A M. SÉGUIER DE SAINT-BRISSON
Motiers, le 22 Juillet 1764.
Je crains, Monsieur, que vous n’alliez un peu vite en besogne dans vos projets ; il faudrait, quand rien ne vous presse, proportionner la maturité des délibérations à l’importance des résolutions. Pourquoi quitter si brusquement l’état que vous aviez embrassé, tandis que vous pouviez à loisir vous arranger pour en prendre un autre, si tant est qu’on puisse appeler un état le genre de vie que vous vous êtes choisi, et dont vous serez peut-être aussitôt rebuté que du premier ? Que risquiez-vous à mettre un peu moins d’impétuosité dans vos démarches, et à tirer parti de ce retard pour vous confirmer dans vos principes, et pour assurer vos résolutions par une plus mûre étude de vousmême ? Vous voilà seul sur la terre, dans l’âge où l’homme doit tenir à tout ; je vous plains, et c’est pour cela que je ne puis vous approuver, puisque vous avez voulu vous isoler vous-même au moment où cela vous convenait le moins. Si vous croyez avoir suivi mes principes, vous vous
1. La lettre est intéressante pour juger la correspondance de Rousseau, son caractère et quelques-unes des raisons qui le brouillèrent avec bien des amis. Même avec Mre Latour, il faillit rOMpEe deux ou trois fois, parce qu’elle se plaignait d’être sans nouvelles.
2. Séguier de Saint-Brisson était un jeune officier au régiment de Limousin. Il s’enthousiasma pour Rousseau, lui rendit visite à Montmorency, et, pour mieux suivre l'exemple de son modèle, il quitta le service
et résolut d'apprendre le métier de menuisier en se brouillant avec sa mère, fidèle à ses traditions de classe et de religion. Rousseau, aidé d’une amie du jeune homme, parvint à le faire revenir sur ces périlleuses décisions. Nous citons cette lettre pour bien montrer avec quelle ferveur on crut parfois à Rousseau, etcomment Rousseau savait dédaigner ces chimères théoriques, pour conseiller l’obéissance aux simples devoirs de la vie pratique.
trompez : vous avez suivi l’impétuosité de votre âge; une démarche d’un tel éclat valait assurément la peine d’être bien pesée avant d’en venir à l’exécution. C’est une chose faite, je le sais : je veux seulement vous faire entendre que la manière de la soutenir! et d’en revenir demande un peu plus d'examen que vous n’en avez mis à la faire.
Voici pis. L’effet naturel de cette conduite a été de vous brouiller avec Madame votre mère. Je vois, sans que vous me le montriez, le fil de tout cela; et, quand il n’y aurait que ce que vous me dites, à quoi bon aller effaroucher la conscience tranquille d’une mère, en lui montrant sans nécessité des sentiments différents des siens ? Il fallait, Monsieur, garder ces sentiments au dedans de vous pour la règle de votre conduite, et leur premier effet devait être de vous faire endurer avec patience les tracasseries de vos prêtres, et de ne pas changer ces tracasseries en persécutions, en voulant secouer hautement le joug de la religion où vous étiez né. Je pense si peu comme vous sur cet article, que,. quoique le clergé protestant me fasse une guerre ouverte, et que je sois fort éloigné de penser comme lui sur tous les points, je n’en demeure pas moins sincère. ment uni à la communion de notre Eglise, bien résolu d'y vivre et d’y mourir s’il dépend de moi : car il est très consolant pour un croyant aflligé de rester en communauté de culte avec ses frères, et de servir Dieu conjointement? avec eux. Je vous dirai plus, et je vous déclare que, si j'étais né catholique, je demeurerais® catholique, sachant bien que votre Æglise met un frein très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l’abîme des choses; et je suis si convaincu de l'utilité de ce frein, que je m’en suis moi-même imposé un semblable, en me prescrivant, pour le reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me permets plus de sortirs, Aussi je vous jure que je ne suis tranquille que depuis ce temps-là, bien convaincu que, sans cette précaution, je ne l’aurais été de ma vie. Je vous parle, Monsieur, avec effusion de cœur, et comme un père parlerait à son enfant. Votre brouillerie avec Madame votre mère me navre. J'avais dans
pratiques religieuses il se sou-