I. LE CULTE DE ROUSSEAU
Les œuvres de Rousseau ont remué profondément les âmes contemporaines. Par là elles eveillèrent très vite des curiosités et des enthousiasmes passionnés. A travers les livres, on chercha l’auteur pour lui demander des conseils et des exemples. De son vivant même, Rousseau connut par des lettres innombrables, par les visites qui le poursuivirent, cette exaltation des lecteurs et des disciples. Dès qu’il fut mort, la sérénité du tombeau environna sa mémoire d’une auréole éclatante. On le vénéra comme un prophète. On suivit ses traces avec une piété recueillie.
A Ermenonville « des milliers d’inscriptions » se pressèrent «écrites dans presque toutes les langues de l’Europe sur les arbres, les rochers, les grottes, les fûts de colonnes! ». Les souvenirs du grand homme sont des reliques. Le cabaretier Antoine, d’Ermenonville, garde ses sabots et sa tabatière. Sur les sabots il a laissé inscrire «une foule de noms français, italiens, suisses, allemands, anglais, suédois et surtout polonais». L'écrivain Gabriel Brizard y rédige un ex-voto : « Gabriel Brizard a voulu honorer son nom, en le consacrant à la simple chaussure de l’homme qui ne marcha jamais que dans les sentiers de la vertu ». Sur la tabatière, le futur terroriste Anacharsis Clootz enserre une formule exaltée : «Mes doigts ont touché cette tabatière ; mon cœur en a tressailli et mon âme en est devenue plus pure? ».
Ainsi, dès la mort même de Rousseau, la personne de l'écrivain s’est associée au prestige de son œuvre. Sa vie fut érigée en leçon et en symbole. Parallèlement, tous ceux qui s’inquiétèrent de ses doctrines et les combattirent poussèrent la critique philosophique
1. F.-Y. Besnard. Souvenirs d’un no- 2. F,-Y, Besnard, tome Il, pages nagénaire, 1880, t, II, p. 19. 11-12,
jusqu’à la critique personnelle. La vie de Jean-Jacques demeure encore le prétexte de batailles ardentes. On pèse ses vertus et l’on précise ses tares. Un livre de M. Jules Lemaître ne corrige l’indignation que par la pitié. Une érudite anglaise, M Macdonald, voue au contraire le labeur patient de ses jours à défendre sa mémoire insultée. Par là, la biographie de Rousseau mérite plus que toute autre qu’on s’y attarde. Elle ne s'impose pas seulement pour mieux connaître l’œuvre. Elle justifie ou condamne plus ou moins, en justifiant ou condamnant Rousseau, quelques-unes des tendances profondes, dangereuses ou fécondes, @ù notre vie morale plonge souvent ses plus fortes racines. |