‹ Morceaux choisis;Chapitre 240 sur 312 · Soin — occupalion (sens du latin cura · texte numérisé non relu

Soin — occupalion (sens du latin cura

6. C'est-à-dire : « quoique je ne puisse résoudre par des principes raisonnés celte opinion contradictoire que j'ai de moi-même»

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la sens, rien n’est plus certain, et j’en puis du moins donner par les faits une espèce d'historique qui peut servir à la concevoir. J'ai eu plus d'activité dans l’enfance, mais jamais comme un autre enfant. Cet ennui de tout m’a de bonne heure jeté dans la lecture. A six ans, Plutarque me tomba sous la main; à huit, je le savais par cœur ; j'avais lu tous les romans; ils m'avaient fait verser des seaux de larmes avant l’âge où le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque! qui n’a fait qu'augmenter jusqu’à présent, et qui acheva de me dégoüûter de toat, hors de ce qui ressemblait à mes folies. Dans ma jeunesse, que? je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j'avais connus dans mes livres, je me

livrais sans réserve à quiconque savait m'en imposer par

un certain jargon dont j'ai toujours été la dupe. J'étais actif, parce que j'étais fou ; à mesure que j'étais détrompé, je changeais de goûts, d’attachements, de projets, et dans tous ces changements, je perdais toujours ma peine et mon temps, parce que je cherchais toujours ce qui n’était point. En devenant plus expérimenté, j’ai perdu peu à peu l'espoir de le trouver et par conséquent le zèle de le chercher. Aigri par les injustices que j'avais éprouvées, par celles dont j'avais été le témoin, souvent aflligé du désordre où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moimême, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains ; et, sentant que je ne trouverais point au milieu d'eux une situation qui püt contenter mon cœur, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes et je m’en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé, que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque, et La trouver toujours sûre et telle qu’il me la fallait. É

1. Ï1 faut comprendre que ces romans étaient l’Astrée, les romans de la Calprenède, Gomberville, M'e de Scudéry, etc., remplis d'aventures héroïques et romanesques.

2. Que = où. RÈGLE : À lheure que je parle. Voir p. 80, n. 5.

3, Par exemple Bâcle (voir les Extraits : La Fontaine de Héron) ou le faux archimaudrite qu’il accompagne en Suisse. A Motiers-Travers, il se lia étroitement avec un baron de Sautterlheim dont il pensait le plus grand bien et qui se révéla

comme un chevalier d'industrie et un débauché.

&. Tout ceci est largement confirmé par la vie vagabonde et instable de Rousseau (Voir l’Introduction, pages 20 et suine

5. * Comparer ce caractère, cette instabilité d'humeur et ces projets changeants avec la vie de Chateaubriand avant la Révolution, dans les ÆZxtraits Canat, H. Didier, éd.

6. Sur l'emploi de laquelle (situation), Cf. Crouzer.., Gr. Fr.

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EXTRAIT D’UNE LETTRE À M. px MALESHERRES DU 26 JANvIER 1762.

Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m’estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c’est encore ce qui m’afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n’est-il connu de tout l’univers ! chacun voudrait s’en faire un semblable ;

Ja paix régnerait sur la terre ; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n’y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? De moi, de l’univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu’a de beau le monde sensible, et d’imaginable le monde intellectuel: je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n’ont connu de pareilles délices et jai cent fois plus joui de-mes chimères qu'ils ne font des réalités !,

Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m’empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent, en songeant aux divers évènements de ma vie ; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l’attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriezvous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d’amertume, et sont déjà trop loin de moi?. Ce sont ceux de ma retraite; ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière

viendra pourtant avec un bon-

1. * Comparer ceci et ce qui A heur sans mélange deson séjour

suitavec ce quenous dit Lamar-

tine de ses promenades et rêveries de jeunesse dans la Préface des Méditations et les Souvenirs et Portraits.

2. Quand Rousseau rédigera le livre 6 (re partie) des Confessions (après 1766), il se sou-

aux Charmettes, La vérité est qu’il l’a embelli et que sa phrase est juste : il fut « trop mêlé d’amertume ». (Voir Zntroduction, pp. 17 et 25.)

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