Thérèse Levasseur
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et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres, ni visites, n’en vinssent troubler le charme. Après avoir donnéta matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir, parce que je pouvais les remettre à un autre temps?, je me hâtais de diner pour échapper aux importuns, et me ménager un plus long après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate#, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vint s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver{, mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : « Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour ! » J’allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien ne montrant la main des hommes n’annonçât la servitude et. la domination, quelque asile où je pusse croire ayoir pénétré le premier, et où nul tiers importunnevint s’interposer entre la nature
et moi. C'était là qu’elle semblait déployer à mes yeux une
magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères5 frappaient mes yeux d’un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m’environnaient, l’étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d’admiration: le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l’un à l’autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même : «Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l’un d'eux. »
1. * Comparer ce passage avec celui des Confessions (LE, 6 qui raconte le séjour aux Charmettes : « Je me levais tous les matins avant le soleil, etc. »
2. Rapprocher du passage qui explique le dégoût de Rousseau pour toute activité qui lui était imposée, p. 287.