A MADAME B
Monquini, le 19 Janvier 1790.
..... Ce vide interne dont vous vous plaignez ne se fait sentir qu'aux cœurs faits pour être remplis: les cœurs étroits ne sentent jamais de vide, parce qu'ils sont toujours pleins de rien ; il en est, au contraire, dont la capacité vorace est si grande, que les chétifs êtres qui nous entourent ne la peuvent rempliré. Si la nature vous a fait le rare et funeste présent d’un cœur trop sensible au besoin d’être heureux, ne cherchez rien au dehors qui lui puisse suflire : ce n’est que de sa propre substance qu'il doit se nourrir?. Madame, tout le bonheur que nous voulons tirer de ce qui est étranger est un bonheur faux: les gens qui ne sont susceptibles d’aucun autre font bien de s’en contenter : mais si vous êtes celle que je suppose, vous ne serez jamais heureuse que par vous-même ; n’attendez rien pour cela que de
r. Rappelons que pour cadre | Le Dict. de Furetière, en 1732,
à la Nouvelle Héloïse, Rousseau avait rêvé des îles Borromées.
Voir p. 116 et n. 4.
2. Terre proposée par Mirabeau et dont il avait envoyéune description « romantique ».
3. Comparer ce que dit Rousseau de ses manies quand il correspond avec des amis, p. 353.
4. Sur cette résidence de Rousseau après son retour d’Angleterre, voir l’!ntroduction, p. 20.
5. La capacité vorace = la capaicté de dévorer les sujets de bonheur. L'adjectif vorace ne se disait d’abord que des animaux.
signale encore comme une audace de style son emploi en par-
- Jant des hommes. Nous n'avons
pas trouvé d'exemple, au 18° siècle, avec le sens métaphorique; c'est une hardiesse de Rousseau.
6. La peuvent remplir — peucent la remplir. RÈGLE: Il se faut entr'aider. Voir p. 96, n. 5. :
7. Sur cette expression d’une sensibilité déjà toute semblable à celle des romantiques, voir p. 291 et n. 3. On comparera aussi la lettre de la Nouvelle Héloise (VI, 8), où Julie explique à Saint-Preux le videde son
vous. Ce sens moral, si rare parmi les hommes, ce sentiment exquis du beau, du vrai, du juste, qui réfléchit toujours sur nous-même!, tient l’âme de quiconque en est doué dans un ravissement continuel qui est la plus délicieuse des jouissances : la rigueur du sort, la méchanceté des hommes, les maux imprévus, les calamités de toute espèce, peuvent l’engourdir pour quelques moments, mais jamais l’éteindre ; et, presque étouffé sous le faix des noirceurs humaines, quelquefois une explosion subite peut lui rendre son premier éclat?. On croit que ce n’est pas à une femme de votre âge qu’il faut dire ces choses-là ; et moi je crois, au contraire, que ce n’est qu'à votre âge qu'elles sont utiles, et que le cœur s’y peut ouvrir: plus tôt, il ne saurait les entendre; plus tard, son habitude est déjà prise, il ne saurait les goûter. Comment s’y prendre ? me direz-vous ; que faire pour cultiver et développer ce sens moral? Voilà, Madame, à quoi j'en voulais venir : le goût de la vertu ne se prend point par des préceptes, il est l’effet d’une vie simple et saine ; on parvient bientôt à aimer ce qu’on fait, quand on ne fait que ce quiest bien. Mais pour prendre cette habitude, qu’on ne commence à goûter qu'après l’avoir prise, il faut un motif: je vous en offre un que votre état me suggère : nourrissez votre enfant. J'entends les clameurs, les objections ; tout haut, les embarras, point de lait, un mari qu'on importune... tout bas, une femme qui se gêne, l’ennui de la vie domestique, les soins ignoblesf, l’abstinence des plaisirs.. Des plaisirs ? Je vous en promets, et qui rempliront vraiment votre âme. Ce n’est point par des plaisirs entassés : qu’on est heureux, mais par un état permanent qui n’est point composé d’actes distincts: si le bonheur n'entre, pour ainsi dire, en dissolution dans notre âme, s’il ne fait que la
cœur : «L’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité... Mon ami, je suis trop heureuse, le bonheur m'ennuie... Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon âme avide cherche ailleurs de quoi la remplir... »
1. Qui réfléchit — (sans doute) qui se réfléchit, expliqué par toute la lettre ( « vous ne serez jamais heureuse que par vousmême »). Au 17° et au 18° siécles un grand nombre de verbes'aujourd’huiréfléchis s’employaient sans le pronom réfléchi (abimer, arrêter, calmer, etc.)
2. * Etudier la métaphore en la rapprochant de toutes celles de cette lettre.
3. S’y peut ouvrir = peut s’y ouorir. RÈGLE : Il se faut entr’aider. Voir p. 96, n. 5.