui communiquant mon travail, je serais bien aise de le mettre au fait, dès l’entrée, des dispositions d’esprit qui me l'ont fait entreprendre, afin que d’une part, si ces vues ne répondaient pas aux miennes, il ne perdit pas inutilement son temps à le parcourir, et que, de l’autre en le lisant et le trouvant traité d’une forme un peu extraordinaire, il se conformât toujours à mes idées et ne prit pas le change dans les endroits où je m'éloigne de la méthode de ceux qui travaillent pour le public.

Rousseau continue en montrant les avantages de l’histoire. Elle nous apprend à nous rendre utiles. Elle forme l'esprit et le cœur.

1. Publié par M.Th, Dufour dans les Annales J.-J. Rousseau. 1905.

L'œuvre expliquée par l’auteur.

[ COMMENT FUT COMPOSÉ LE DISCOURS (Extrait des Confessions, II, 8).

Cette année 1719, l’été fut d’une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays?, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre n’en pouvant plus. Je m’avisais pour modérer mon pas de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et, tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

A l'instant de cette lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir “vif de l'impression que j'en reçus, les détails m’en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes3. C’est une des singularités de ma mémoire qui mérite d’être dite. Quand elle me sert, ce n’est qu'autant que je me suis reposé sur elle: sitôt que j'en confie le dépôt au papier, elle m’abandonne; et dès qu'une fois j'ai écrit une chose, je ne m’en souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusque dans la musique.

Page 1