Voici un des rares passages où la description de Rousseau
récise une impression de cou-
eur pittoresque. Le même deétail se retrouve d’ailleurs chez des contemporains de Rousseau, avant même la publication des
Confessions (le romancier Loaisel de Tréogate, le poète Léonard, etc.).
3. *Eludier dans cette description l’art de la description rapide, nécessaire pour colorer, sans l’entraver, un récit.
4. Batistin,nom sous lequelest connu le musicien StucK, né à Florence et mort à Paris en 1745.
mme
soit le bon Batistin et sa bonne cantate, qui m’a valu un meilleur déjeuner que celui sur lequel je comptais, et un dîner bien meilleur encore, sur lequel je n’avais point compté du tout ! Dans mon meilleur train d’aller et de chanter!, j'entends quelqu'un derrière moi: je me retourne, je vois un antonin? qui me suivait et qui paraissait m'écouter avec plaisir. Il m’accoste, me salue, me demande si je sais la musique. Je réponds : Un peu, pour faire entendre beaucoup. Il continue à me questionner : je lui conte une partie de mon histoire. Il me demande si je n’ai jamais copié de la musique. « Souvent », lui dis-je. Et cela était vrai; ma meilleure manière de l’apprendre était d’en copier. « Eh bien ! me dit-il, venez avec moi; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rièn ne vous manquera, pourvu que vous consentiez à ne pas sortir de la chambre. » J'acquiesçai très volontiers, et je le suivis.
| Le Retour à Chambéry (1732). |
C'est une chose bien singulière que mon imagination ne se monte jamais plus agréablement que quand mon état est le moins agréable, et qu’au contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma mauvaise tête ne peut s’assujettir aux choses. Elle ne saurait embellir : elle veut créer. Les objets réels s’y peignent tout au plus tels qu’ils sont ; elle ne sait parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver ; si je veux décrire un beau paysage, il faut que je sois dans des murs ; et j'ai dit cent fois que si jamais j'étais mis à la Bastille, j'y ferais le tableau de la libertés, Je ne voyais en partant de Lyon qu'un avenir agréable: j'étais aussi content et j'avais tout lieu de l'être, que je l’étais peu quand je partis de Paris4. Cependant je n’eus point durant ce voyage ces rêveries délicieuses qui m’avaient suivi dans l’autre. J'avais le cœur serein, mais c'était tout. Je me rapprochais avec attendrissement de l’excellente amie que j'allais revoir. Je goûtais d'avance, mais sans ivresse, le
1. C'est-à-dire: « pendant que 3. On rapprochera ce passage j'étais le mieux en train le mar- de ceux des pp: 288 et 291. cher et de chanter ». 4. En effet, il quittait Paris à
2. Un moine de la congréga- peu près sans ressources, tandis tion des antonins, communauté qu'à Lyon il avait reçu de l’arde moines qui vivaient libre- | gent et du moine antonin et de ment sans couvents. Me de Warens.
plaisir de vivre auprès d'elle: je m’y étais toujours attendu ; c'était comme s’il neym’était rien arrivé de nouveau. Je m’inquiétais de ce que j'allais faire comme si cela eût été fort inquiétant. Mes idées élaient paisibles et douces, non célestes et ravissantes. Tous les objets que je passais frappaient ma vue ; je donnais de l'attention aux paysages ; je remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux ; je délibérais aux croisées! des chemins, j'avais peur de me perdre, et je ne me perdais point. En un mot, je n’étais plus dans l’empyrée’; j'étais tantôt où j'étais, tantôt où j'allais, jamais plus loin. Je suis en racontant mes voyages comme j'étais en les faisant; je ne saurais arriver. Le cœur me battait de joie en approchant de ma chère maman, et je n’en allais pas plus vite. J'aime à marcher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter el à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur, J’eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéry. Non loin d’une montagne coupée qu’on appelle le Pas de l’Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l’endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siè.cles. On a bordé le chemin d’un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise, car ce qu’il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu’ils me font tourner la tête ; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sürelt. Bien appuyé sur le parapet, j’avan-
1. Croisée — croisement. Le mot n'est donné ni par le Dict. de l’Académie, ni par celui de f'uretière, ni par celui de Féraud.
Mais il se trouve dans La Fontaine (Psy ché).
2, L’empyrée (ou ciel empyrée) était la partie du ciel la plus élevée où l’on supposait le séjour des bienheureux.
3. Texte curieux. C’est déjà l'amour de la nature vraiment romantique. Mais c’est Le seul
passage où Rousseau vante une nature « qui lui fasse bien peur »
et ce qu'on appelle à cette date de « belles horreurs ». La montagne farouche est très vaguement indiquée, même dans le « Voyage du Valais » (p. 118). Le rêve du Si j'étais riche se place «sur le penchant de quelque agréable Colline », etc... Rousseau a surtout aimé des paysages légèrement accidentés et des montagnes comme horizon.
LES CONTESSIONS 8303
çais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j’entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et - des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille!l, à cent toises? au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j’en allais chercher au loin d’aussi gros que je les pouvais porter; je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l’un après l’autre, je me délectais à les voir rouler, bondiret voler en mille éclats avant que d’atteindre le fond du précipice.
Plus près de Chambéry, j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de més jours {. La montagne est tellement escarpée, que l’eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu’on puisse passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être mouillé : mais si l’on ne prend bien5 ses mesures,on y est aisément trompé, comme je Le fus ; car, à cause de l’extrême hauteur, l’eau se divise ct tombe en poussière, et, lorsqu'on approche un peu trop de ce nuage, sans apercevoir d’abord qu’on se mouille, à l'instant on est tout trempé.
Rousseau aux Charmettes cr). |
Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus, Fr Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquæ fons, Et paulum silvæ Super his foret...
Je ne puis ajouter,
Auctius atque Di melius feceref;
mais n'importe, il ne m'en fallait pas davantage, il ne m'en fallait pas même la propriété, c'était assez pour moi de la
1. Le pluriel broussailles est plus employé. Les dictionnaires du 18e siècle ne donnent que le pluriel, mais le singulier est correct et se rencontre, par ex.
chez V. Hugo.