‹ Morceaux choisis;Chapitre 268 sur 312 · C'est-à-dire : d'ouvrage qui fûl pour moi un travail · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : d'ouvrage qui fûl pour moi un travail

« La Flore de l’Ile Saint-

Pierre ».

mes jours. On dit qu’un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron ; j'en aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulais pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins, après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais, une loupe à la main, et mon Systema naturæ! sous le bras, visiter un canton de l’île, que j'avais pour cet effet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir l’un après l’autre en chaque saison. Rien n’est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l’organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles? dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques dont je n'avais pas auparavant la moindre idée, m'’enchantait en les vérifiant sur les espèces communes, en attendant qu’il s’en offrit à moi de plus rares: La fourchure des deux longues étamines de la brunelle{, le ressort de celle de l’ortie et de la pariétaire, l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis, mille petits jeux de la fructification que j'observais pour la première fois me comblaient de joie, et j'allais demandant si l’on avait vu les cornes de la brunelle, comme La Fontaine demandait si l’on avait lu Habacuc5. Au bout de deux ou trois heures, je m'en revenais chargé d’une ample moisson, provision d’amusement pour l’après-dinéef au logis, en cas de pluie. J’'employais le reste de la matinée à aller avec le receveur, sa femme, et Thérèse, visiler leurs ouvriers et leur récolte, mettant le plus souvent la main à l’œuvre avec eux; et souvent des Bernois qui me venaient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbres, ceint d’un sac que je remplissais de fruits, et que je dévalais?7 ensuite à terre avec une corde. L'exercice que j'avais fait dans la matinée, et la

1. Le grand ouvrage du natu- | non pas Habacuc, mais Baruch. raliste suédois Linné. 6. Après-dinée est la seule for- 2. Les étamines et le pistil. me du mot au 18° siècle. On di- 3. RÈGLE : La fortune vient en | sait aussi après-soupée. Féraud, dormant. Voir p. 161, n. 1. en 1787, signale l'usage commen- 4. Les brunelles sont des plan- | Çant de après-souper. tes de la famille des labiées. 7. Le mot dévaler se trouve 5. Habacuc, l’un des douze | par exemple dans Rodogune, de etits prophètes hébreux. Ce- Corneille. Mais le Furetière de ui dont La Fontaine parlait un 1932, Féraud, en 1787, le signajour avec enthousiasme à tous lent comme populaire. Nous

ceux qu’il rencontrait, était | avons indiqué (voir pp. 135, n.2;

bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repos du diner très agréable ; mais quand il se prolongéait trop, et que le beau temps m'invitait, je ne pouvais si longtemps attendre, et pendant qu’on était encore à table, je m’esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l’eau était calme ; et là, m’étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie!. Souvent averli par le baisser? du soleil de l'heure de la retraite, je me trouvais si loin de l’ile, que j'étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close. D’autres fois, au lieu de m'’écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l’ile, dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y baigner. Mais une de mes navigations les plus. fréquentes était d’aller de la grande à la petite île, d'y débarquer et d’y passer l’après-dinée, tantôt à des promenades très circonscrites au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires’, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m’établissant au sommet d’un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d’esparcette{ et de trèfles qu’on y avait vraisemblablement semés autrefois, èt très propres à loger des lapins, qui pouvaient 1à multiplier en paix sans rien craindre, et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans la petite île, où ils commencçaient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s’ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de

187, n. 1) que Rousseau ne se p1- | fréquents dans l'ancienne langu4

quait pas de style noble, bien au contraire.

1.* Comparer cette rêverie de Rousseau avec ses rêveries de l'Ermitage (p. 115). On notera particulièrement que son imagination à cettedatene s'attache

lus à des objets précis et préère une sorte d’extase confuse.

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