‹ Morceaux choisis;Chapitre 61 sur 312 · À (RACINE · texte numérisé non relu

À (RACINE

5. * Discuter cette idée. Si le poète ne peut pas inventer ses caractères, n’a-t-il pas Le droit de choisir parmi les formes nombreuses qu’ils offrent dans la

nature et de présenter des com-,

binaisons neuves. (Comparer Tartuffe et l'Onuphre de La Bruyère).

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core à les écarter du cœur qu’elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache, de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l’amour-propre ; et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu’à des sentiments dignes de l’occuper!.

Ce n’est pas que l’homme ne soit toujours homme ; que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable ; qu’il n’épie peut-êtræles motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d’y voir la corruption de leurs cœurs; qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu’en l'irrilant à dessein un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même : mais il n’en est pas moins vrai que tous moyens? ne sont pas bons à produire ces effets, et qu'ils doivent être assorlis à son caractère pour le mettre en jeu, sans quoi, c’est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens3,

Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit porter ses défauts ; et voilà aussi de quoi Molière fait un usage admirable dans toutes les scènes d’Alceste avec son ami, où les froiäes nfaximes et les railleries de celui-ci, démontant l’autre à cliaque instant, lui font dire mille impertinencest très bien placées : mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d’aigreur dans l’occasion, l’éloigne en même temps de tout chagrin$ puéril qui n’a nul fondement raisonnable, et de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu'il s’'emporte sur tous les désordres dont il n’est que le témoin, ce sonttoujours de nouveaux traits au tableau ; mais

les querelles violentesetdouloureuses qui chassèrent Rousseau

1. C’est là en effet exactement l'idéal que s’est proposé Rous-

seau.

2. REGLE. Au 19° siècle et encore au 16°, l’article défini s’omeltait souvent après tous:

Et pour trancher ici tous propos su- [perflus (MOLIÈRE.) 3. Tout ce passage a un ton de véhémence et de sincérité où l’on sent que Rousseau se croit lui-même en jeu. N'oublions pas que la Lettre fut composée dans le donjon de Montmorency,après

de SORA (Cf. Zntroduction, P: 18.)

4. Sensétymologique(quoanon pertinet :ce quine convient pas).

Le mot s'oppose exactement à trés bien placées. « Imperlinemment, mal à propos et sans jugement ». (Dict.4e Féraud).

5. « Chagrin, aigreur, colère, dépit » (Dict. de Féraud). C’est d'ailleurs l'expression même de Philinte (v.92): «Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage ». ;

eo qe = = mo

qu’il soit froid sur celui qui s'adresse directement à lui: car, ayant déclaré la guerre aux méchants, il s’attend bien qu’ils la lui feront à leur tour. S'il n'avait pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle serait une étourderie et non pas une vertu. Qu’une femme fausse le trahisse, que d’indignes amis le déshonorent, que de faibles amis l’abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer: il connaît les hommes.

Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? Non, sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage l’a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère.

Après l’aventure du sonnet, comment Alceste ne s’altend-il point aux mauvais procédés d’Oronte ? Peut-il en être étonné quand on l’en instruit, comme si c'était la première fois de sa vie qu'il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eùt fait un ennemi ? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son procès loin d'en marquer d'avance un dépit d'enfant ?

« Ge sont vingt mille franes qu'il m’en pourra coûter ; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester. »

Un misanthrope n’a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n’a qu’à ouvrir les yeux, et il n’estime pas assez l’argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d’un procès!, Mais il fallait faire rire le parterre.

Dans la scène avec Dubois?, plus Alceste a de sujet de s’impatienter, plus il doit rester flegmatique et froid, parce que l’étourderie du valet n’est pas un vice. Le misanthrope et l’homme emporté sont deux caractères très différents : c'était là l’occasion de les distinguer. Molière ne l’ignorait pas. Mais il fallait faire rire le parterre,

Au risque de faire rire aussi le lecteur à mes dépens, j'ose accuser cet auteur d’avoir manqué de très grandes convenances#, une très grande vérité, et peut-être de nouvelles beautés de situation : c'était de faire un tel changement à son plan, que Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de sa pièce, en sorte qu'on püt mettre

1. Toujours le retour de Rous- 3. Manqué — laissé échapper. seau sur lui-même. Lui aussi Convenances, c’est-à-dire Les prétend « souffrir sans murmu- | rapports qu’il convenait de marrer » et dédaigne l’argent. quer exactement entre les carac-

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