Sur letemps =sur le moment
par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d’un due de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : « A votre gorge, marchand de Paris! », je dis : « Me voilà. »
Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l’ai pas seulement dans la conversation, je l’ai même seul et quand je travaille. Mes idées s’arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté ; elles y circulent sourdement, elles y fermententjusqu’à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations ; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j’attende. Insensiblement ce grand mouvement s’apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N’avez-vous point vu quelquefois l’opéra en Italfe? Dans les changements de scène il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps; toutes les décorations sont entremêlées ; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser’, cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque et l’on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s’y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m’auraient surpassé.
De là vient l’extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu’ils m'ont coûtée. Il n’y en a pas un qu'il ne m’ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de
1. L’anecdote estracontée dans les Illustres proverbes (1665). Le duc de Savoie étant à Paris reçut une réponse fort grossière d’un marchand qui ne le connaissait pas. Il sortit sans y faire attention et sans lui répondre. Puis, à sept ou huit lieues de Lyon, il y songea brusquement pour crier sa réponse. Me voila = C’est mon caractère.