‹ Morceaux choisis;Chapitre 49 sur 312 · LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LETTRE A D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES

[Au début de sa Lettre, Rousseau défend les pasteurs de Genève que d’Alembert accusait d’être sociniens parfaits, c’est-à-dire de rejeter les peines éternelles. Puis il passe à la question même du théâtre. Le théâtre, dit-il, est un amusement et «un père, ün fils, un mari, un citoyen » n’ont pas besoin d’autre divertissement que les devoirs que la vie leur impose. és

Si ce langage «n’est plus de saison dans notre siècle », on peut contester d'autre façon l'utilité du théâtre. D'abord les spectateurs ne cherchent au théâtre que leur plaisir et cela seul leur plaît qui favorise leurs penchants « Trahit sua quemque voluptas?». Par là le théâtre ne change pas des sentiments et des mœurs « qu’il ne peut que suivre et embellir » ; son premier effet est « de renforcer le caractère national, d'augmenter les inclinations naturelles, et de donner une nouvelle énergie à toutes les passions ». Tout au plus peut-on dire qu’il « purge les: passions qu'on n’a pas, et fomente celles qu’on a». Les partisans du théâtre se défendent en afirmant qu’il nous inspire tout au moins amour général de la vertu et la haine du vice. Rousseau conteste énergiquement cette doctrine.]

| Le théâtre est impuissant à corriger les mœurs. |

Le théâtre, me dit-on, dirigé comme il peut et doit l’être, rend la vertu aimable et le vice odieux. Quoi donc! avant qu'il y eût des comédies, n’aimait-on point les gens de bien ? ne haïssait-on point les méchants ? et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus de spectacles ? Le théâtre rend la vertu aimable.... Il opère un grand prodige de faire ce que la nature et la raison ? font avant lui! Les méchants sont haïs sur ia scène..... Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels ? Est-il bien sûr que celte haine soit plutôt l'ouvrage de l’auteur que des forfaits qu’il leur fait commettre ? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs

1. Voir l’Introduction, p. 34. poee Le La CHAÉE É ‘ : a C sation n’est pluscapable 7e Fetes HEen4 pour guide de nous ‘inspirer, Er ousscau, Pamour de la vertu. Il faut 3. Les deux mots ont Icur im- | qu’elle s'inspire de la nature.

pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d’autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient? Je doute que tout homme à qui l’on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée ne.les déteste plus encore au commencement qu’à la fin de la pièce: et si ce doute est fondé, que faut-il penser de cet effet si vanté du théâtre! ? Je voudrais bien qu'on me montrât clairement et sans verbiage par quels moyens il pourrait produire en nous des sentiments que nous n’aurions pas, et nous faire juger des êtres moraux? autrement que nous n’en jugeons en nous-mêmes. Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont puériles et dépourvues de sens ! Ah! si la beauté de la vertu était l'ouvrage de l’art, il y a longtemps qu’il l’aurait défigurée. Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l’homme est né bon, je le pense et crois l’avoir prouvé: la source de l'intérêt qui nous attache à ce qui est honnête, et nous inspire de l’aversion pour le mal, est en nous et non dans les piècess. Il n’y a point d’art pour produire cet intérêt, mais seulement pour s’en prévaloir{, L'amour du beauÿ est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l’amour de soimême; il n’y naît point d’un arrangement de scènes ; l’auteur ne l’y porte pas, il l’y trouve ; et de ce pur sentiment qu’il flatte naissent les douces larmes qu'il fait couler5, : Imaginez la comédie aussi parfaite qu’il vous plaira; où est celui qui, s’y rendant pour la première fois, n’y va pas

4. C'est-à-dire, pour l’auteur, à en tirer profit pour le succès de

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