Nous dirions aujourd’hui, la
veau, et qu’on attribue aujourd’hui avec plus de raison aux | plus grande densité. I1 faudrait y ajouter que l'air des hautes
mouvements spasmodiques des nerfs » (Dict, de Féraud, 1783). montagnes est beauçoup moins chargé d'humidité,
Pour remédier à cette tension
plus d'objets qu’il semble n’en pouvoir contenir : enfin le spectacle-a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens; on oublie tout, on s’oublie soimême, on ne sait plus où l’on est.....
Tandis que je parcourais avec extase ces lieux si peu connus et si dignes d’être admirés, que faisiez-vous cependant, ma Julie? Etiez-vous oubliée de votre ami ? Julie oubliée ! Ne m'oublierais-je pas plutôt moi-même? et que pourrais-je être un moment seul, moi qui ne suis plus rien que par vous ? Je n’ai jamais mieux remarqué avec quel instinct je place en divers lieux notre existence commune selon l’état de mon âme. Quand je suis, triste, elle se réfugie auprès de la vôtre, et cherche des consolations aux lieux où vous êtes ; c'est ce que j'éprouvais en vous quittant. Quand j'ai du plaisir, je n’en saurais jouir seul, et pour le partager avec vous je vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui m'est arrivé durant toute cette course, où la diversité des objets me rappelant sans cesse en moi-même, je vous conduisais partout avec moi. Je ne faisais pas un pas que nous ne le fissions ensemble. Je n’admirais pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je rencontrais vous prêtaient leur ombre, tous les gazons vous servaient de siège. Tantôt, assis à vos côtés, je vous aidais à parcourir des yeux les objets ; tantôt, à vos genoux, j'en contemplais un plus digne desregards d’un homme sensible! Rencontraisje un pas diflicile, je vous le voyais franchir avec la légèreté d’un faon qui bondit après sa mère. Fallait-il traverser un torrent, j'osais presser dans mes bras une si douce charge; je passais le torrent lentement, avec délices, et voyais à regret le chemin que j'allais atteindre. Tout me rappelait à vous dans ce séjour paisible, et les touchants attraits de la nature, et l’inaltérable pureté de l’air, et les mœurs simples des habitants, et leur sagesse égale et sûre, et l’aimable pudeur du sexe, et ses innocentes grâces; et tout ce qui frappait agréablement mes yeux et mon cœur leur peignait celle qu’ils cherchent ?.
1. « L'homme sensible » n’a | porte dans le sentiment de la pas été, comme on l’a dit,rigou- | nature. Rousseau apprend non reusement inventé par Rous- | à l'aimer, mais à l'aimer à traseau. IL y en a quelques types ! vers des émotions. (Voir l’{ndans les romans, Vers 1790; mais | troduction, P- 41.) c’est Rousseau qui, le premier, * Comparer tout ce passage
lui a donné une âme vivante. | avec l’Isolement, de Lamartine : 2. Des passages comme celui-
là marquent la grande nouveau- | « Un seul être vous manque et tout. té que La Nouvelle Héloïse ap- [est dépeuplé, »
« O ma Julie ! disais-je avec attendrissement, que ne puis-je couler mes jours avec toi dans ces lieux ignorés, heureux de notre bonheur et non du regard des hommes! Que ne puis-je ici rassembler toute mon âme en toi seule, et devenir à mon tour l'univers pour toi!
| Saint-Preux quitte Julie. |
[La destinée de Julie et de Saint-Preux s'aggrave, Un ami de Saint- Preux, l'anglais Milord Edouard, à vainement tenté de décider M. d'Etange à unir les deux jeunes gens. M. d’Etange s’est indigné à l’idée d’une mésalliance. On commence à causer dans la ville de l'intimité entre l'élève et son ancien précepteur. Des rumeurs sont venues aux oreilles du père. Après une scène de colère violente où il a frappé sa fille, Claire, amie intime de Julie, la décide à éloigner celui qu’elle aime, Saint-Preux doit partir pour Paris. Milord Edouard et M. d’Orbe, fiancé de Claire, sont chargés de l’y décider. Claire fait à son amie le récit de la scène. ] |
Toutes les mesures que j'avais prises et dont je te rendis compte hier ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi j'y trouvai M. d’Orbe et Milord Edouard, Je commençai par déclarer au dernier cé que nous savions de son héroïque générosité!, et lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite je leur exposai les puissantes raisons que nous avions d’éloigner promptement ton ami, et les difficultés que je prévoyais à? l’y résoudre, Milord sentit parfaitement tout cela, et montra beaucoup de douleur de l’effet qu'avait produit son zèle inconsidéré. Ils convinrent qu'il était important de précipiter le départ de ton ami, et de saisir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions, et l’arracher au continuel danger du séjour. Je voulais charger M. d'Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables ; mais Milord, regardant cette affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. 11 me promit que sa chaise serait prête ce matin à onze heures, ajoutant qu’il l’accompagnerait aussi loin qu’il serait nécessaire, et proposa de l'emmener d’abord sous un autre prétexte, pour le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous et
1. Il a en effet plaidé chaleu- 2. RéGLe: À quelle utilité ? reusement la cause de Saint- | Voir p. 65, n. 5. Preux auprès du père de Julie. 3. Sa chaise de poste,