‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 29 sur 43 · LES DEUX AMIS DE BOUREONNE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS DE BOUREONNE

de ses camarades, et même connu du roi. Son nom de guerre est le Triste. La veuve Olivier m'a dit qu'il continuait à la soulager.

« Voilà, .madame, tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire de Félix. Je joins à mon récit une lettre de M. Papin, notre curé. Je ne sais ce qu'elle contient, mais je crains bien que le pauvre prêtre, qui a la tête un peu étroite et le cœur assez mal tourné, ne vous parle d'Olivier et de Félix d'après ses préventions. Je vous conjure, madame, de vous en tenir aux faits sur la vérité desquels vous pouvez compter, et à la bonté de votre cœur, qui vous cons illera mieux que le premier casuiste de Sorbonne, qui n'est pas M. Papin. »

LETTRE DE M. PAPIN, DOCTEUR EX THÉOLOGIE ET CURÉ DE SAINTE-MARIE, A BOURBOXiNE.

« J'ignore, madame, ce que M. le subdélégué a pu vous conter d"01ivier et de Félix, ni quel intérêt vous pouvez prendre à deux brigands dont tous les pas dans ce monde ont été trempés de sang. La Providence, qui a châtié l'un, a laissé à l'autre quelques moments de répit, dont j • crains bien qu'il ne profile pas; mais que la volonté de Dieu soit faite I Je sais qu'il y a des gens ici (et je ne serais point étonné que M. le subdélégué fût de ce nombre) qui parlent de ces deux hommes comme de modèles d'une amitié rare ; mais qu'est-ce aux yeux de Dieu que la plus sublime vertu dénuée des sentiments de la piété, du respect dû à l'Église et à ses ministres, et de la soumission à la loi du souverain ? Olivier est mort à la porte de sa maison, sans sacrements ; quand je fus appelé auprès de Félix chez les deux veuves, je n'en pus jamais tirer autre chose que le nom d'Olivier ; aucun signe de religion, aucune marque de repen-

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tir. Je n"ai pas mémoire que celui-ci se soit présenté une fois au tribunal de la pénitence. La femme Olivier est une arroiïante. qui m'a manqué en plus d'une occasion; sous prétexte qu^elle sait lire et écrire, elle se croit en état d'élever ses enfants, et on ne les voit ni aux écoles de la paroisse, ni à mes instructions. Que madame juge, d'après cela, si des gens de cette espèce sont bien dignes de ses bontés ! L'Evangile ne cesse de nous recommander la commisération pour les pauvres ; mais on double le mérite de sa charité par un bon choix des misérables, et personne ne connaît mieux les vrais indigents que le pasteur commun des indigents et des riches. Si madame daignait m'honorer de sa confiance, je placerais peutêtre les marques de sa bienfaisance d'une manière plus utile pour les malheureux et plus méritoire pour elle. « Je suis, avec respect, etc. »

Madame de *" remercia M. le subdélégué Aubert de ses attentions, et envoya ses aumônes à M, Papin, avec le billet qui suit :

« Je vous suis très-obligée, monsieur, de vos sages conseils. Je vous avoue que l'histoire de ces deux hommes m'avait touchée ; et vous conviendrez que l'exemple d'une amitié aussi rare était bien fait pour séduire une âme honnête et sensible ; mais vous m'avez éclairée, et j'ai conçu qu'il valait mieux porter des secours à des vertus chrétiennes et malheureuses qu'à des vertus naturelles et païennes. Je vous prie d'accepter la somme modique que je vous envoie, et de la distribuer d'après une charité mieux entendue que la mienne.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

On pense bien que la veuve Olivier et Félix n'eut aucune part des aumônes de madame de *". Félix mourut, et la pauvre femme aurait péri de misère avec ses enfants, si elle ne s'était réfugiée dans la forêt, chez son fils aine, où elle travaille, malgré son grand âge, et subsiste comme elle peut à côté de ses enfants et de ses petits-enfants.

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