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FrG. 4. — Page de titre de la première édition de la Nouvelle Héloïse. Le faux-titre porte : Julie ou la belle Iléloïse.
délivrer pour toujours!. J’allai malheureusement me rappeler le diner. du château de Toune, et ma rencontre avec ces deux charmantes filles, dans la même saison et dans des lieux à peu près semblables à ceux où j'étais dans ce moment?. Ce souvenir, que l'innocence qui s’y joignait me rendait plus doux encore, m’en rappela d’autres de la même espèce. Bientôt je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m’avaient donné de l'émotion dans ma jeunesse.....
Que fis-je en cette occasion ? Déjà mon lecteur l’a deviné, pour peu qu’il m’ait suivi jusqu'ici. L’impossibilité d’atteindre aux êtres réels me jela dans le pays des chimères : et ne voyant rien d’existant qui füt digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos, et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m’enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d’'homme.Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d’amis sûrs, tenures, fidèles, tels que je n’en trouvai jamais ici-bas4. Je pris un tel goût à planer ainsi dans l’empyrée, au mieu des opjets charmants dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours sans compter ; et perdant le souvenir de ioute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brülais de m'échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pout le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais ni modérer ni cacher mon
1. Rousseau fait allusion aux travaux qu’il poursuivait alors et qui l’obligeaient à des pensées « dures et sévères »: le Contrat Social, étude des manus:
crits de l’abbé de Saint-Pierre, une Morale sensitive ou le Matérialisme du sag'e (dont il ne reste presque rien), le Dictionnaire de musique.
2. Il s’agit de la promenade où, dans la vallée du Fier, il rencontra Me de Graffenried et Galley, et qu’il a racontée dans les Confessions. Le nom exact du château se prononce aussi Thônes.
3. C'est-à-dire : «pour peu que le lecteur ait suivi dans le récit des Confessions tout ce qui
montrel'invincible penchant de Rousseau pour la rêverie et son goût de vivre au milieu des chimères qn'il se crée ». Voir par exemple le Voyage de Turin, dans les Confessions.
4. Sans peut-être s’en douter, Rousseau formule la critique la plus grave que l’on puisse faire à la Nouvelle Héloise. Saint- Preux mis à part, parce qu’il est Rousseau, les autres personnages sont souvent trop parfaits pour être toujours vivants.
* Etudier à ce sujet la tendance de Rousseau à choisir des situations et des êtres théoriques.(Voir Discours sur l’Inég'alité, l'Emile, le Contrat Social.
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dépitlet, n'étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque, qu’il pouvait porter le nom de brutal.
Cela ne fit qu'augmenter ma réputation de misanthropie,
par tout ce qui m'en eût acquis une bien contraire, si l’on eût mieux lu dans mon cœur.
Je me figurai l'amour, l’amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images. Je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j'avais toujours adoré. J’imaginai deux amies plutôt que deux amis, parce que si l’exemple est plus rare, il est aussi plus aimable. Je kes douai de deux caractères analogues, mais différents; de deux figures non pas parfaites, mais de mon goût, qu’animaient la bienveillance et la sensibilité. Je fis l’une brune et l’autre blonde, l’une vive et l’autre douce, l’une sage et l’autre faible; mais d’une si touchante faiblesse, que la vertu semblait y gagner..... Je n’admis ni rivalité, ni querelles, ni jalousie?, parce que tout sentiment pénible me coûte à ima-
giner, et que je ne voulais ternir ce riant tableau par rien,
qui dégradât la nature. Epris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec Saint-Preux le plus qu'il
m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, lui don-.
nant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais.
Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convint, je passai successivement en revue les plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la Thessalie m’auraient pu contenter, si je les avais vues{, mais mon imagination, fatiguée à inventers, voulait quelque lieu réel qui pût lui servir de point d'appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants que j'y voulais mettre. Je songeai longtemps aux îles Borromées, dont l’aspect délicieux m'avait
1. Jean-Jacques, déjà célèbre, 4. Les vallées de la Thessalie
recevait de nombreuses visites. Il les détesta toujours. Une anecdote contemporaine raconte qu'à Pile Saint-Pierre, pourles fuir, il montait se cacher dans les arbres.
2. Entendons: «querelle et jalousie durables'», car il y a une
uerelle violente entre Milord Edouard et Saint-Preux (I, 56).
3. L'aveu est à retenir. Sur ce qu’il y a de souvenirs personnels dans le pese deSaint- Preux, voir l’Zntroduction, p. 33.
sont celles où la tradition place l’âge d’or. La convention poétique continuait à y situer d’innombrables églogues, aussi doucereuses que factices. Remarquons combien Rousseau a subi l'influence de ces bergerades mensongères. La Mouvelle Héloise a failli se transformer en un «poème en prose » analogue aux pastorales de Florian, ou aux paysages du T'élémaque(lile de Calypso).