‹ Morceaux choisis;Chapitre 283 sur 312 · Zadig, conte de Voltaire in primé en · texte numérisé non relu

Zadig, conte de Voltaire in primé en

2. Sur le mépris de Rousseau pour les médecins, voir pp. 83 et 179.

3. * Comparer ce RUSARE aux idées exprimées dans le Discours sur l'inégalité.

rive savoisienne du lac de Ge-

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tion!, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.

Vous pensez, avec Erasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes conditions qu'ils ont vécu; mais tel. tient sa marchandise fort haute?, qui en rabattrait beaucoup s’il avait quelque espoir de conclure le marché. D'ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela? Des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables, toujours ennuyés de la vie, et toujours tremblants de la perdre, peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes le plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou du moins communément plus sincères, et qui, formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés par préférence; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projets et sans ambition ; un bon artisan qui vit commodément de son mé-

-tier; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il

faut les faire mourir de misère afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, et généralement de tout pays iibre®. Jose poser en fait qu’il n’y a peutêtre pas dans le haut Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automatef, et qui n’acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu’il attend et qui lui est dû, le

1. Rousseau a développé le nève (IV, 17). Dans les Confesplaisir de ce « doux sentiment stons, il a raconté (I, 4) comment de l'existence », dans les Aéve- un paysan à qui il demandait ries. Voir les Extraits, p. 328. l'hospitalité neluiavait d’abord

2. Cest-à-dire : maintient sa | Offert que du lait écrémé et du marchandise a un très haut prix. gros pain d'orge, puis, rassuré

| Le par sa mine, lui avait apporté RAR DPRReE Ps Ed. de du pain de froment, du jambon

mn x et une omelette. Le paysan 4. Rousseauarépétéà maintes | craignait qu’on ne dénoncâi son reprises, dans les Confessions, | aisance aux commis des ferque son bonheur n'avait Com- | miers genéraux: «il serait un mencé que du jour où il avait | homme perdu si l’on pouvait se renoncé à écrire,et même àlire. | douter qu'il ne mourût pas de En revenant en France, à Trye- faim ». :

le-Château, il ne voudra garder 6. Automate — automalique. que ses livres de botanique et | Nous n'avons pas trouvé d'autre l’Astrée. exemple de l’emploi du mot, 5. Rousseau opposera de même comme adjectif, aux 17e et, 18e dans la Nouvelle Héloïse la pros- | siècles. Rousseau a vanté le périté du pays de Vaud à la | bonheur des Valaisans dans l1 misère des campagnes sur la | Nouvelle Héloïse. (Le voyage du Valais. I, 25).

marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c’est souvent l’abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge; et j'ai bien moins bonne opinion de ceux qui sont fàchés d’avoir vécu, que de celui qui peut dire avec Caton: Mec me vixisse pænitet, quoniam ita pixi ut frustra me natâm non existinmem!. Cela n'empêche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l’ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas, à tout prendre, un mauvais présent ; et sice n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre.

Nos différentes manières de penser sur tous ces points m’apprennent pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi : car je n’ignore pas combien la raison humaine prend plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, et qu'entre deux hommes d’avis contraire, ce que l’un croit démontré n’est souvent qu’un s0ophisme pour l’autre.

Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite par Pope, vous dites qu’il n’est pas vrai que, si l’on ôtait un atome du monde,le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M.de Crousaz?; puis vous ajoutez que la nature n’est asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise ; que nulle planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être connu n’est d’une figure précisément mathématique ; que nulle quantité précise n’est requise pour nulle opération ; que la nature n’agit jamais rigoureusement, qu’ainsi on n’a aucune raison d'assurer qu’un atome de moins sur la terre serait la cause de la destruction de la terre. Je vous avoue que sur tout cela, Monsieur, je suis plus frappé de la force de l’assertion que de celle du raisonnement, et qu’en cette occasion je céderais avec plus de confiance à votre autorité qu'à vos preuves.

A l'égard de M. de Crousaz, je n’ai point lu son écrit contre:

1. «Je ne me repens pas d’avoif vécu, puisque j'ai vécu de manière à croire que ma naissance n’a pas été vaine. »

2: La doctrine de la chaîne des étres affirmait en principe que tout est lié dans l'univers, que des événements malheureux

par leurs conséquences font pue de cette chaîne, et que la

rovidence ne pourrait les sut primer qu’en supprimant le tout. Voltaire développe son raisonnement et cite M. de Crousaz dans une note de son poème.

Pope!, et ne suis peut-être pas en état de l’entendre?; mais ce qu’il y a de très certain, c’est que je ne lui céderai pas ce que je vous aurai disputé, et que j'ai tout aussi peu de foi à3 ses preuves qu’à son autorité. Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirais, tout au contraire, qu’elle seule suit à la rigueur‘ cette précision, parce qu’elle seule sait comparer exactement les fins et les moyens, et mesurer la force à la résistance. Quant à ces irrégularités prétendues, peut-on douter qu’elles n'aient toutes leur cause physique, et sufitil de ne la pas apercevoir pour nier qu’elle existe ? Ces apparentes irrégularités viennent sans doute de quelques lois que nous ignoronsÿ, et que la nature suit tout aussi fidèlement que celles qui nous sont connues ; de quelque agent que nous n’apercevons pas, et dont l'obstacle ou le concours a des mesures fixes dans toutes ses opérations 6 ; autrement il faudrait dire nettement qu’il y a des actions sans principe et des effets sans cause, ce qui répugne à toute philosophie.

Supposons deux poids en équilibre et pourtant inégaux ; qu'on ajoute au plus petit la quantité dont ils diffèrent : ou les deux poids resteront encore en équilibre, et l’on aura une cause sans effet; ou l’équilibre sera rompu, et l’on aura un effet sans cause : mais si les poids étaient de fer, et qu’il y eût un grain d’aimant caché sous l’un des deux, la précision de la nature lui ôterait alors l’apparence de la précision, et à force d’exactitude elle paraîtrait en manquer. Il n’y a pas une figure, pas une opération, pas une loi dans le monde physique à laquelle on ne puisse appliquer quelque exemple semblable à celui que je viens de proposer sur la

pesanteur?.

1. L'Zxamen de l’Essai sur l'Homme, qui parut à Lausanne en 1737. Îl avait eu à cette date trois éditions.

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