Voilà ce que je souhaitais
un domaine modeste avec un
jouissance; et il y a longtemps que j'ai dit et senti que le propriélaire et le possesseur sont souvent deux personnes très différentes !.
Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent: les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés ! ah! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, s’il est possible, que vous ne fites réellement dans votre fugitive succession?. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes choses, et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon : mais comment dire ce qui n’était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti sans que je puisse énoncer d'autre objet de mon bonheur que ce sentiment mêmes. Je me levais avec le soleil, et j'étais heureux; je me promenais, et j'étais heureux; je voyais maman“, et j'étais heureux ; je la quittais, et j'étais heureux ; je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j’aidais au‘ ménage, et le bonheur me suivait partout: il n'était dans aucune chose assignable®; il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant6.
jardin, près de mon toit une source d’eau vive, et avec cela un peu de bois — les dieux ont fait plus et mieux.» (HORACE, liv. Il, sat. 7.) S 1. On pourra comparer ave la belle pièce de V. Hugo: À un riche (Les Voix intérieures) :
Dis-moi, crois-tu vraiment posséder ce [royaume (un parc)
Tous ceux qui, savourant la beauté de [ce lieu,
Aiment en quittant l’homme à s’ap- [procher de Dieu,
Sont dans ce parc touffu, que tu crois [sous ta loi,
Plus riches, plus chez eux, plus les [maîtres que toi,
2. Nous avons dit dans l’Introduction (voir p. 25) que Rousseau, outre des erreurs impor-
tantes de chronologie, avait transformé par le rêve son séjour des Charmettes. Ou plutôt 1l a étendu au séjour tout entier les quelques beaux jours qu’il a dû y passer, quand Mr° de Warens était avec lui et non avec Vintzenried. L’idylle des Charmettes fut fort troublée par les graves embarras pécuniaires de Mr: de Warens et les querelles avec ce Vintzenried qui se faisait appeler «chevalier de CGourtilles ».