‹ Morceaux choisis;Chapitre 59 sur 312 · Le = son sentiment · texte numérisé non relu

Le = son sentiment

3. Nous ne disons plus aujourd'hui que rendre raison sans ar-

ticle. RÈGLE: Au 19° et encore

au 18° siècle, l’article défini s'employait dans certains cas où l’usage actuel lomet: «Lâcher le pied. — Faire \a justice. — Le temps de cet orgueil me fera la raison (CORNEILLE) ».

4. Le vers complet est : «Les uns parce qu'ils sont méchants et malfaisants.». Rousseau ex-

plique dans sa note qu'il cite de mémoire.

5. J'avertis qu’étant saîis livres, sans mémoire, et n'ayant pour tous maté-

\ riaux qu'un confus souvenir des ob-

servations que J'ai faites autrefois au spectacle, je puis me tromper dans mes citations et renverser l’ordre des pièces. Maïs quand mes exemples seraient peu justes, mes raisons ne le seraient pas moins, attendu qu'elles ne sont point tirées de telle ou telle pièce, mais de l'esprit général du théâtre que j'ai bien étudié. (Vote de Rousseau). J

6. Du support = de l’appui. Féraud donne les deux mots comme synonymes,

vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; Car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatie, par sa coupable complaisance, les vices d’où naissent tous les désordres de la sociétél!.

Une preuve bien sûre qu'Alceste n’est point misanthrope à la lettre, c’est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode ; mais aucun d’eux ne serait fâché d’avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât: ce qui n’arriverait pas s’il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n’a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre?. En cette occasion, la force de la vertu l’emporte sur l’art de l’auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme ; et jamais le pinceau d’un honnête homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus: Molière a mis dans la bouche d’Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu’il s'était voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu'’eut le parterre à la première représentation de n’avoir pas été, sur le sonnet, de l’avis du misanthrope : car on vit bien que c'était celui de l’auteurs,.

Cependant ce caractère si vertueux est présenté comme ridicule. Il l’est en effet, à. certains égards; et ce qui démontre que l’intention du poète est bien de le rendre tel, c’est celui de l’ami Philinte, qu’il met en opposition avec le sien.

1. On a signalé bien souvent que dans toute cette discussion Rousseau songe constamment à lui-même. Il est très certain dans tous les cas que Rousseau a su très mal flatter et qu’il n’a jamais eu de complaisances, tout au moins pour les vices et les défauts des autres. Sa correspondance en fait foi.

2, Et dont personne ne songe à se défendre.— Les attaques de Rousseau ont été souvent réfutées et aisément dès le 18e siècle. Marmontel répondra dans

son Apologie du théâtre : « On adore le fond du caractère du misanthrope ; sa droiture, sa candeur, sa sensibilité, inspirent la vénération... Mais cette même probité s’irrite, passe les bornes et tombe dans l'excès. LeMisanthrope déraisonne et devient ridicule, non pas dans sa vertu, mais dans l’excès où elle donne.»

3. L’anecdote est racontée par de Visé dans sa Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope et publiée en tête de la première édition de la pièce.

LD

Te LR RS CPR RAS EAU ENS CRT

Ce Philinte est le sage de la pièce ; un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n’aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui,autour d’une bonne table, soutiennent qu'il n’est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d’une douceur très méritoire à supporter les malheurs d’autrui!,

On voit bien que le flegme raisonneur? de celui-ci est très propre à redoubler et faire sortir3 d’une manière comique les emportements de l’autre : et le tort de Molière n’est pas d’avoir fait du misanthrope un homme colère et bilieux, mais de lui avoir donné des fureurs puériles sur des sujets qui ne devaient‘ pas l’émouvoir. Le caractère du misanthrope n’est pas à la disposition du poète; il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d’un amour ardent pour la vertu, etaigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n’y a donc qu’une âme 8rande et noble qui en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée sert en-

: |] par l'emploi du composé. Cf.

CROUZET... GT. FTr., p. 10.

4. Ne devaient pas = n'auraient pas dû. RéGuse : Dans l’ancienne langue (comme en latin. Cf.

1. Rousseau fait moins le portrait de Philinte que le portrait de l’égoiste de tous les temps.

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