LE SECOND INTERLOCUTEUR
Pourquoi ?
LE PREMIER
C'est l'ouvrage ^ de votre ami.
LE SECOND
Qu'importe?
LE PREMIER
Beaucoup. A quoi bon vous mettre dans l'alternative de mépriser, et son talent et mon jugement, et de ra-
* En 1770, il avait paru une brochure iotitulée : Garrick et les acteurs anglais, par A. Slicotti, acteur de la Comédie-Italienne. Ainsi que le dit Grimm, « les plus mauvaises drogues peuvent donner lieu à d'excellentes réflexions » ; Diderot lut cette brochure et jeta sur le papier les idées qu'elles flrent naître en lui et qui forment deux articles de la Correspondance littéraire du l""' octobre et du 13 novembre 1770: Quelques mois après, il reprit ce qu'il avait écrit et s'en inspira pour le dialogue que voici.
^ La brochure de Sticotti.
SO l'ARADOXE SUR LE COMÉDIEN.
battre de la borne opinion que vous avez de lui ou de celle que vous avez de moi?
LE SECOND
Gela n'arrivera pas, et quand cela arriverait, mon amitié pour tous les deux, fondée sur des qualités plus essentielles, n'en souffrirait pas.
LE PREMIER
Peut-être.
Il faut, s'il VOUS plaît, que vous vous expliquiez.
LE PREMIER
Absolument ?
Absolument.
LE SECOND
LE PREMIER
Il me semble plus aisé de me taire que de déguiser ma pensée.
LE SECOND
Je le crois.
Je serai sévère.
LE PREMIER
LE SECOND
C'est ce que mon ami exigerait de vous.
LE PREMIER
Eh bien I puisqu'il faut vous le dire, son ouvrage, écrit d'un slyle tourmenté, obscur, entortillé, boursouflé, est plein d'idées communes. Au sortir de cette lecture, un grand comédien n'en sera pas meilleur, et un pauvre acteur n'en sera pas moins mauvais. C'est à la nature à donner les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse. C'est à l'étude des grands modèles, à la connaissance du cœur humain, à l'usage du monde, au travail assidu, à l'expérience et à l'iiabitude du théâtre, à perfectionner le don de nature. Le
comédien imitateur peut arriver au point de rendre tout passablement ; il n'y a rien à louer ni à reprendre dans son jeu.
LE SECOND
Ou tout est à reprendre.
LE PREMIER
Gomme vous voudrez. Le comédien de nature est souvent détestable, quelquefois excellent. En quelque genre que ce soit, méfiez-vous d'une médiocrité soutenue. Avec quelque rigueur qu'un débutant soit traité, il est facile de pressentir ses succès à venir. Les huées n'étouffent que les ineptes. Et comment la nature sans l'art formerait-elle un grand comédien, puisque rien ne se passe exactement sur la scène comme en nature, et que les poëmes dramatiques sont tous composés d'après un certain système de principes ? Et comment un rôle serait-il joué de la même manière par deux acteurs différents, puisque dans l'écrivain le plus clair, le plus précis, le plus énergique, les mots ne sont et ne peuvent être que des signes approchés d'une pensée, d'un sentiment, d'une idée, signes dont le mouvement, le geste, le ton, le visage, les yeux, la circonstance donnée, complètent la valeur ? Lorsque vous avez entendu ces mots :
Que fait là voire main ?
— Je làte votre habit, l'étoffe -en est moelleuse,
que savez-vous ? Rien. Pesez bien ce qui suit et concevez combien il est fréquent et facile à deux interlocuteurs, en employant les mêmes expre'ssions, d'avoir pensé et de dire des choses tout à fait différentes. L'exemple que je vous en vais donner est une espèce de prodige : c'est l'ouvrage même de votre ami. Demandez à un comédien français ce qu'il en pense, et il conviendra que tout en est vrai. Faites la même question à un
comédien anglais, et il vous jurera by God qu'il n'y a pas une phrase à changer et que c'est le pur évangile de la scène. Cependant, comme il n'y a presque rien de commun entre la manière d'écrire la comédie et la tragédie en Angleterre et la manière dont on écrit ces poèmes en France, puisque, au sentiment même de Garrick, celui qui sait rendre parfaitement une scène de Shakespeare ne connaît pas le premier accent de la déclamation d'une scène de Racine ; puisque, enlacé par les vers harmonieux de ce dernier comme par autant de serpents dont les replis lui étreignent la tète, les pieds, les mains, les jambes et les bras, son action en perdrait toute sa liberté, il s'ensuit évidemment que l'acteur français et l'acteur anglais, qui conviennent unanimement de la vérité des principes de votre auteur, ne s'entendent pas, et qu'il y a dans la langue teclmique du théâtre une latitude, un vague assez considérable pour que les hommes sensés, d'opinions diamétralement opposées, croient y reconnaître la lumière de l'évidence. Et demeurez phis (|ue jamais attaché à votre maxime : Ne vous expliquez point, si vous voulez vous entendre.
LE SECOND Vous pensez qu'en tout ouvrage, et surtout dans celui-ci, il y a deux sens distingués, tous h^s deux renfermés sous les mêmes signes, l'une à Londres, l'autre à Paris ?
LE PREMIER
Et que ces signes présentent si nettement ces deux sens, que votre ami même s'y est trompé, puisqu'en associant des noms de comédiens anglais à des noms de; comédiens français, leur appli(|uant les mêmi's préceptes et leur accordant le même blâme et les mêmes éloges, il a sans doute imaginé que ce qu'il prononçait des uns était également juste des autres.
LE SECOND
Mais, à ce compte, aucun autre auteur n'aurait fait autant de vrais contre-sens.
LE PREMIER
Les mêmes mots dont il se sert énonçant une chose au carrefour de Bucy * et une chose différente à Drury- Lane ^ il faut que je l'avoue à regret ; au reste, je puis avoir tort. Mais le point important sur lequel nous avons des opinions tout à fait opposées, votre auteur et moi, ce sont les qualités premières d'un grand comédien. Moi, je lui veux beaucoup de jugement. Il me faut dans cet homme un spectateur froid et tranquille. J'en exige, par conséquent, de la pénétration et nulle sensibilité; l'art de tout imiter, ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles.
LE SECOND
Nulle sensibilité ?
LE PREMIER
Nulle. Je n'ai pas encore bien enchaîné mes raisons, et vous me permettez de vous les exposer comme elles me viendront, dans le désordre de l'ouvrage même de votre ami. Si le comédien était sensible, de bonne foi, lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marljre à la troisième. Au lieu qu'imitateur attentif et réiléchide la nature, la première fois qu'il se présentera sur la scène sous le nom d'Auguste, de Ginna, d'Orosmane, d'Agamemnon, de Mahomet, copiste rigoureux de lui-même ou de ses études, et observateur continu de nos sensations, son
* De 1687 à 1770 la Comédie-Française fut installée me des Fossés Saint-Germain, devenue depuis vue de l'Ancienne-Coraédie. ^ Théâtre de Londres.
jeu, loin de s'affaiblir, se fortifiera des réflexions nouvelles qu'il aura recueillies ; il s'exaltera ou se tempérera, et vous en serez de plus en plus satisfait. S'il est lui quand il joue, comment cessera- t-il d'être lui? S^il veut cesser d'être lui, comment saisira-t-il le point juste auquel il faut qu'il se place et s'arrête?
Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est l'inégalité des acteurs qui jouent d'àrae. Ne vous attendez de leur part à aucune unité ; leur jeu est alternativement fort et faible, chaud et froid, plat et sublime. Ils manqueront demain l'endroit où ils auront excellé aujourd'hui ; en revanche, ils excelleront dans celui qu'ils auront manqué la veille. Au lieu (jue le comédien qui jouera de réflexion, d'étude de la nature humaine, d'imitation constante d'après quelque modèle idéal, d'imagination, de mémoire, sera un, le même à toutes les représentations, toujours également parfait : tout a été mesuré, combiné, appris, ordonné dans sa tête ; il n'y a dans sa déclamation ni monotonie, ni dissonance. La chaleur a son progrès, ses élans, ses rémissions , son commencement , son milieu, son extrême. Ce sont les mêmes accents, les mêmes positions, les mêmes mouvements : s'il y a quelque différence d'une représentation à l'autre, c'est ordinairement à l'avantage de lu dernière. Il ne sera pas journalier : c'est une glace toujours disposée à montrer les objets, et à les montrer avec la même précision, la même force et la même vérité. Ainsi que le poète, il va sans cesse puiser dans le fonds inépuisable de la nature ; au lieu qu'il aurait bientôt vu le terme de sa propre richesse.
Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon * ?
^ Claire-Josoph-Luris , dite Ilippolytc Lngris de Laludo, qui prit au tliéàlre le nom rclerUissant de (Clairon, née à Condé (Nord) le 23 janvier
cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation elle sait par cœur tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle. Sans doute elle s'est fait un modèle auquel elle a d'abord cherché à se conformer ; sans doute, elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'il lui a été possible : mais ce modèle qu'elle a emprunté de l'histoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme, ce n'est pas elle ; si ce modèle n'était que de sa hauteur, que son action serait faible et petite I Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée le plus près qu'elle a pu, tout est fini ; se tenir ferme là, c'est une pure affaire d'exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ces études, combien de fois vous lui diriez : Vous y êtes !.. combien de fois elle vous répondrait : Vous vous trompez!.. C'est comme Le Quesnoy ^ à qui son ami saisissait le bras, et criait : « Arrêtez I le mieux est l'ennemi du bien : vous allez tout gâter... — Vous voyez ce que j'ai
1723, fut, avec M"'^* Adrienne Le Couvreur, F'aucourt et Dumesnil, l'une des artistes les plus célèbres du xviii'- siècle. Après avoir joué en proifince et notamment à Rouen, elle débuta à l'Opéra, puis au Théâtre-Français, où elle ne tarda pas à disputer à M"'^ Dumesail la première place. Sur le refus qu'elle manifesta en 1763 de jouer avec un acteur nommé Dubois, accusé d'escroquerie, elle fut enfermée pendant cinq jours au For l'Evêque (prison ordinaire des comédiens) : à la suite de cet affront, elle renonça à la carrière théâtrale, malgré les sollicitations les plus pressantes de ses camarades Elle ne reparut qu'une seule fois en public, lors du mariage du Dauphin (l770) et ne reçut pas l'accueil qu'elle attendait. Après un séjour de dix-sept ans à la cour du Margrave d'Anspach, elle revint à Paris, y vécut dans la gène et mourut, profoudément oubliée, le 29 janvier 1803. Elle a écrit des Mémoires (plusieurs fois réimprimés) qui, malgré leur titre, sont moins des souvenirs personnels que des études sur l'drt dramatique et sur ses principaux interprètes.
* François Duquesnoy et non le Quesnoy, comme l'appelle Diderot, est connu aussi sous le nom de François Flamand; né à Bruxelles en 1594, il se rendit à Rome, y travailla pour Urbain Vil et, recommandé au cardinal de Richelieu par le Poussin, se préparait à venir en France lorsqu'il fut empoisonné à Livourne par son frère (16 iO).
l'ait, répliquait l'artiste, haletant, au connaisseur émerveillé, mais vous ne voyez pas ce que j'ai là, et ce que je poursuis. »
Je ne doute point que la Clairon n'éprouve le tourment du Quesnoy dans ses premières tentatives ; mais la lutte passée, lorsqu'elle s'est une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète sans émotion. Gomme il nous arrive quelquefois dans le rêve, sa tête touche aux nues, ses mains vont chercher les deux confins de l'horizon ; elle est l'àme d'un grand mannequin qui l'enveloppe : ses essais l'ont fixé sur elle. Nonchalamment étendue sur une chaise longue, les bras croisés, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s'entendre, se voir, se juger, et juger les impressions qu'elle excitera. Dans ce moment elle est double : la petite Clairon et la grande Agrippine.
LE SECOND
Rien, à vous entendre, ne ressemblerait tant à un comédien, sur la scène ou dans ses études, que les enfants qui, la nuit, contrefont les revenants sur les cimetières, en élevant au-dessus de leurs têtes un grand drap blanc au bout d'une perche, et faisant sortir de dessous ce catafalque une voix lugubre qui elfraye les passants.
LE PREMIER
Vous avez raison. Il n'en est pas de la Dumesnil ^ ainsi que de la Clairon. Elle monte sur les planches sans savoir ce qu'elle dira ; la moitié du temps, elle ne sait ce qu'elle dit ; mais il vient un moment sublime. Et pourquoi l'acteur différerait-il du poète, du peintre,
^ Marie-Anne-Françoise Dumesnil, née à Paris le 6 octobre 1711, morte le 20 février 1803. On a publié sous son uom des Mcmvircs rédigés par Coste d'Arnobal.
de l'orateur, du musicien ? Ce n'est pas dans la fureur du premier jet que les traits caractéristiques se présentent, c'est dans des moments tranquilles et froids, dans des moments tout à fait inattendus. On ne sait d'où ces traits viennent ; ils tiennent de l'inspiration. C'est lorsque, suspendus entre la nature et leur ébauche, ces génies portent alternativement un œil attentif sur l'une et l'autre ; les beautés d'inspiration, les traits fortuits qu'ils répandent dans leurs ouvrages, et dont l'apparition subite les étonne euxmêmes, sont d'un effet et d'un succès bien autrement assurés que ce qu'ils ont jeté de boutade. C'est au sang-froid à tempérer le délire de l'enthousiasme.
Ce n'est pas l'homme violent qui est hors de luimême qui dispose de nous ; c'est un avantage réservé à l'homme qui se possède. Les grands poètes, dramatiques surtout, sont spectateurs assidus de ce qui se passe autour d'eux dans le monde physique et dans le monde moral.
LE SECOND
Qui n'est qu'un.
LE PREMIER
Ils saisissent tout ce qui les frappe ; ils en font des recueils. C'est de ces recueils formés en eux, à leurinsu, que tant de phénomènes rares passent dans leurs ouvrages.
Les hommes chauds, violents, sensibles, sont en scène ; ils donnent le spectacle, mais ils n'en jouissent pas. C'est d'après eux que l'homme de génie fait sa copie. Les grands poètes, les grands acteurs, et peutêtre en général tous les grands imitateurs de la nature, quels qu'ils soient, doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très-sûr, sont les êtres les moins sensibles. Ils sont également propres
à trop de choses; ils sont trop occupés à regarder, à reconnaître et à imiter, pour être vivement affectés au dedans d'eux-mêmes. Je les vois sans cesse le portefeuille sur les genoux et le crayon à la main.
Nous sentons, nous ; eux, ils observent, étudient et peignent. Le dirai-je ? Pourquoi non ? La sensibilité n'est guère la qualité d'un grand génie. Il aimera la justice, mais il exercera cette vertu sans en recueillir la douceur. Ce n'e«^t. pns s:in cnenr. c'eslsa tète qui l'ait tout. A la moindre circonstance inopinée, l'homme sensible la perd ; il ne sera ni un grand roi, ni un grand ministre, ni un grand capitaine, ni un grand avocat, ni un grand médecin. Remplissez la salle du spectacle de ces pleureurs-là, mais ne m'en placez aucun sur la scène. Voyez les femmes ; elles nous surpassent certainement, et de fort loin, en sensibilité : quelle comparaison d'elles à nous dans les instants de la passion I Mais autant nous le leur cédons quand elles agissent, autant elles restent au-dessous de nous quand elles imitent. La sensibilité n'est jamais sans faiblesse d'organisation. La larme qui s'échappe de l'homme vraiment homme nous touche plus que tous les pleurs d'une femme. Dans la grande comédie, la comédie du monde, celle à laquelle j'en reviens toujours, toutes les âmes chaudes occupent le théâtre ; tous les hommes de génie sont au parterre. Les premiers s'appellent des fous ; les seconds, qui s'occupent à copier leurs folies, s'appellent des sages. C'est l'œil du s:ige (|ui saisit le ridicule de tant de personnages divers, qui le peint, et qui vous fait rire et de ces fâcheux originaux dont vous avez été la victime, et de vous-même. C'est lui qui vous observait, et qui traçait la copie comique et du fâcheux et de votre supplice.
Ces vérités seraient démontrées , que les grands
comédiens n'en conviendraient pas ; c'est leur secret. Les acteurs médiocres ou 'novices sont faits pour les rejeter, et l'on pourrait dire de quelques autres qu'ils croient sentir, comme on a dit du superstitieux qu'il croit croire ; et que, sans la foi pour celui-ci, et sans la sensibilité pour celui-là, il n'y a point de salut.
Mais quoi I dira-t-on, ces accents si plaintifs, si douloureux , que cette mère arrache du fond de ses entrailles, et dont les miennes sont si violemment secouées, ce n'est pas le sentiment actuel qui les produit, ce n'est pas le désespoir qui les inspire? Nullement ; et la preuve, c'est qu'ils sont mesurés ; qu'ils font partie d'un système de déclamation ; que, plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d'un quart de ton, ils sont faux ; qu'ils sont soumis à une loi d'unité ; qu'ils sont, comme dans l'harmonie, préparés et sauvés ; qu'ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu'ils concourent à la solution, d'un problème proposé ; que, pour être poussés justes, ils ont été répétés cent fois, et que, malgré ces fréquentes répétitions, on les manque encore. C'est qu'avant de dire : Zaïre, vous pleurez ! ou : Vous y serez, ma fille, l'acteur s'est longtemps écouté luimême ; c'est qu'il s'écoute au moment oii il vous trouble, et que tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement des signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. Il sait le moment précis oii il tirera son mouchoir et oii les larmes couleront ; attendez-les à ce mot, à celte syllabe, ni plus tôt, ni plus tard. Ce tremblement de la
voix, ces mots suspendus, ce> sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d'avance, grimace pathétique, singerie sublime dont l'acteur garde le souvenir longtemps après l'avoir étudiée, dont il avait la conscience présente au moment où il l'exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le poëte, pour le spectateur et pour lui, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le socque on le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni atlaissement d'àme. C'est vous ([ui emportez toutes ces impressions. L'acteur est las, et vous tristes ; c'est qu'il s'est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démmer. S'il en était autrement, la condition du comédien serait la plus malheureuse des conditions; mais il n'est pas le personnage, il le joue, et le joue si bien que vous le ])renez pour tel : l'illusion n'est que pour vous ; il sait bien, lui, qu'il ne Test pas.
Des sensibilités diverses, qui se concertent entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s'affaiblissent, qui se fortilient, qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J'insiste donc, et je dis : « C'est rextrêmesen-f sibilité qui fait les acteurs médiocres ; c'est la sensibi-^ lité médiocre (jui fait la multitude des mauvais acteurs; (!L c'est le manque absolu de sensibilité ([ui prépare les acteurs sublimes. » Les larmes du comédien descendent de son cerveau ; celles de l'homme sensible montent de son cœur : ce sont les entrailles qui froublont sans mesure la tête de l'honune sensible ;
c'est la tête du comédien qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles.
Avez-vous jamais rétléchi à la différence des larmes excitées par un événement trafique, et des larmes excitées par un récit pathétique ? On entend raconter une belle chose, peu à peu la tète s'embarrasse, les entrailles s'émeuveut et les larmes coulent. Au contraire, à l'aspect d'un acci lent tragique, l'objet, la sensation, et l'effet se touchent ; en un instant , les entrailles s'émeuvent, on pousse un cri, la tête se perd et les larmes coulent ; celles-ci viennent subitement ; les autres sont amenées. Voilà l'avantage d'un coup^âè^ théâtre naturel et vrai sur une scène éloquente ; il opère l brusquement ce que la scène fait attendre ; mais Fillu- ' sion en est beaucoup plus difficile à produire ; un inci- J dent faux, mal rendu, la détruit. Les accents s'imitent mieux que les mouvements , mais les mouvements frappent plus violemment. Voilà le fondement d'uneloi à laquelle je ne crois pas qu'il y ait d'exception : c'est de dénouer par une action et non par un récit, i sous peine d'être froid, i
Eh bien! n'avez-vous rien à m'objecter ? Je vous entends ; vous faites un récit en société, vos entrailles s'émeuvent, votre voix s'entrecoupe, vous pleurez. Vous avez, dites-vous, senti, et très vivement senti. J'en conviens, mais vous y êtes-vous préparé ? Non. Parliez-vous en vers? Non. Cependant vous entrainiez, vous étonniez, vous touchiez, vous produisiez un grand effet. Il est vrai. Mais portez au théâtre votre ton familier, votre expression simple, votre maintien domestique, votre geste naturel; et vous verrez combien vous serez pauvre et faible. Vous aurez beau verser des pleurs, vous serez ridicule, on rira. Ce ne sera pas une tragédie, ce sera une parade tragique que vous jouerez.
Croyez-vous que les scènes de Corneille, de Racine, de Voltaire, même de Shakespeare, puissent se débiter avec votre voix de conversation et le ton du coin de votre âtre ? Pas plus que l'histoire du coin de votre àtre avec l'emphase et l'ouverture de bouche du théâtre.
LE SECOND
C'est que peut-être Racine et Corneille, tout grands hommes qu'ils étaient, n'ont rien fait qui vaille.
LE PREiMlER.
Quel blasphème! Qui est-ce qui oserait le proférer? qui est-ce qui oserait y applaudir ? Les choses familières de GorneiUe ne peuvent pas même se dire d'un ton familier.
Mais une expérience que vous aurez cent fois répétée, c'est qu'à la fin de votre récit, au milieu du trouble et de l'émotion que vous avez jetés dans votre petit auditoire de salon, ils survient un nouveau personnage dont il faut satisfaire la curiosité. Vous ne le pouvez plus, votre àme est épuisée ; il ne vous reste ni sensibilité, ni chaleur, ni larmes. Pourquoi l'acteur n'éprouvet-il pas le même aftaissement ? C'est qu'il y a bien de la dilîérence de l'intérêt qu'il prend à un conte fait à plaisir, et de l'intérêt que vous inspire le malheur de votre voisin. ÊLes-vous Cinna? Avez-vous jamais été Cléopàtre, Mérope, Agrippine ? Que vous importent ces gens-là? La Cléopàtre, la Mérope, l'Agrippine, le Cinna du théâtre, sont-ils môme des personnages historiques ? Non. Ce sont les fantômes imaginaires de la poésie ; je dis trop : ce sont les spectres de la façon particulière de tel ou tel poète. Laissez ces espèces d'hippogrilfes sur la scène avec leurs mouvements, leur allure et leurs cris ; ils figureraient mal dans l'iiistoire ; ils feraient éclater de rire dans un cercle ou une autre
assemblée de la société. On se demanderait à l'oreille : Est-ce qu'il est en délire ? D'où vient ce Don Q'jichottelà?OLi fait-onde ces contes-là? Quelle est la planète où l'on parle ainsi ?
LE SECOND
Mais pourquoi ne révoltent-ils pas au théâtre ?
LE PREMIER
C'est qu'ils y sont de convention. C'est une formule donnée par le vieil Eschyle ; c'est un protocole de trois mille ans.
LE SECOND
Et ce protocole a-t-il encore longtemps à durer ?
LE PREMIER
Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'en » écarte à mesure qu'on s'approche de son siècle et de son pays. Connaissez-vous une situation plus semblable à celle d'Agamemnon dans la première scène à'Iphigénie, que la situation de Henri IV, lorsque, obsédé de terreurs qui n'étaient que trop fondées, il disait à ses familiers : « Ils me tueront, rien n'est plus certain ; ils me tueront... » Supposez que cet excellent homme, ce grand et malheureux monarque, tourmenté la nuit de ce pressentiment funeste, se lève, et s'en aille frapper à la porte de Sully, son ministre et son ami, croyez-vous qu'il y eût un poète assez absurde pour faire dire à Henri :
... Oui, c'est Henri, c'est ton roi qui t'éveille : Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille...
et faire répondre à Sully :
C'est vous-même, seigneur? Quel important besoin Vous a fait devancer l'aurore lie si lofa? A peine un faible jour vous ériatre et me guide. Vos yeux seuls et les miens sont ouverts...
LE SECOND
C'était peut-être là le vrai langage d'Agamemnon.
LE PREMIER
Pas plus que celui de Henri IV. C'est celui d'Homère, c'est celui de Racine, c'est celui de la poésie ; et ce lan-^ gage pompeux ne peut être employé que par des êtres inconnus, et parlé par des bouches poétiques, avec un ton poétique.
Réfléchissez un moment sur ce qu'on appelle au théâtre être vrai. Est-ce y montrer les choses comme elles sont en nature? Aucunement. Le vrai, en ce sens, ne serait que le commun. Qu'est-ce donc'que le vrai de la scène ? C'est la conformité des actions, des discours, de la figure, de la voix, du mouvement, du geste, avec un modèle idéal imaginé par le poète, et souvent exagéré par le comédien. Voilà le merveilleux. Ce modèle n'influe pas seulement sur le ton ; il modifie jusqu'à la démarche, jusqu'au maintien. De là vient que le comédien dans la rue ou sur la scène sont deux personnages si différents qu'on a peine à le reconnaitre. La première fois que je vis M"" Clairon chez elle, je m'écriai tout naturellement: Ah l mademoiselle, je vous croyais de toute la tête plus grande.
Une femme malheureuse, et vraiment malheureuse, pleure, et ne vous touche point : il y a pis, c'est qu'un trait léger qui la défigure vous fait rire; c'est qu'un accent qui lui est propre dissonne à votre oreille et vous blesse ; c'est qu'un mouvement qui lui est habituel vous montre sa douleur ignoble et maussade ; c'est que les passions outrées sont presque toutes sujettes à des grimaces que l'artiste sans goût copie servilement, mais que le grand artiste évite. Nous voulons qu'au plus fort des tourments l'homme garde le caractère d'homme, la dignité de son espèce. Quel est l'effet de cet effort hé-
roïque ? De distraire de la douleur, et de la tempérer. Nous voulons que cette femme tombe avec décence, avec mollesse, et que ce héros meure comme le gladiateur ancien, au milieu de l'arène, aux applaudissements du cirque, avec grâce, avec noblesse, dans une attitude élégante et pittoresque. Qui est-ce qui remplira notre attente? Sera-ce l'athlète que la douleur subjugue et que la sensibilité décompose ? ou l'athlète académisé, qui se possède, et pratique les leçons de la gymnastique en rendant le dernier soupir ? Le gladiateur ancien, comme un grand comédien, un grand comédien, ainsi que le gladiateur ancien, ne meurent pas comme on meurt sur un lit, mais sont tenus de nous jouer une autre mort pour nous plaire ; et le spectateur délicat sentirait (\ue la vérité nue, l'action dénuée de tout apprêt serait mesquine, et contrasterait avec la poésie du reste.
Ce n'est pas que la pure nature n'ait ses moments sublimes; mais je pense que s'il est quelqu'un sûr de saisir et de conserver leur sublimité, c'est celui qui les aura pressentis d'indignation ou de génie, et qui les rendra de sang-froid.
Cependant je ne nierais pas qu'il y eût une sorte de mobilité d'entrailles acquise ou fac'ice ; mais si vous m'en demandez mon avis, je la crois presque aussi dangereuse que la sensibilité naturelle. Elle doit conduire peu à peu l'acteur à la manière et à la monotonie. C'est un élément contraire à la diversité des fonctions d'un grand comédien ; il est souvent obligé de s'en dépouiller, et cette abnégation de soi n'est possible qu'à une tête de fer. Encore vaudrait-il mieux, pour la facilité et le succès des études, l'universalité des talents et la perfection du jeu, n'avoir point à faire cet incompréhensible distraction de soi d'avec soi, dont l'extrême ditficullé, bornant chaque comédien à un seul rôle, condamne les
troupes à être très nombreuses, ou presque toutes les pièces à être mal jouées, à moins que l'on ne renverse l'ordre des choses, et que les pièces ne se fassent pour les acteurs, qui, ce me semble, devraient tout au contraire être faits pour les pièces.
LE SECOND
Mais si une foule d'hommes attroupés dans la rue par quelque catastrophe viennent à déployer subitement, et chacun à sa manière, leur sensibilité naturelle, sans s'être concertés, ils créeront un spectacle merveilleux, mille modèles précieux pour la sculpture, la peinture, la musique et la poésie.
LE PREMIER
Il est vrai. Mais ce spectacle sera-t-il à comparer avec celui qui résulterait d'un accord bien entendu, et cette harmonie que l'artiste y introduira lorsqu'il le transportera du carrefour sur la scène ou sur la toile ? Si vous le prétendez, quelle est donc, vous répliquerai-je, cette magie de l'art si vantée, puisqu'elle se réduit à gâter ce que la brute natui'e et un arrangement fortuit avaient mieux fait qu'elle? Niez-vous qu'on embellisse la nature? N'avez- vous jamais loué une femme en disant qu'elle était belle comme une Vierge de Raphaël ? A la vue d'un beau paysage, ne vous êles-vous pas écrié qu'il était romanesque ? D'ailleurs, vous rm; parlez d'une chose réelle, et moi, je vous parle d'une imitation ; vous me parlez d'un instant fugitif de la nature, et moi, je vous parle d'un ouvrage de l'art, projeté, suivi, qui a ses progrès et sa durée. Prenez chacun de ces acteurs, faites varier la scène dans la rue conune au théâtre, et montrez-moi vos personnages successivement isolés, deux à deux, trois à trois; abandonnez-les à leurs propres mouvements, qu'ils soient maîtres absolus de leurs actions, et vous verrez l'étrange cacophonie (jui en résul-
tera. Pour obvier à ce défaut, les faites- vous répéter ensemble ? Adieu leur sensibilité naturelle, et tant mieux.
Il en est du spectacle comme d'une société bien or donnée, où chacun sacrifie de ses droits pour le bien de Tensemble et du tout. Qui est-ce qui appréciera le mieux la mesure de ce sacrifice ? Sera-ce l'enthousiaste, le fanatique ? Non, certes. Dans la société, ce sera l'homme juste ; au théâtre, le comédien qui aura la tête froidef Votre scène des rues est à la scène dramatique comme * une horde de sauvages à une assemblée d'hommes civilisés.
C'est ici le lieu de vous parler de l'influence perfide d'une médiocre partenaire sur un excellent comédien. Celui-ci a conçu grandement, mais il sera forcé de renoncer à son modèle idéal pour se mettre au niveau du pauvre diable avec qui il est en scène. Il se passe alors d'étude et de bon jugement: ce qui se fait d'instinct à la promenade ou au coin du feu, celui qui parle abaisse le ton de son interlocuteur. Ou, si vous aimez mieux une autre comparaison, c'est comme au whist, où vous perdrez une portion de votre habileté si vous ne pouvez pas compter sur votre joueur. Ilya plus : la Clairon vous dira, quand vous voudrez, que Lekain \ par méchanceté, la rendait mauvaiseouméiliocre, à discrétion, et que, de représailles, elle l'exposait quelquefois aux sifflets. Qu'est-ce doiic que deux comédiens qui se soutiennent mutuellement? Deux personnages dont les modèles ont,
' Henry-Louis Caïn, dit Lekain, né à Paris le 31 mars 1729, le plus jrrand a'teur fin siècle dernier, dëLinta en 1750, eut à vaincre à la fois ses imperfections physiques et riiniraosité de mademoiselle Clairon, fut admis en •17,o2, sur l'ordre exprès de Louis XV, et joua tous les premiers rôles tragiques jusqu'à sa mort, arrivée le 8 lévrier 1778. Il avait été honoré des conseils et de l'amitié de Voltaire près de qui il fit un séjour à Ferney. Lekain a laissé des Mémuurs qui ont été publiés par son fils.
68 PAUADUXE SUR Lli CO.MÉUIE.N.
proportion gardée, ou l'égalité, ou la subordination qui convient aux circonstances où le poète les a placées, .sans quoi l'on serait trop fort ou trop faible ; et pour isauver cette dissonance, le fort élèvera rarement le faible là sa hauteur ; mais, de réflexion, il descen Ira à sa pe- 'titesse. Et savez-vous l'objet de ces répétitions si multipliées? C'est d'établir une balance entre les talents divers des acteurs, de manière qu'il en résulte une action 'générale qui soit une ; et lorsque l'orgueil de l'un d'entre eux se refuse à cette balance, c'est toujours aux dépens de la perfection du tout, au détriment de votre plaisir; car il est rare que l'excellence d'un seul vous dédonnnago de la médiocrité des autres, qu'elle fait ressortir. J'ai vu quelquefois la personnalité d'un grand acteur punie ; c'est lorsque le public prononçait sottement qu'il était outré, au lieu de sentir que son partenaire était faible. A présent vous êtes poète ; vous avez une pièce à faire jouer, et je vous laisse le choix ou d'acteurs à profond jugement et à tète froide, ou d'acteurs sensibles. Mais avant de vous décider, permettez que je vous fasse une question. A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à l'âge où l'on est plein de fou, où le sang bouillonne dans les veines, où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles, où l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle? Il me semble que non. Celui que la nature a! signé coméilien n'excelle dans son art que (juand lai longue expérience est acquise, lorsque la fougue des passions est tombée, loi'S(|ue la têt»^ est calme et que l'àme se possède. Le vin de la meilleure qualité est âpre et bourru lorsqu'il fermente ; c'est par un long séjour dans la tonne qu'il devient généreux. Cicéron, Séiiè(pi(> et Piutanpje me représ'utent les trois âges dt; l'homme qui cijuqxjse : Cic('!ron n'est souvent (pi'un feu de paillt; qui rt'jouit mes yeux ; Sin('([U(' un fou (h; sarments (pii
les blesse ; au lieu que si je remue les cendres du vieux I Plutarque, j'y découvre les gros charbons d'un brasier j qui m'échauffent doucement.
Baron ^ jouait, à soixante ans passés, le comte d'Essex, Xipharès, Britannicus, et les jouait bien. La Gaussin ^ enchantait, dans VOracle ^ et la Pupille *, à cinquante ans.
LE SECOND
Elle n'avait guère le visage de son rôle.
LE PUEMIEK.
Il est vrai ; et c'est peut-être là un des obstacles insurmontables à l'excellence d'un spectacle. Il faut s'être promené de longues années sur les planches, et le rôle exige quelquefois la première jeunesse. S'il s'est trouvé une actrice de dix-sept ans ^ capable du rôle de Monime, de Didon, de Pulchérie, d'Hermione, c'est un prodige qu'on ne reverra plus. Cependant un vieux comédien n'est ridicule que quand les forces l'ont tout à fait abandonné et que la supériorité de son jeu ne sauve pas le contraste de sa vieillesse et de son rôle.
* Michel Boiron, dit Baron, né à Paris le 7 ou le 8 octobre 1633, fut l'élève favori de Molière, se retira du théâtre à trente-huit ans, y reparut un moment en 1720 et mourut le 22 décembre 1729.
^ Jeanne-Catherine Gaussem, dite Gaussin, née à Paris le 23 décembre 1711, débuta en 1731, créa avec éclat le rôle de Zaïre dans la tragédie de Voltaire (1732), joua principalement les rôles de jeunes filles dans le répertoire comique, et se retira du théâtre en 1763. Elle mourut à la Villette, le 2 juin 1767.
^ Comédie de Saint-Foix.
* Comédie de Fagan.
" Françoise Saucerotte, née à Paris le 29 novembre 1733, débuta en 1772, sous le nom de Raucourt, à la Comédie-Française dans le rôle de Didon et y remporta le plus bruyant succès ; mais après des ovations sans précédents, il se fit dans l'esprit public une réaction non moins vive, que les désordres privés de l'actrice accrurent encore. Elle quitta brusquement la scène en 1776, joua dans plusieurs villes d'Allemagne et rentra au Tréàtre-Français en 1779. Elle mourut à Paris le 15 janvier 1813.
De nos jours, la Clairon et Mole * ont, en débutant, joué à peu près comme des automates, ensuite ils se sont montrés de vrais comédiens. Gomment cela s'est-il fait? Est-ce que 1 ame, la sensibilité, les entrailles leur sont venues à mesure qu'ils avançaient en âge ?
il n'y a qu'un moment, après dix ans d'absence du théâtre, la Clairon voulut y reparaît! e ; si elle joua médiocrement, est-ce qu'elii^ avait perdu son âme, sa sensibilité, ses entrailles ? Aucunement ; mais bien la mémoire de ses rôles. J'en appelle à l'avenir.
LE SECOND
Quoi 1 vous croyez qu'elle nous reviendra?
LE IMŒMIER.
Ou qu'elle périra d'ennui ; car que voulez-vous qu'on mette à la place de l'applaudissement public et d'une grande passion ?
Si cet acteur, si cette actrice étaient profondément pénétrés, comme on le suppose, dites-moi si l'un penserait à jeter un coup d'œii sur les loges, l'autre à diriger un sourire vers la coulisse, presque tous à parler au parterre ; et si l'on irait aux foyers interrompre les ris immodérés d'un troisième, et l'avertir qu'il est temps de venir se poignarder.
Mais il me prend envie de vous ébaucher une scène entre un comédien et sa femme, qui se détestaient; scène d'amants tendres et passionnés; scène jouée publiquement sur les planches, telle que je vais vous la rendre, et peut-être un peu mieux ; scène oii deux acteurs ne parurent jamais plus fortement à leurs rôles ; scène où
* François-KeDé Mole, aé à Paris le 24 novembre 1734, débuta au Théâtre-Français en IlSi, ne fut point admis et reparut avec éclat en 17G2. !1 fol (lès lors un des artistes les plus fêtes de son temps. Lors de ia créalio2 de !'''}?litut, il y entra comme ni<'n!b'"e de la 3' classe (6 déceiubra 1795). Mole mourut à Paris le 11 décembre 1802.
ils enlevèrent les applaudissements continus du parterre et des loges ; scène que nos battements de mains et nos cris d'admiration interrompirent dix fois. C'est la troisième du quatrième acte du Dépit amoureux de Molière, leur triomphe.
Le comédien ÉRASTE, amant de Lucile,
LUCILE, maîtresse d'Érasle, et femme du comédien.
LE COMÉDIEN
Non, non, ne croyez pas, madame, (Joe je revienne encor vons parler de ma flamme.
La comédienne. Je vous le conseille.
C'en est fait;
— Js l'espère.
Je me veux guérir, et connais bien Ce que de votre cœur a possédé le mien.
— Plus que vous n'en méritiez.
¥n courroux si constant pour l'ombre d'une offense
— Vous, m'offenser I Je ne vous fais pas cet honneur.
M'a trop bien éclairci de votre indifférence ; Et je dois vous montrer que les traits du mépris
— Le plus profond.
Sont sensibles surtout ans généreux espPif*
— Oui, aux généreux.
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les antres.
— Ce n'est point faute d'en avoir vu.
Et le ravissement où j'étais de mes fers Les aurait préférés à des sceptres offerts.
— Vous en avez fait meilleur marché.
Je vivais tont en vons ;
— Gela est faux, et vous en avez menti.
Et jo l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j"auraî, quoique outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé.
— Gela serait fâcheux.
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, iMon âme saignera longtemps de celte plaie.
— Ne craignez rien ; la gangrène y esf.
Et qu'aiïranchi d'un joug qui faisait tout mon bien. Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.
— Vous trouverez du retour.
Mais enfin il n'importe ; et puisque votre haine Chasse un cœur tant de fois que Tamonr vous ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LA COMÉDIENNE
Vous pouvez faire ans miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner enccr cette dernière.
Le comédien. Mon cœur, vous êtes une insolente, et vous vous en repentirez.
LE COMÉDIEN
Eh bien ! madame, eh bien ! ils seront satisfaits. Je romps avecqne vous, cl j'y romps pour jamais; Puisque vous le voulez, que jo perde la vie, Lorsque de vous parler jo reprendrai l'envie.
LA COMÉDIENNE
Tant mieux, c'est m'obliger.
LE COMÉDIEN
NoD, non, n'ayez pas peur
La comédienne. Je ne vous crains pas.
Qne jo fausse parole t Eussè-je un faible cœur, Josqnes à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage.
— C'est le malheur que vous voulez dire.
De me voir revenir.
LA COMÉDIENNE
Ce serait bien ep vain.
Le comédien. M'amie, vous êtes une fieffée gueuse, à qui j'apprendrai à parler.
LE COMÉDIEN
Moi-même de cent coups je percerais mon sein,
La comédienne. Plût à Dieu !
Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne
— Pourquoi pas celle-là, après tant d'autres ?
De vous revoir après ce traitement indigne.
LA COMÉDIENNE
Soit; n'en parlons donc plus.
Et ainsi du reste. Après cette double scène, l'une d'amants, l'autre d'époux, lorsque Éraste reconduisait sa maîtresse Lucile dans la coulisse, il lui serrait le bras d'une violence à arracher la chair à sa chère femme, et répondait à ses cris par les propos les plus insultants et les plus amers.
LE SECOND
Si j'avais entendu ces deux scènes simultanées, je crois que de ma vie je n'aurais remis le pied au spectacle.
LE PREMIER
C'est ainsi que ces êtres si sensibles vous paraissaient tout entiers à la scène haute que vous entendiez, tandis qu'ils n'étaient vraiment qu'à la scène basse que vous n'entendiez pas : et vous vous écriiez : « Il faut avouer que cette femme est une actrice charmante : que personne ne sait écouter comme elle, et qu'elle joue avec
74 PAH.Vi)OXK SUK LE COMÉDIEX.
une intelligence, une grâce, un intérêt, une finesse, une sensibilité peu communes... » Et moi, je riais de vos exclamations.
C'est à me dégoûter du théâtre.
LE PREMIER
Et pourquoi ? Si ces gens-là n'étaient pas capables de ces tours de force, c'est alors qu'il n'y faudrait pas aller. Ce que je vais vous raconter, je l'ai vu.
Garrick * passe sa tête entre les deux battants d'une
^ Grimm a esprimé son admiration pour Garrick en termes presqu'identiques et a tracé du grand artiste un portrait qu'on nous saura gré de rappeler ici :
(I Le grand art de David Garrick consiste dans la facilité de s'aliéner l'esprit et de se mettre dans la situation du personnage qu'il doit représenter ; et lorsqu'il s'en est une fois pénétré, il cesse d'être Garrick et il ilevienl le personnage dont il est chargé. Aussi, à mesure qu'il change de rôle, il devient si différent de lui-même qu'on dirait qu'il change de traits et do figure, cl qu'on a toute la peine du monde à se persuader que ce soit le même homme. On peut aisément défigurer son visagi^, cela se conçoit ; mais Gart'kV ne connaît ni la grimace ni la charge ; tous les changements qui s'opèrent dans ses traits proviennent de la manière dont il s'affecte intérieurement; il n'outre jamais la vérité, et il sait cet autre secret inconcevable de s'omhollir sans autre secours que celui de la passion. Nous lui avons vu jniier la scène du poignard dans la tragédie de Macbeth, on chambre, dans son habit ordinaire, sans aucun secours de l'illusion thé;itrale: et h mesure qu'il suivait des yeux ce poignard suspendu et marchant dans l'air, il devenait si beau qu'il arrachait un cri général d'admiration à tonte l'nsserablée. Qui croirait que ce même homme, l'instant d'après, contrefait avec autant de perfection un garçon pâtissier qui, portant des pftils pâtés sur sa tête, et bayant aux corneilles dans la rue, laisse tomber son plat dans le rnisscau, et, stupéfait d'abord de son accident, finit par fondre en larmes T
« M. de Carmontelle a dessiné Garrick en altitude énergique, et vis-à-vIs de ce Garrick il a placé un Garrick comique entre les deux battants d'une porte, qui surprend le tragique et se moque de lui. Je voudrais qoe ce ta-
porte, et, dans l'intervalle de quatre à cinq secondes, son visage passe successivement de la joie folle à la joie modérée, de cette joie à la tranquillité, de la tranquillité à ia surprise, de la surprise à l'étonnement, de l'étonnement à la tristesse, de la tristesse à l'abattement, de l'abattement à l'effroi, de l'effroi à Ihorrenr, de l'horreur au désespoir, et remonte de ce dernier degré à celui d'oîi il était descendu. Est-ce que son âme a pu éprouver toutes ces sensations, et exécuter, de concert avec son visage, cette espèce de gamme? Je n'en crois rien, ni vous non plus. Si vous demandiez à cet homme célèbre, qui lui seul méritait autant qu'on fit le voyage d'Angleterre que tous les restes de Rome méritent qu'on fasse le voyage d'Italie ; si vous lui demandiez, dis-je, la scène du Petit Garçon pâtissier, il vous la jouait ; si vous lui demandiez tout de suite la scène d'Hamlet, il vous la
bleau fut gravé. Pendaat qu'il se faisait peindre, comme sa pétulance l'empêche d'être ud moment tranquille, il s'exerçait à passer par des nuances imperceptibles de l'extrême joie à l'extrême tristesse, et jusqu'au désespoir et à l'effroi. Cela pourrait s'appeler la gamme du comédien : car pourquoi n'y aurait-il pas une gamme dépassions comme de sons successifs?...
« Un jour, en revenant avec Préville, à cheval, du bois de Boulogne, il lui dit : « Je m'en vais faire l'homme ivre, faites-en autant. » Ils traversèrent ainsi le village de Passy, sans dire un mot, et, en un clin d'œil, tout Je village fut assemblé pour les voir passer. Les jeunes gens se moquèrent d'eux, les femmes crièrent de peur de les voir tomber de cheval, les vieillard» haussèrent les épaules et en eurent pitié, ou, suivant leur humeur, pouffèrent de rire. En sortant du village, Préville dit à Garrick : « Ai-je bien fait, mon maître ?
— Bien, fort bien, en vérité, lui dit Garrick ; mais vous n'étiez pas ivre des jambes. » Ce seul propos prouve avec quelle finesse Garrick voit la nature. »
Le dessin de Carmontelle appartient à M. le duc d'Aumale. Il a été exposé en 1879 à l'École des Beaux-Arts.
jouait, également prêt à pleurer la chute des petits pâtés et à suivre dans l'air le chemin d'un poignard. Est-ce qu'on rit, est-ce qu'on pleure à discrétion ? On en fait la grimace plus ou moins fidèle, plus ou moins trompeuse, selon qu'on est ou qu'on n'est pas Garrick.
Je persifle quelquefois, et même avec assez de vérité, pour en imposer aux hommes du monde les plus déliés. Lorsque je me désole de la mort simulée de ma sœur dans la scène avec l'avocat bas-normand', j'ai tout à fait l'air d'éprouver de la douleur et de la honte ; mais suis-je affligé? suis-je honteux? Pas plus dans ma petite comédie que dans la société, où j'avais fait ces deux rôles avant de les introduire dans un ouvrage de théâtre. Qu'est-ce\ donc qu'un grand comédien ? Un grand persifleur tragique ou comique, à qui le poète a dicté son discours^,j
Sedaine donne le Philosophe sans le savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui au succès de la pièce ; la jalousie de talents est un vice qui m'est étranger; j'en ai assez d'autres sans celui-là : j'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque distinguée de leur estime? Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première, à la seconde représentation, et j'en suis bien affligé ; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre, je cours après Sedaine : c'était en hiver, il faisait le froid le plus ri-
* Ce passage serait iiiiiil('lli;,'il)le si l'on ne savait que Diderot a écrit UDC comédie en un acte intituléfi la Pièce et le Prologue, qu'il reprit et développa plus tard en quatre actes sous le litre de : Esl-il l'on ? Est-il méchant? Il s'y était mis lui-même en scène sous le nom de Hardouin et y avait encadré plusieurs circonstances do sa vie privée, entre autres son rôle dans un procès soutenu par madame Geoffrin à Gisors.
PARAUOXK SLTR LE COMKDIEX. 77
g^ureux ; je vais partout où j'espàre le trouver. J'apprends qu'il est au fond du faubourg Saint-Antoine, je m'y fais conduire. Je l'aborde, je jette mes bras autour de son cou ; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et me dit : Ah! monsieur Diderot, que vous êtes &e«i(/ Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Ce fait, je le racontais un jour à table chez un homme que ses talents supérieurs destinaient à occuper la place la plus importante de l'État, chez M. Necker ; il y avait un assez grand nombre de gens de lettres, entre lesquels Marmontel, que j'aime, et à qui je suis cher. Celui-ci me dit ironiquement : Vous verrez que, lorsque Voltaire se désole au simple récit d'un trait pathétique, et que Sedaine garde son sang-froid à la vue d'un ami qui fond en larmes, c'est Voltaire qui est l'homme ordinaire, et Sedaine Vhomme de génie! Cette apostrophe.nie déconcerte et me réduit au silence, parce que l'homme sensible comme moi, tout entier à ce qu'on lui objecte, perd la tête, et ne se retrouve qu'au bas de l'escalier. Un autre, froid, et maître de lui-même, aurait répondu à Marmontel : Votre réflexion serait mieux dans une autre bouche que la vôtre, parce que vous ne sentez pas plus que Sedaine, et que vous faites aussi de fort belles choses, et que, courant la même carrière que lui, vous pouviez laisser à votre voisin le soin d'appré -ier impartialement son mérite. Mais, sans vouloir préférer Sedaine à Voltaire, ni Voltaire à Sedaine, pourriez-vous me dire ce qui serait sorti de la tête de l'auteur du Philosophe sans le savoir, du Déserteur et de Paris sauvé, si, au lieu de passer trente-cinq ans de sa vie à gâcher le plâtre et à couper la pierre, il eût employé tout ce temps, comme Voltaire, vous et moi, à lire et à méditer Homère, Vir-
gile, le Tasse, Gicéron, Démosthène et Tacite ? Nous ne saurons jamais voir comme lui, et il aurait appris à dire comme nous. Je le regarde comme un des arrière-neveux de Shakespeare; ce Shalvespeare, que je ne comparerai ni à l'Apollon du Belvédère, ni au Gladiateur, ni à l'Antinoùs, ni à l'Hercule de Glycon, mais bien au saint Christophe de Notre-Dame, colosse informe, grossièrement sculpté, mais entre les jambes duquel nous passerions tous.
Mais un autre trait où je vous montrerai un personnage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilité, et dans le moment suivant sublime par le sang-froid qui succéda à la sensibilité étouffée, le voici :
Un littérateur, dont je tairai le nom \ était tombé dans l'extrême indigence. Il avait un frère, théologal et riche. Je demandai à l'indigent pourquoi son fière ne le secourait pas. « C'est, me répondit-il, que j'aide grands torts avec lui. » J'obtins de celui-ci la permission d'aller voir M. le théologal. J'y vais. On m'annonce ; j'entre. Je dis au théologal que je vais lui parler de son frère II me prend brusquement par la main, me fait asseoir, et m observe qu'il est d'un homme sensé de connaître celui dont il se charge de plaider la cause ; puis m'apostrophant avec force : « Gonnaisse/.-vous mon frère ? — Je le crois. — Êtes- vous instruit de ses procédés à mon égard ? — Je le crois. — Vous le croyez ? Vous savez donc...? » Et voilà mon théologal qui me débite, avec une rapidité et une véhémence surprenantes, une suite d'actions plus atroces, plus révoltantes les unes que les autres. Ma tête s'embarrasse, je me sens accablé; ]c perds
' Ce liuéraleur s'appelait Hivière. I/aneednlp 1)110 rappelle Diderot est contée par mudanie de Vaiiileul dans ses Mémoires sur son père, cl celui-ci y est revenu dans un dialnijuo inlilnlé Lui et moi, publié pour la première fois dans le tome XVU des Œuvres complètes.
le courage de défendre un aussi abominable monstre que celui qu'on me dépeignait. Heureusement mon théologal, un peu prolixe dans sa philippique, me laissa le temps de me remettre ; peu à peu l'homme sensible se retira, et tît place à l'homme éloquent; car j'oserai dire que je le fus dans cette occasion. « Monsieur, dis-je froidement au théologal, votre frère a fait pis, et je vous loue de me celer le plus criant de ses forfaits. — Je ne cèle rien. — Vous auriez pu ajouter, à tout ce que vous m'avez dit, qu'une nuit, comme vous sortiez de chez vous pour aller à matines, il vous avait saisi à la gorge, et que, tirant un couteau qu'il tenait caché sous son habit, il avait été sur le point de vous l'enfoncer dans le sein. — Il en est bien capable ; mais si je ne Feu ai pas accusé, c'est que cela n'est pas vrai... » — Et moi me levant subitement et attachant sur mon théologal un regard ferme et sévère, je m'écriai d'une voix tonnante, avec toute la véhémence et l'emphase de l'indignation : « Et quand cela serait vrai, est-ce qu'il ne faudrait pas encore donner du pain à votre frère ? » Le théologal, écrasé, terrassé, confondu, reste muet, se promène, revient à moi, et m'accorde une pension annuelle pour son frère.
Est-ce au moment où vous venez de perdre votre ami que vous composerez un poërae sur sa mort? Non. Malheur à celui qui jouit alors de son talent ! C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin delà catastrophe, que l'àme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu'on se possède et qu'on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas, lorsqu'on pour-
80 PARADOXE SUR LE COMELdEN.
suit une cpithète énergique qui se refuse; on dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas, lorsqu'on s'occupe à rendre son vers harmonieux : ou si les larmes coulent, la plume tombe des mains ; on se livre à son sentiment, et l'on cesse de composer.
Mais il en est des plaisirs violents ainsi que des peines profondes; ils sont muets. Un ami tendre et sensible revoit un ami qu'il avait perdu par une longue absence ; celui-ci reparait dans un moment inattendu, et aussitôt le cœur du premier se trouble : il court, il embrasse, il veut parler ; il ne saurait : il bégaie des mots entrecoupés ; il ne -ait ce qu'il dit, il n'entend rien de ce qu'on lui répond ; s'il pouvait s'apercevoir que son délire n'est pas partagé, combien il soutfrirait I Jugez, par la vérité de cette peinture, de la fausseté de ces entrevues théâtrales, où deux amis ont tant d'esprit et se possèdent si bien. Que ne vous dirai-je pas do ces insipides et éloquentes disputes à qui mourra,ou plutôt à qui ne mourra pas, si ce texte, sur lequel je ne finirais point, ne nous éloignait de notre sujet? C'en est assez pour les gens d'un goût grand et vrai; ce que j'ajouterais n'apprendrait rien aux autres. Mais qui sauvera ces absurdités si communes au théâtre ? Le comédien ; et quel comédien ?
I^'homme sensible obéit aux impulsions de la nature, et ne rend précisément (}uc le cri de son cœur ; au moment où il tempère ou force ce cri, ce n'est plus lui. c'est un comédien qui joue.
Le grand comédien observe les phénomènes, Thomnie sensible lui sert de modèle, il le médite, et trouve derc'ilexion ce qu'il faut ajouter ou retrancher pour le mieux. Et puis des faits encore après des raisons.
A la première représentation d'Inès de Castro, à l'endroit oîi les enfants paraissent, le parterre se mit à rire;
la Duclos *, qui faisait Inès, indignée, dit au parterre : Ris donc, sot parterre, au plus bel endroit de la pièce I Le parterre l'entendit, se contint ; l'actrice reprit son rôle, et ses larmes et celles du spectateur coulèrent. Quoi donc 1 est-ce qu'on passe et repasse ainsi d'un sentiment profond à un sentiment profond, de la douleur à l'indignation, de l'indignation à la douleur ? Je ne le conçois pas; mais ce que je conçois très bien, c'est que l'indignation de la Duclos était réelle, et sa douleur simulée.
Quinault-Dufresne ^ joue le rôle de Sévère dans Polyeiicte. Il était envoyé par l'empereur Décius pour persécuter les chrétiens. Il confie ses sentiments secrets à son ami sur cette secte calomniée. Le sens commun exigeait que cette confidence, qui pouvait lui coûter la faveur du prince, sa dignité, sa fortune, la liberté, et peut-être la vie, se fit à voix basse. Le parterre lui crie : Plus haut. Il réplique au parterre : Et vous, messieurs, plus bas. Est-ce que, s'il eût été vraiment Sévère, il fût redevenu si prestement Quinault? Nun, vous dis-je, non. Il n'y a que l'homme qui se possède comme sans doute il se possédait, l'acteur rare, le comédien par excellence, qui puisse ainsi déposer et reprendre son masque.
Lekain-Ninias ^ descend dans le tombeau de son père; il y égorge sa mère: il en sorties mains sanglantes. Il est rempli d'horreur, ses membres tressaillent, ses yeux sont égarés, ses cheveux semblent se hérisser
* Marie-Anne de Chàleauneuf, dite Duclos, née en -1670, débuta à la Co" médie-Française en 1693, se maintint près de quarante ans au théâtre et mourut le 18 juin 1748. Elle s'élait retirée en 1733.
^ Abraham-Alexis Quinanlt-Dufresne, né à Verdun-sur-le-Doubs (Saôneet-Loire), le 9 septembre 1693, débuta en 1712, créa avec éclat le rôle û'CEdipe dans la première tragédie de Voltaire et se retira en 1741, peu de temps après que son injonction au parterre lui eût valu une courte détention au For-l'Évéque. Il mourut d'un coup de sang, à Paris, le 12 février 1767.
^ Dans Sémiramis, tragédie de Voltaire.
sur sa tête. Vous sentez frissonner les vôtres ; la terreur vous saisit, vous êtes aussi éperdu que lui. Cependant, Lekain-Ninias pousse du pied vers la coulisse une pendeloque de diamants qui s'était détachée de l'oreille d'une actrice. Et cet acteur-là sent ? Gela ne se peut. Direz- vous qu'il est mauvais acteur ? Je n'en crois rien. Qu'est-ce donc que Lekain-Ninias? C'est un homme froid, qui ne sent rien, mais qui figure supérieurement la sensibilité. Il a beau s'écrier : Où suls-je ? Je lui réponds : Où tu es ? Tu le sais bien : tu es sur des planches, et tu pousses du pied une pendeloque vers la coulisse.
Un acteur est pris de passion pour une actrice ; une pièce les met par hasard en scène dans un moment de jalousie. La scène y gagnera si l'acteur est médiocre ; elle y perdra s'il est comédien ; alors le grand comédien devient lui-même et n'est plus le modèle idéal et sublime qu'il s'est fait d'un jaloux. Une preuve qu'alors l'acteur et l'actrice se rabaissent l'un et l'autre à la vie commune, c'est que, s'ils gardaient leurs échasses, ils se riraient au nez, la jalousie ampoulée et tragique ne leur semblerait souvent qu'une parade de la leur.
Cependant, il y aura des vérités de nature.
LE PUEMIER.
Comme il y en a dans la statue d'un sculpteur qui a l'c.iiu fidèlement un mauvais modèle. On admire ces vérités, mais on trouve le tout pauvre et méprisable.
Je dis plus : un moyen sûr de jouer petitement, mesquinement, c'est d'avoir à jouer son propre caractère. Vous êtes un tartufe, un avare, un misanthrope, vous l'î jouerez bien ; mais vous ne ferez rien do ce que le l^oétc a fuit, car il a fait, lui, le Tartufe, l'Avare et le llisantiirope.
LE SECOND
Quelle difierence mettez-vous donc entre un tartufe et le Tartufe ? ,
LE PREMIER. '
Le commis Billard * est un tartufe, l'abbé Grizel est un tartufe, mais il n'est pas le Tartufe. Le financier Toinard ^ était un avare, mais il n'était pas l'Avare. L'Avare et le Tartufe ont été faits d'après to is les Toinards et tous les Grizels du monde; ce sont leurs traits les plus généraux et les plus marqués, et ce n'est le portrait exact d'aucun ; aussi personne ne s'y reconnaît-il?
Les comédies de verve et même de caractère sont exagérées. La plaisanterie de société est une mousse légère qui s'évapore sur la scène ; la plaisanterie de théâtre est une arme tranchante qui blesserait dans la société. On n'a pas pour des êtres imaginaires le ménagement qu'on doit à des êtres réels.
La satire est d'un tartufe, et la comédie est du Tartufe. La satire poursuit un vicieux, la comédie poursurtl un vice. S'il n'y avait eu qu'une ou deux Précieuses ri-' dieules, on en aurait pu faire une satire, mais non pas une comédie.
Allez-vous-en chez Lagren«e ', demandez-lui la Pein-
* Billard, offîeier-géQeral de la poste, fit en 176D une banqueroute frauduleuse de plusieurs millions dans laquelle fut compi'orais l'abbé Grizel, sous-pénitencier de l'Église de Paris et confesseur de l'archevêque. Ils furent arrêtés tous denx et Billard fut rais au pilori.
^ Fermier-général.
^ Louis-Jean-François Lagrenée, né à Paris le 30 décembre 1724, fut élève de Carie Vanloo, pensionnaire de l'École de Rome et membre de l'Académie de peinture en lIoS. Appelé en Russie par l'impératrice Elisabeth, il y séjourna trois ans, et obtint aux salons de Paris des succès qui le firent surnommer X'Albane françaia. Directeur de l'Académie de Rome en 1781, il reçut de Louis XVI une pension que la Révolution lui enleva, fut décoré de a Légion d'honneur par Napoléon I^"" en ISO.ï et mourut le 19 juin de l'an-
bi PARADOXE SUR LE COMKDIEN.
tiire, et il croira avoir satisfait à votre demande lorsqu'il aura placé sur sa toile une femme devant un chevalet, la palette placée dans le pouce, et le pinceau à la main. DemanJez-lui la Philosophie, et il croira l'avoir faite, lorsque, devant un bureau, la nuit, à la lueur d'une lampe, il aura appuyé sur le coude une femme en négligé, échevelée et pensive, qui lit ou qui médite. Demandez-lui là Poésie, et il peindra la même femme dont il ceindra la tète d'un laurier, et à la main de laquelle il placera un rouleau ; la Musique, ce sera encore la même femme avec une lyre au lieu de rouleau. Demandez-lui la Beauté, demandez même cette figure à un plus habile que lui, ou je me trompe fort, ou ce dernier se persuadera que vous n'exigez de son art que la ligure d'une belle femme. Votre acteur et ce peintre tombent tous deux dans le même défaut, et je leur dirai: Votre tableau, votre jeu ne sont que des portraits d'individus fort au-dessous de l'idée générale que le poète a tracée, et du modèle idéal dont je me promettais J la copie. Votre voisine est belle, très liclle; d'accord: mais ce n'est pas la Beauté. 11 y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle que de votre modèle à l'idéal.
LE SECOND
Mais ce modèle idéal ne serait-il pas une chimère !
LE PREMIF.R.
Non.
LE SECOND
Mais puisqu'il est idéal, il n'existe pas; or, il n'y a
née suivaule au Louvre, où il avail le litre de conservateur et aJmiaislrateur honoraire du musi'o.
Un détail piquant sur ce passage do Diderot est fourni par un état des œuvres do Lagronée dressé par lui-méire et publié par M. Edmond de Gonrotirt. Diderot avait payé la l'ocsie, dont il est ici question, 150 livres et Lajrenée lui avait offert en présent la l'hilosophie, « pendant du précédent » .
rien dans l'entendement qui n'ait été dans la sensation.
LE PREMIEH.
Il est vrai. Mais prenons un art à son origine, la sculpture par exemple. Elle copia le premier modèle qui se présenta. Elle vit ensuite qu'il y avait des modèles moins imparfaits, qu'elle préféra. Elle corrigea les défauts grossiers de ceux-ci, puis les défauts moins grossiers, jusqu'à ce que, par une longue suite de travaux, elle atteignit une figure qui n'était plus la nature.
LE SECOND
Et pourquoi ?
C'est qu'il est impossible que le développement d'une machine aussi compliquée qu'un corps anim.al soit régulier. Allez aux Tuileries ou aux Champs-Elysées un beau jour de fête; considérez toutes les femmes qui rempliront les allées, et vous n'en trouverez pas une seule qui ait les deux coins de la bouche parfaitement semblables. La Danaé du Titien est un portrait : l'Amour, placé au pied de s^: couche, est idéal. Dans un tableau de Raphaël, qui a passé de la galerie de M, de Thiers % dans celle de Gat' erine II, le saint Joseph est une nature commune ; la Vierge est une belle femme réelle ; l'enfant Jésus est idéal. Mais si vous en voulez savoir davantage sur ces principes spéculatifs de l'art, je vous communiquerai mes Salons.
LE SECOND
J'en ai entendu parler avec éloge par un homme d'un goût fin et d'un esprit délicat.
* Louis- Antoine Crozat, baron de Thiers, brigadier des armées du roi, neveu de Pierre Crozat, l'un des plus grands curieux du commencement du xvin^ siècle, avait hérité d'une partie de ses colleclions. Ce fut en ilTî qu'il vendit ses tableaux à l'impératrice de Russie. Diderot avait servi d'eipert dans cette négociation dont il est plusieurs fois question dans ses lettres à Falconel.
LE PREMIER
M. Suard \
LE SECOND
Et par une femme qui possède tout ce que la pureté d'une àme angélique ajoute à la lîiiesse du goût.
LE PREMIER
Madame Necker ".
Mais rentrons dans notre sujet.
LE PREMIER
J'y consens, quoique j'aime mieux louer la vertu que de discuter des questions assez oiseuses.
LE SECOND
Quinault-Dufresne, glorieux, de caractère, jouait merveilleusement le Glorieux.
LE PREMIER
Il est vrai ; mais d'où savez-vous qu^il se jouât luimême, ou pourquoi la nature n'en aurait pas fait un glorieux très approché de la limite qui sépare le beau réel du beau idéal, limite sur laquelle se jouent les différentes écoles?
LE SECOND
Je ne vous entends pas.
* J.-B.-Anloinc Suard, né à Besauçon le la janvier 173-i, fut rédacteur de plusieurs journaux politiques et littéraires ; bien que ses œuvres SR composent presqu'exclusivement d'articles et de traductious, il acquit une grande inOuence, fut élu membre de l'Académie française en 1774 et secrétaire perpétuel en 1803. Il mourut à Paris, le 20 juillet 1817.
2 Mademoiselle Suzanne Curchod do >'asse, dame Necker, née à Crassier (canton de Vaud) en 1739, épousa en 17GiJaciiues Necker, le célèbre financier et ministre, et ouvrit aux gens do lettres et aux philosophes un salon non moin.s influent que ceux de mesdames GeolTrin et du Dcffand qui se fermèrent d'ailleurs vers la môme époque. Ma(}anic Necker mourut à Coppet, en mai 1706. Son mari rassembla sous le litre de Mrtaïujcs et de Nouveaux Mélanges ses pensées, lettres et réflexions (1708- 180*2, 5 vol. in-8"). Leur fille devint célèbre sous le nom de madame de Staël.
Je suis plus clair dans mes Salons, où je vous conseille de lire le morceau sur la Beauté en général. En attendant, dites-moi, Quinault-Dufresne est-il Orosmane? Non. Cependant, qui est-ce qui l'a remplacé et le remplacera dans ce rôle ? Était-il l'homme du Préjugé à la mode ? Non. Cependant avec quelle vérité ne le jouaitil pas ?
LE SECOND
A vous entendre, le grand comédien est tout et n'est rien.
LE PREMIER
Et peut-être est-ce parce qu'il n'est rien qu'il est tout par excellence, sa forme particulière ne contrariant jamais les formes étrangères qu'il doit prendre.
Entre tous ceux qui ont exercé l'utile et belle profession de comédiens ou de prédicateurs laïques, un des hommes les plus honnêtes, un des hommes qui en avaient le plus la physionomie, le ton et le maintien, le frère du Diable boiteux, de Gil Blas, du Bachelier de Salamanque, Montmesnil \..
LE SECOND
Le fils de Le Sage, père commun de toute cette plaisante famille...
LE PREMIER
Faisait avec un égal succès Ariste dans la Pupille^ Tartufe dans la comédie de ce nom, Mascarille dans les Fourberies de Scapin, l'avocat ou M. Guillaume dans la farce de PatheUn.
LE SECOND
Je l'ai vu.
* Montmesnil, fils de Le Sage, mort subitement à la Villette le 8 sep tembre 1743.
LE PREMIER
Et, à votre grand étonnement, il avait le masque de ces différents visages. Ce n'était pas naturellement, car Nature ne lui avait donné que le sien ; il tenait donc les autres de l'art.
Est-ce qu'il y a une sensibilité artificielle ? Mais soit factice, soit innée, la sensibilité n'a pas lieu dans tous les rôles. Quelle est donc la qualité acquise ou naturelle qui constitue le grand acteur dans l'Avare, le Joueur, ie Flatteur, le Grondeur et le Médecin malgré lui, l'être le moins sensible et le plus immoral que la poésie ait encore imaginé, le Bourgeois gentilhomme, le Malade imaginaire, dans Néron, Mithridate, Alrée, Phocas, Sertorius, et tant d'autres caractères tragiques ou comiques, où la sensibilité est diamétralement opposée à l'esprit du rôle ? La facilité de connaître et de copier toutes les natures. Groyez-moi, ne multiplions pas les causes lorsqu'une sulîit à tous les phénomènes.
Tantôt le poète a senti plus fortement que le comédien, tantôt, et plus souvent peut-être, le comédien a conçu plus fortement que le poète, et rien n'est plus dans la vérité que cette exclamation de Voltaire, entendant la Glairon dans une do ses pièces : Est-ce bien moi qui ait fait cela ? Est-ce que la Clairon en sait plus que Voltaire ? Dans ce moment, du moins, son modèle idéal, en déclamant, était bien au delà du modèle idéal que le poète s'était fait en écrivant. Mais ce modèle idéal n'était pas elle. Quel était donc son talent ? Gclui d'imngincr un grand fantôme et de le copier de génie. Elle imitait le mouvement, les actions, les gestes, toute l'expression d'un être fort au-dessus d'elle. Elle avait trouvé ce qu'Eschine, récitant une oraison de Démosthènc, ne put jamais rendre, le mugissement de l;i bête. Il disait à ses disciples : « Si cela vous alfecte si fort, qu'aurait-
ce donc été, si midivissetis hestiam mugientem 9 Le poëte avait engendré l'animal terrible, la Clairon le fai sait mugir.
Ce serait im singulier abus des mots que d'appeler sensibilité cette facilité de rendre toutes natures, même les natures féroces. La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des Ttierfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout genre, les éloges et les blâmes outrés.
Poètes, travaillez-vous pour une nation délicate, vaporeuse et sensible ; renfermez-vous dans les harmonieuses, tendres et touchantes élégies de Racine ; elle se sauverait des boucheries de Shakespeare ; ces âmes faibles sont incapables de supporter des secousses violentes. Gardez-vous bien de leur présenter des images trop fortes. Montrez-leur, si vous voulez,
Le fiis tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tête à la main demandant son salaire;
amis n'allez pas au delà. Si vous osiez lui dire avec Homère : « Où vas-tu, malheureux ? Tu ne sais donc pas que c'est à moi que le ciel envoie les enfants des pères infortunés ; tu ne recevras pas les derniers embrassements de ta mère ; déjà je te vois étendu sur la terre, déjà je vois les oiseaux de proie, rassemblés au-
tour de ton cadavre, l'arracher les yeux de la tête en battant les ailes de joie ; » toutes nos femmes s'écrieraient en détournant la tête : Ah ! l'horreur I... Ce serait bien pis si ce discours, prononcé par un grand comédien, était encore fortifié de sa véritable déclamation.
LE SECOND
Je suis tenté de vous interrompre pour vous demander ce que vous pensez de ce vase présenté à Gabrielle de Vergy, qui voit le cœur sanglant de son amant *. w^
* La légende de Galirielle de Vergy est une de celles qui ont le plus défrayé la verve des trouvères et qui, par na de ces retours assez fréquents dans l'iiistoire littéraire, ont repris faveur au xviii* siècle. Rappelons en un peu de mots sur quelle tradition elle repose.
Raoul, sire de Coucy, gouverneur du château de son oncle Raoul l^', g'était épris de la belle Gabrielle de Vergy que son père força d'épouser, malgré sa résistance, le sire de Fayel. Raoul de Coucy partit lors de la troisième croisade, fut blessé mortellement devant Saint-Jean d'Acre et chargea, en expirant, son écuyer de porter son cœur à Gabrielle. Revenu en France, celui-ci cherche à pénétrer auprès de la jeune femme, mais il est surpris par 'e sire de Fayol qui le provoque en duel, le lue, s'empare de la lettre de Coucy et de la cassette qui renfermait son cœur. Il le fait présenter à sa femme parmi d'autres mets, et celle-ci, en apprenant celte affreuse ven« geance, prend la résolution de se laisser mourir de faim. « Ne pleurez pas sur les infortunes de Gabrielle de Vergy, dit Griram, parce qu'elles ne sont pas vraies... Vous direz que l'histoire d'CEdipe, de Pélops, d'Atrée en Thyeste et d'autres héros de la tragédie grecque n'est aussi qu'un conte horrible et fait pourtant un grand effet au théâtre. Oui, mais les contes d'OEdipe, des Danaides, des Alrides étaient consacrés par la religion. Avec ces contes on inspirait aux enfants la terreur religieuse, on les accoutumait dès l'enfance au dogme redoutable de la fatalité. »
L'authenticité de la légende du sire de Coucy et de Gabrielle de Vergy n'est pas, en eiïet, démontrée d'une façon absolue, puisqu'une autre tradition presque contemporaine montre un poiHe du xii" siècle, Guillaume de Cabestaing, tué p;ir un mari jaloux, Raymond de Caslel-Roussillon cl son cœur
LE PREMIER
Je VOUS répondrai qu'il faut être conséquent, e t que quand on se révolte contre ce spectacle, il ne faut pas souffrir qu'OEdipe se montre avec ses yeux crevés, et qu'il faut chasser de la scène Philoctète tourmen té de sa blessure, et exhalant sa douleur par des cris inarticulés. Les anciens avaient, ce me semble, une autre idée de la
offert par le vainqueur à la chàtelaiae qu'il aimait. Raynouard a recueilli dans son Choix de poésies des anciens troubadours cinq chansons de Cabestaing et M. Francisque Michel a également publié en 1830 des chansons attribuées au sire de Coucy. Elles avaient déjà figuré en partie dans l'Essai sur la musique du financier de La Borde, pour qui deux érudits du temps, Legrand d'Aussy et Mouchet les avaient mises en français moderne. Presque ' toutes ces poésies ont pour objet les regrets qu'inspirent au poète son éloigaemeut et son amour :
Chascua pleure sa lorre et son pais Quand il sépare de ses coraux [cordiaux] ami» Mes nul partir sachiez queque nus die N'est doloreus que d'ami et d'amie.
Plus tard on retrouve l'histoire de Raoul de Coucy et de Gabrielle dans Boccace, dans VHeplaméron de la reine de Navarre, dans les conteurs anglais, allemands et espagnols. Elle a été mise au théâtre par Baculard d'Arnaud (Faî/e/, 1770, in-S), par de Belloy {Gabrielle de Vergy, même année in-8) accompagné de mémoires historiques et par un anonyme, (La comtesse, de Fayel, tragédie de société, Lyon, 1770, in-8). Celle de de Belloy ne fut représentée qu'en 1777 et n'eut qu'un médiocre succès. Ceux qui voudront étudier dans tous leurs détails cette légende, ses origines et ses transformations devront se reporter à VHistoire de de Coucy et de la dame de Fayel par Crapelet, (1829, in-8) et au Lai de la dame de Fayel publié par M. G. Lecocq d'après plusieurs manusoiits (1872, in-8).
tragédie que nous, et ces anciens-là,, c'étaient les Grecs, c'étaient les Atliéniens, ce peuple si délicat, qui nous a laissé en tout genre des modèles que les autres nations n'ont point encore égalés ; Eschyle, Sophocle, Euripide, ne veillaient pas des années entières pour ne produire que de ces petites impressions passagères qui se dissipent dans la gaieté d'un souper. Ils voulaient profondément attrister sur le sort des malheureux; ils voulaient non pas amuser seulement leurs concitoyens, mais les rendre medleurs. Avaient-ils tort ? Avaient-ils raison ? Pour cet effet, ils faisaient courir sur la scène les Euménides suivant la trace du parricide et conduites par la vapeur du sang qui frappait leur odorat. Ils avaient trop de jugement pour applaudir à ces imbroglios, à ces escamotages de poignards, qui ne sont bons que pour les enfants. Une tragédie n'est, selon moi, | qu'une belle page historique qui se partage en un certain nombre de repos marqués.
Je te prends à témoin, Roscius anglais, célèbre Garrick, toi (jui, du consentement unanime de toutes les nations subsistantes, passes pour le premier comédien qu'elles aient connu, rends hommige à la vérité ! Ne m'as-tu pas dit que, quoique tu sentisses fortement, ton action serait faible si, quelle que fût la passion ou le caractère que tu avais à rendre, tu no savais t'élevor par \\ pensée à la grandeur d'im fantôme homérique auquel tu cherchais à t'identilier ? Lorsque je t'objectai que ce n'était donc pas d'après toi que tu jouais, confesse ta réponse : ne m'avouas-tu pas que tu l'en gardais bien, et que tu ne paraissais si étonnant sur la scène que parce que tu montrais sans cesse au spectacle un être d'imagination qui n'était pas toi.
LE SECOND
L'àme d'un ijjrand comédien a été formée de l'élément
subtil dont notre philosophe remplissait l'espace, qui n'est ni froid, ni chaud, ni pesant ni léger, qui n'affecte aucune forme déterminée et qui, également susceptible de toutes, n'en conserve aucune.
LE PREMIER
Un grand comédien n'est ni un piano-forté, ni une harpe, ni un clavecin, ni un violon, ni un violoncelle ; il n'a point d'accord qui lui soit propre; mais il prend l'accord et le ton qui conviennent à sa partie, et il sait se prêter à toutes. J'ai une haute idée du talent d'un grand comédien : cet homme est rare, aussi rare et peutêtre plus grand que le poète.
Celui qui dans la société se propose, et a le malheureux, talent de plaire à tous, n'est rien, n'a rien qui lui appartienne, qui le distingue, qui engoue les uns et qui fatigue les autres. Il parle toujours, et toujours bien; c'est un adulateur de profession, c'est un grand courtisan, c'est un grand comédien.-^
LE SECOND
Un grand courtisan, accoutumé, depuis qu'il respire, au rôle d'un pantin merveilleux, prend .toutes sortes de formes, au gré de la ficelle qui est entre les mains de son maître.
LE PREMIER
Un grand comédien est un autre pantin merveilleux dont le poëte tient la ficelle, et auquel il indique à chaque ligne la véritable forme qu'il doit prendre.
LE SECOND
Ainsi, un courtisan, un comédien, qui ne peuvent prendre qu'une forme, quelque belle, quelque intéressante qu'elle soit, ne sont que deux mauvais pantins?
LE PREMIER
Mon dessein n'est pas de calomnier une profession que j'aime et que j'estime ; je parle de celle du comé-
dien. Je serais désolé que mes observations, mal interprétées, attachassent l'ombre du mépris à des hommes d'un talent rare et d'une utilité réelle, aux fléaux du ridicule et du vice, aux prédicateurs les plus éloquents de l'honnêteté et des vertus, à la verge dont l'homme de génie se sert pour châtier les méchants et les fous. Mais tournez les yeux autour de vous, et vous verrez que les personnes d'une gaieté continue n'ont ni de grands défauts, ni de grandes qualités; que communément les plaisants de profession sont des hommes frivoles, sans aucun principe solide : et que ceux qui, semblables à certains personnages qui circulent dans nos sociétés, n'ont aucun caractère, excellent à les jouer tous.
Un comédien n'a-t-il pas un père, une mère, une iemme, des enfants des frères, des sœurs, des connaissances, des amis? S'il était doué de celle exquise sensibilité qu'on regarde comme la qualité principale de son état, poursuivi comme nous et atteint d'une infmilé de peines qui se succèdent, et qui tantôt flétrissent nos àmcs et tantôt les déchirent, combien lui resterait-il de jours à donner à noire amusement? Très peu. Le gentilliommc de la chambre interposerait vainement sa souveraineté, le comédien serait souvent dans le cas de lui répondre : « Monseigneur, je ne saurais rire aujourd'hui, ou c'est d'autre chose que des soucis d'Agamenmon que je veux pleurer. » Cependant on ne s'aperçoit pas que les cha;^rins de la vie, aussi fréquents pour eux que pour nous, et beaucoup plus contraires au libre exercice de leurs fonctions, les suspendent souvent.
Dans le monde, lorsqu'ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids; fastueux, dissipés, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules (jue touchés de nos maux; d'un esprit assez rassis
au spectacle d'un événement fâcheux , ou au récit d'une aventure pathétique ; isolés, vagabonds, à l'ordre des grands ; peu de mœurs, point d'amis, presque aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les nôtres. J'ai souvent vu rire un comédien hors de la scène, je n'ai pas mémoire d'en avoir jamais vu pleurer un. Cette sensibilité qu'ils s'arrogent et qu'on leur alloue, qu'en font- ils donc ? La laissent-ils sur les planches quand ils en descendent, pour la reprendre quand ils y remontent ?
Qu'est-ce qui leur chausse le socque ou le cothurne? Le défaut d'éducation, la misère et le libertinage. Le théâtre est une ressource, jamais un choix. Jamais on ne se fit comédien par goût pour la vertu, par le désir d'être utile dans la société et de servir son pays ou sa famille, par aucun des motifs honnêtes qui pourraient entraîner un esprit droit, un cœur chaud, une âme sensible, vers une aussi belle profession.
Un a dit que les comédiens n'avaient aucun caractère, parce qu'en les jouant tous ils perdaient celui que la nature leur avait donné, et qu'ils devenaient faux, comme le médecin, le chirurgien et le boucher deviennent durs. Je crois qu'on a pris la cause pour l'effet, et qu'ils ne sont propres à les jouer tous que parce qu'ils n'en ont point.
LE SECOND
On ne devient point cruel parce qu'on est bourreau ; mais on se fait bourreau parce qu'on est cruel.
LE PREMIER
J'ai beau examiner ces hommes-là, je n'y vois rien qui les distingue du reste des citoyens, si ce n'est une vanité qu'on pourrait appeler insolence, une jalousie qui remplit de troubles et de haines leur comité. Entre
toutes les associations, il n'y en a peut-être aucune où l'intérêt commun de tous et celui du public soient plus constamment et plus évidemment sacrifiés à de misérables petites prétentions. L'envie est encore pire entre eux qu'entre les auteurs ; c'est beaucoup dire mais cela est vrai. Un poëte pardonne plus aisément à un poëte le succès d'une pièce, qu'une r.ctrice ne pardonne à une actrice les applaudissements qui la désignent à quelque illustre ou riche débauché. Vous les voyez grands sur la scène, parce qu'ils ont de Tàme, dites- vous; moi, je les vois petits et bas dans la société, parce qu'ils n'en ont point : avec les propos et le ton de Camille et du vieil Horace, toujours les mœurs de Frosine et de Sganarelle. Or, pour juger le fond du cœur, faut-il que je m'en rapporte à des discours d'emprunt, que l'on sait rendre merveilleusement, ou à la nature des acteurs et à la teneur de la vie ?
Mais jadis Molière, les Quinault, Montmesnil; mais aujourd'hui Brizard ^ et Caillot ", qui est également bien venu chez les grands et chez les petits, à qui vous confierez sans crainte votre secret et votre bourse.
LE PREMIICIl.
L'éloge n'est pas exagéré : ce qui me fliche, c'est de ne pas entendre citer un plus grand nombre de comé-
* Jean-Daplisle Britard dit Brizard, né à Orléans le 7 avril 1721, tint avec honneur à la ComéJie'Française les rules de « pères », se retira en 178G et mourut à Paris le liO janvier 1791.
^ Joseph Caillot, acteur de la Coniédie-Ilalienne, né le 24 janvier 1733;i Paris où il est mort le 30 septembre ISlfi, fut un des artistes les plus recherchés de la sociélé parisienne et de la cour. Ami de Grimm, il était aussi l'an des familiers du salon de madame d'ICpinay.
PARADOXE SUR lE COMÉDIEN. 97
(liens qui l'aient mérité ou qui le méritent. Ce qui me fâche, c'est qu'entre ces propriétaires, par état, d'une qualité, la source précieuse et féconde de tant d'autres, un comédien galant homme, une actrice honnête femme soient des phénomènes si rares.
Concluons de là qu'il est faux qu'ils en aient le privilège spécial, et que la sensibilité qui les dominerait dans le monde comme sur" la scène, s'ils en étaient doués, n'est ni la base de leur caractère ni la raison de leurs succès ; qu'elle ne leur appartient ni plus ni moins qu'à telle ou telle autre condition de la société, et que si l'on voit si peu de grands comédiens, c'est que les parents ne destinent point leurs enfants au théâtre,' c'est qu'on ne s'y prépare point par une éducation commencée dans la jeunesse ; c'est qu'une troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait l'être chez un peuple où l'on attacherait à la fonction de parler aux hommes rassemblés pour être instruits, amusés, corrigés, l'importance, les honneurs, les récompenses qu'elle mérite, une corporation formée, comme toutes les autres communautés, de sujets tirés de toutes les familles de la société, et conduits sur la scène comme au service, au palais, à l'Église, par choix ou par goût, et du consentement de leurs tuteurs naturels.
LE SECOND
L'avilissement des comédiens modernes est, ce me semble, un malheureux héritage que leur ont laissé les comédiens anciens.
LE PREMIER
Je le crois.
LE SECOND
Si le spectacle naissait aujourd'hui qu'on a des idées plus justes des choses, peut-être que... IVIais vous ne m'écoutez pas. A quoi rêvez-vous?
LE PREMIKR.
Je suis ma première idée, et je pense à l'influence du spectacle sur le bon goût et sur les mœurs, si les comédiens étaient gens de bien et si leur profession était honorée. Où est le poëte qui osât proposer à des hommes bien nés de répéter publiquement des discours plats ou fTossiers; à des femmes de débiter devant une multitude d'auditeurs des propos qu'elles rougiraient dVntendre dans le secret de leurs foyers? Bientôt nos auteurs dramatiques atteindraient à une pureté, à une délicatesse, une élégance dont ils sont plus loin encore qu'ils ne le soupçonnent. Or, doutez-A'Ous que l'esprit n:itional ne s'en ressentît?
LE SECOND
On pourrait vous obiecier peut-être que les pièces, tant anciennes que modernes, que vos comédiens honnêtes excluraient de leur répertoire sont précisément celles que n^ms jouons en société.
LE PUE.MIER
Et qu'importe que nos concitoyens se rabaissent à la condition des plus vils histrions ? en serait-il moins utile, en serait-il moins à souhaite • que nos comédiens s'élevassent à la condition des plus honnêtes citoyens?
LE SECOND
f.a métamorphose n'est pas aisée.
LE PREMIER
Lorsque je donnai le Père de famille, le magistrat de la police m'exhorta à suivre ce genre.
LE SECOND
Pourquoi ne le fites-vous pas ?
LE PREMIER
C'est que, n'ayant pas obtenu le succès que je m'eti étuis promis, et ne me flattant pas de faire beaucoup
mieux, je me dégoûtai d'une carrière pour laquelle je ne me crus pas assez de tilent.
LE SECOND
Et pourquoi cette pièce qui remplit aujourd'hui la salle de spectateurs avant quatre heures et demie, et que les Comédiens affichent toutes les fois qu'ils ont besoin d'un millier d'écus, fut-elle si tièdement accueillie dans le commencement?
Quelques-uns disaient ■ ue nos mœurs étaient trop factices pour s'accommoder d'un genre aussi simple, trop corrompues pour goûter un genre aussi sage.
LE SECOND
Gela n'était pas sans vraisemblance.
LE PRE.MIKR.
Mais l'expérience a bien démontré que cela n'était pas vrai, car nous ne sommes pas devenus meilleurs. D'ailleurs, le vrai, l'honnête a tant d'ascendant sur nous, que si l'ouvrage d'un poète a ces deux caractères, et que l'auteur ait du génie, son succès n'en sera que plus assuré. C'est surtout lorsque tout est faux qu'on aime le vrai, c'est surtout lorsque tout est corrompu que le spectacle est le plus épuré. Le citoyen qui se présente à l'entrée de la Comédie y laisse tons ses vices pour ne les reprendre qu'en sortant. Là, il est juste, impartial, bon père, bon ami, ami de la vertu ; et j'ai vu souvent à côté de moi des méchants profondément indignés contre des actions qu'ils n'auraient pas manqué de commettre s'ils s'étaient trouvés dans les mêmes circonstances où le poète avait placé le personnage qu'ils abhorraient. Si je ne réussis pas d'abord, c'est ([ue le genre était étranger aux spectateurs et aux acteurs, c'est qu'il y avait un préjugé établi et qui subsiste encore contre ce qu'on appelle la comédie larmoyante ; c'est que j'avais une nuée d'en-
100 PRRADOXE SUR LE COMKDIEN.
nemis à la cour, à la ville, parmi les magristrats, parin les gens d'église, parmi les hommes de lettres.
LE SECOND
Et comment aviez-vous encouru tant de haines ?
LE PREMIER
Ma foi, je n'en sais rien, car je n'ai jamais fait de satire ni contre les grands, ni contre les petits, et je n'ai croisé personne sur le chemin de la fortune et des honneurs. Il est vrai que j'étais du nombre de ceux qu'on appelle philosophes, et qu'on regardait alors comme des citoyens dangereux, et contre lesquels le ministère avait lâché deux ou trois scélérats subalternes, sans vertu, sans lumières, et, qui est pis, sans talent. Mais laissons cela.
LE SECOND
Sans compter que ces philosophes avaient rendu la tâche des poètes et des littérateurs en général plus difficile. II ne s'agissait plus, pour s'illustrer, de savoir tourner un madrigal ou un couplet ordurier.
LE PREMIER
Cela se peut. Un jeune dissolu, au lieu de se rendre avec assidduité dans râtelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui l'a adopté, a perdu les années les plus précieuses de sa vie et il est resté à vingt ans sans ressources et sans talents. Que voulez-vous qu'il devienne? Soldat ou comédien. Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne. Il rôde jusqu'à ce qu'il puisse se promettre un début dans la capitale. Une malhenrouso créature a croupi dans la fange ; lasse de l'état le plus abject, elle apprend par cœur quelques rôles, elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez Fédile ou le préteur. Celle-ci la prend par la main, lui fait faire une pirouette, la touche de sa bagnctte et lui dit : « Va faire rire ou pleurer les badauds. »
Ils sont excommuniés. Ce public qui ne peut s'en passer les méprise. Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d'un autre esclave. Croyez-vous que les marques d'un avilissement aussi continu puissent rester sans etfet, et que sous le fardeau de l'ignominie, une âme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de Corne lie?
Ce despotisme que l'on exerce sur eux, ils l'exercent sur les auteurs, et je ne sais quel est le plus vil ou du comédien insolent ou de l'auteur qui le souffre.
On veut être joué.
LE PREMIER
A quelque condition que ce soit. Ils sont tous las de leur métier. Donnez votre argent à la porte ; et ils se lasseront de votre présence et de vos applaudissements. Suffisamment rentes par les petites loges, ils ont été sur le point de décider ou que l'auteur renoncerait à son honoraire ou que sa pièce ne serait pas acceptée.
LE SECOND
Mais ce projet n'allait à rien moins qu'à éteindre le genre dramatique.
LE PREMIER
Qu'est-ce que cela leur fait ?
LE SECOND
Je pense qu'il vous reste peu de chose à dire.
LE PREMIER
Vous vous trompez. Il faut que je vous prenne par la main et que je vous introduise chez la Clairon, cette incomparable magicienne.
LE SECOND
Celle-là, du moins, était fière de son état.
LE PREMIER
Gomme le seront toutes celles qui ont excellé. Le
théâtre n'est méprisé que par ceux d'entre les acteurs que les sifflets en ont chassés. Il faut que je vous montre la Clairon dans les transports de sa colère. Si par hasard elle y conservait son maintien, ses accents, son action théâtrale aA^ec tout son apprêt, avec toute son emphase, ne porteriez-vous pas vos mains sur vos côtés et pourriez-vous contenir vos éclats ? Que m'apprenez-vous donc alors ? Ne prononcez-vous pas nettement que la sensibilité vraie et la sensibilité jouée sont deux choses fort diHérenles? Vous riez de ce que vous auriez admiré au théâtre ! et pourquoi cela, s'il vous plaît? C'est que la colère réelle de la Clairon ressemble à la colère simulée, et que vous avez le discernement juste du masque de cette passion et de sa personne. Les images des passions au théâtre n'en sont donc pas les vraies images, ce n'en sont donc que des portraits outrés, que de grandes caricatures assujetties à des règles de convention. Or, interrogez-vous, demandez-vous à vousmême quel artiste se renfermera le plus strictement dans ces règles données ? Quel est le comédien qui saisira le mieux cette bouffissure prescrite, ou de l'homme dominé par son propre caractère, ou de l'homme né sans caractère, ou de l'homme qui s'en dépouille pour se revêtir d'un autre plus grand, plus noble, plus violent, plus élevé? On est soi de nature ; on est un autre d'imitation ; le cœur qu'on se suppose n'est pas le cœur qu'on a. Qu'est-ce donc que le vrai talent ? Celui de bien connaître les symptômes extérieurs de l'ame d'emprunt, de s'adresser à la sensation de ceux qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper pa)' l'imitation de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs têtes, et qui devienne la règle de leur jugement ; car il est impossible d'apprécier aitrement ce qui se passe au dedans de nous. Et que nous
importe en effet qu'ils sentent ou qu'ils ne sentent pas, pourvu que nous l'ignorions ?
Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs, d'après le modèle idéal le mieux conçu, est le plus grand comédien.
Celui qui laisse le moins à imaginer au grand comédien est le plus grand des poëLes.
LE PHEMILR.
J'allais le dire. Lorsque, par une longue habitude du théâtre, on garde dans la société l'emphase théâtrale et qu'on y promène Brutus, Cinna, Miihridate, Cornélius, Mérope, Pompée, savez-vous ce qu'on fait? On accouple à une âme petite ou grande, de la mesure précise que Nature Fa donnée, les signes extérieurs d^une âme exagérée et gigantesque qu'on n'a pas, et de là nait le ridicule.
LE SECOND
La cruelle satire que vous faites là, innocemment ou malignement, des acteurs et des auteurs I
LE PHEMIER.
Comment cela ?
LE SECOND
Il est, je crois, permis à tout le monde d'avoir une âme forte et grande ; il est, je crois, permis d'avoir le maintien, le propos et l'action de son âme, el je crois que l'image de la véritable grandeur ne peut jamais être ridicule.
LE PtlEMIER.
Que s'ensuit-il de là ?
LE SECOND
Ah I traître, vous n'osez le dire, et il faudra que j'encoure l'indignation générale p^ur vous. C'est que la vraie tragédie est encore à trouver, et qu'avec leurs
défauts, les anciens en étaient peut-être plus voisins que nous.
LE PREMIER
Il est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoctète dire si simplement et si fortement à Néoptolème, qui lui rend les flèches d'Hercule qu'il lui avait volées à l'instigation d'Ulysse : « Vois quelle action tu avais commise ; sans t'en apercevoir, tu condamnais un malheureux à périr de douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre; ton repentir est à toi. Non, jamais tu n'aurais pensé à commettre une pareille indignité si tu avais été seul. Conçois donc, mon enfant, combien il importe à ton âge de ne fréquenter que d'honnêtes gens. Voilà ce (jue tu avais à gagner dans la société d'un scélérat. Et pourquoi t'ass icier à un homme de ce caractère ? Était-ce là celui que ton père aurait choisi pour ton compagnon et pour ton ami ? Ce digne père, qui ne se laissa jamais approcher que des plus distingués personnages de l'armée, que te dirait-il s'il te voyait avec un Ulysse?... » Y a-t-il dans ce discours autre chose que ce que vous adresseriez à mon fils, que ce que je dirais au vôtre ?
LK SECOND
Non.
LE PREMIER
Cependant, cela est beau.
LE SECOND
Assurément.
LE PREMIER
Et le ton de ce discours prononcé sur la scène différerait-il du ton dont on le proiioncerait dans la société ?
Je ne le crois pas.
LE PREMIER
Et ce ton, dans la société, y serait-il ridicule?
LE SECOND
Nullement.
LE PREMIER
Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour l'héroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique.
LE SECOND
Notre vers alexandrin est trop nombreux et trop noble pour le dialogue.
LE PREMIER
Et notre vers de dix syllabes est trop futile et trop léger. Quoi qu'il en soit, je désirerais que vous n'allassiez à la représentation de quelqu'une des pièces romaines de Corneille qu'au sortir des lettres de Gicéron à Atticus. Combien je trouve nos auteurs dramatiques ampoulés 1 Combien leurs déclamations me sont dégoùtanteSjlorsque je me rappelle la simplicité et le nerf du discours de Régulus dissuadant le sénat et le peuple romain de l'échange des captits ! C'est ainsi qu'il s'exprime dans une ode, poème qui comporte bien plus de chaleur, de verve et d'exagération qu'un monologue tragique ; il dit :
« J'ai vu nos enseignes suspendues dans les temples de Carthage. J'ai vu le soldat romain dépouillé de ses armes qui n'avaient pas été teintes d'une goutte de sang. J'ai vu l'o .bli de la liberté, et des citoyens les bras retournés en arrière et liés sur leur dos. J'ai vu les portes des villes toutes ouvertes, et les moissons couvrir les champs que nous avions ravagés. Et vous croyez que, rachetés à prix d'argent, ils revien-
i06 PARADOXE SUR LE COMÉDIEN.
dront plus courageux ? Vous ajoutez une perte à l'ignoluinie, La vertu, chassée d'une àme qui s'est salie, n"y revient plus. N'attendez rien de celui qui a pu mourir et qui s'est laissé garrotter. 0 Garthage 1 que tu es grande et lîère de notre honte !.... »
Tel fut son discours et telle sa conduite. Il se refuse aux embrassements de sa femme et de ses enfants, il s'en croit indigne comme un vil esclave. Il tient ses regards farouches attachés sur la terre, et dédaigne les pleurs de ses amis, jusqu'à ce qu'il ait amené les sénateurs à un avis qu'il était seul capable de donner, et qu'il lui fût permis de retourner à son exil.
LE SECOND
Cela est simple et beau ; mais le moment où le héros se montre, c'est le suivant.
LE PREiMIER.
Vous avez raison.
LE SECOND
Il n'ignorait pas le supplice qu'un ennemi féroce lui préparait. Cependant il reprend sa sérénité, il se dégage de ses proches qui cherchaient à différer son retour, avec la même liberté dont il se dégageait auparavant de la foule de ses clients pour aller se délasser de la fatigue des allaires dans ses champs de Vénafre ou sa campagne de Tarente.
LE PREMIER
Fort bien. A présent mette/ 1 1 main sur la conscience, et dites-moi s'il y a dans nos poiites beaucoup d'endroits du ton propre à une vertu aussi haute, aussi familière, et ce (|ue vous paraîtraient dans cette bouche, ou nos tendres jérémiades, ou la plupart de nos fanfaronnades à la Corneille.
Combien de choses que je n'ose confier (ju'à vous I Je serais lapidé dans les rues si l'on me savait coupable de
ce blasphème, et il n'y a aucune sorte de martyre dont j'ambitionne le laurier.
S'il arrive un jour qu'un homme de génie ose donner à ses personnages le ton simple de l'héroïsme antique, l'art du comédien sera autrement difficile, car la déclamation cessera d'être une espèce de chant.
Au reste, lorsque j'ai prononcé que la sensibilité était la caractéristique de la bonté de l'ame et de la médiocrité du génie, j'ai fait un aveu qui n'est pas trop ordinaire, car si Nature a pétri une àme sensible, c'est la mienne.
L'homme sensible est trop abandonné à la merci de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un s iblime imitateur de la nature, à moins qu'il ne puisse s'oublier et se distraire de lui-même, et qu'à l'aide d'une imagination forte il ne sache se créer, et d'une mémoire tenace tenir son attention fixée sur des fantômes qui lui servent de modèles ; mais alors ce n'est plus lui qui agit, c'est l'esprit d'un autre qui le domine.
Je devrais m'arrèter ici ; mais vous me pardonnerez plus aisément une réflexion déplacée qu'omise. C'est une expérience qu'apparemment vous aurez faite quelquefois, lorsque, appelé par un début mt ou par une débutante, chez elle, en petit comité, pour prononcer sur son talent, vous lui aurez accordé de l'ame, de la sensibilité, des entrailles, vous l'aurez accablée d'éloges et l'aurez laissée, en vous séparant d'elle, avec l'espoir du plus grand succès. Cependant qu'arrive-t-il ? Elle paraît, elle est sifflée, et vous vous avouez à vous même que les sifflets ont raison. D'où cela vient-il ? Est-ce qu'elle a perdu son àme, sa sensibilité, ses entrailles, du matin au soir ? Non ; mais à son rez-de-chaussée
108 PARADOXE SUR LE COMÉDIEJv.
VOUS étiez terre-à-terre avec elle ; vous l'écoutiez sans égard aux conventions ; elle était vis-à-vis de vous, il n'y avait entre l'un et l'autre aucun modèle de comparaison ; vous étiez satisfait de sa voix, de son j?este, de son expression, de son maintien; tout était en proportion avec l'auditoire et l'espace ; rien ne demandait de l'exagération. Sur les planches tout a changé : ici il fallait un autre personu'ge, puisque tout s'était agrandi.
Sur un théâtre particulier, dans un salon où le spectateur est presque de niveau avec l'acteur, le vrai personnage dramatique vous aurait paru énorme, gigantesque, et au sortir de la représentation vous auriez dit à votre ami confidemment : Elle ne réussira pas, elle est outrée ; et son succès au théâtre vous aurait étonné. Encore une fois, que ce soit un bien ou un mal, le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société précisément comme sur la scène ; c'est un autre monde.
Mais un f ;it décisif qui m'a été raconté par un homme vrai, d'un tour d'esprit original et piquant, l'abbé Galiani % et qui m'a été ensuite confirmé par un autre homme vrai, d'un tour d'esprit aussi original et piquant, M, le marquis de Caraccioli, ambassadeur de Naples à Paris, c'est qu'à Naples, la patrie de Tun et de l'autre, il y a un poète dramatique dont le soin principal n'est pas de conqioser sa pièce.
LE SECOND
La vôtre, le Père de famille, y a singulièrementréussi.
* L'abbé Fenlinand Galiani, né à Chieti (Abruzze citérieure) le 2 décembre 17-28, mort à Napli'S le 30 octobre 178", serrf'taire d'ambassade du roi de ISaples à Paris, de 1751) à 1769, fut intimement lié avec le parli pbilosopliiijue, el lorsqu'il fut rapprlé dans son pays, entretint ;tvec Diderot, Griram, •madame Necker et surtout madame d'Kpinay une des p'us agréables el des plus précieuses correspondances que nous ayons sur cette époque. Il a éirit en français, outre ses lettres, deux Dia.'oyut's célèbres .sur In commerce des t/les et sur les femmes el en italien des ouvrages de philologie, de numismatique, d'économie politique et de littérature.
LE PREMIER
On en a donné quatre représentations de suite devant le roi, contre l'étiquette de la cour, qui prescrit autant de pièces différentes que de jours de spectacle, et le peuple en fut transporté. Mais le souci du poëte napolitain est de trouver dans la société des personnages d'âge, de figure et de voix, de caractères propres à remplir ses rôles. On n'ose le refuser, parce qu'il s'agit de l'amusement du souverain. Il exerce ses acteurs pendant six mois, ensemble et séparément. Et quand imaginezvous que la troupe commence à jouer, à s'entendre, à s'acheminer vers le point de perfection qu'il exige? C'est lorsque les acteurs sont épuisés de la fatigue de ces répétitions multipliées, ce que nous appelons iDlasés. De cet instant, les progrès sont surprenants, chacun s'identifie avec son personnage ; et c'est à la suite de ce pénible exercice que des représentations commencent et se continuent pendant six autres mois de suite, et que le souverain et ses sujets jouissent du plus grand plaisir qu'on puisse recevoir de l'illusion théâtrale. Et cette illusion, aussi forte, aussi parfaite à la dernière représentation qu'à la première, à votre avis, peut-elle être l'effet de la sensibilité ? Au reste, la question que j'approfondis a été autrefois entamée entre un médiocre littérateur, Rémond de SainteÂlbine * et un grand comédien, Riccoboni ^ Le httérateur plaidait la cause de
* Pierre Rémond de Sainte-Albine. censeur royal, né à Paris le 29 mai 1699, mort le 9 octobre 1778, auieur de diverses comédies et rédacteur de la Gazelle de France et du Mercure dont il fut quelque temps directeur.
* Sans doute Anîoiae-François Riccoboni, fils de l'auteur d'une médiocre Histoire du Théâtre- Italien, et auteur lui-même d'un écrit didactique sur VArt du théâtre. Ne à Mantone en 1707, il mourut à Paris le 15 mai 1772. Sa femme, née Marie- Jeanne Laboras de Mézières, née à Paris en 1714, morte le 6 décembre 1792, a écrit un grand nombre de romans fréquemment réimprimés.
la sensibilité, le comédien plaidait la mienne. C'est une anecdote que j'ignorais et que je viens d'apprendre.
j'ai dit, vous m'avez entendu, et je vous demande à présent ce que vous en pensez.
LE SECOND
Je pense que ce petit homme arrogant, décidé, sec et dur, en qui il faudrait reconnaître une dose honnête de mépris, s'il en avait seulement le quart de ce que la nature prodigue lui a accordé de suffisance, aurait été un peu plus réservé dans son jugement si vous aviez eu, vous, la complaisance de lui poser vos raisons, lui, la patience de vous écouter ; mais le malheur est qu'il sait tout, et qu'à titre d'homme universel, il se croit dispensé d'écouter.
LE PREMIER
En revanche, le public le lui rend bien. Connaissezvous madame Riccoboni ?
LE SECOND
Qui est-ce qui ne connaît pas l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages charmants, pleins d'esprit, d'honnêteté, de délicatesse et de grâce ?
LE PREMIER
Croyez-vous que cette femme fût sensible ?
LE SECOND
Ce n'est pas seulement par ses ouvrages, mais par sa conduite qu'elle l'a prouvé. Il y a dans sa vie un incident qui a pensé la conduire au tombeau. Au bout de vingt ans, ses pleurs ne sont pas encore taris, et la source de ses larmes n'est pas encore épuisée.
LE PREMIER
Eh bien, cette femme, une des plus sensibles que la nature ait formées, a élé une des plus mauvaises actrices qui aient jamais paru sur la scène. Personne ne parle mieux de l'art, personne ne joue plus mal.
PARADOXE SUR LE COMÉDIEN. ill
LE SECOND
J'ajouterai qu'elle en convient, et qu^l ne lui est jamais arrivé d'accuser les sifflets d'injustice.
LE PREMIER
Et pourquoi, avec la sensibilité exquise, la qualité principale, selon vous, du comédien, la Riccoboni estelle si mauvaise ?
LE SECOND
C'est qu'apparemment les autres lui manquaient à un point tel que la première n'en pouvait compenser le défaut.
LE PREMIER
Mais elle n'est point mal de figure ; elle a de l'esprit; elle a le maintien décent ; sa voix n'a rien de choquant. Toutes les bonnes qualités qu'on tient de l'éducation, elle les possédait. Elle ne présentait rien de choquant en société. On la voit sans peine, on l'écoute avec le plus grand plaisir.
LE SECOND
Je n'y entends rien : tout ce que je sais, fc'èst que jamais le public n'a pu se réconcilier avec elle, et qu'elle a été vingt ans de suite la victime de sa profession.
Et de sa sensibilité, au-dessus de laquelle elle n'a jamais pu s'élever : et c'est parce qu'elle est constamment restée elle, que le public l'a constamment dédaignée.
LE SECOND
Et vous, ne connaissez- vous pas Caillot ?
LE PREMIER
Beaucoup.
LE SECOND
AvcE-vous quelquefois causé là-dessus '^
LE PREMIER
Non.
LE SECOND
A voire place, je serais curieux de savoir son avis.
LE PREMIER
Je le sais.
LE SECOND
Quel est-il ?
LE PREMIER
Le vôtre et celui de votre ami.
LE SECOND
Yoilà une terrible autorité contre vous.
J'en conviens.
LE SECOND
Et comment avez-vous appris le sentiment de Caillot?
LE PREMIER
Par une femme pleine d'esprit et de finesse, la princesse de Galitzin, Caillot avait joué le Déserteur, il était encore sur le lieu où il venait d'éprouver et elle de partager, à côté de lui, toutes les transes d'un malheureux, prêt à perdre sa maîtresse et la vie. Caillot s'approche de la loge de la princesse Galitzin, et lui adresse, avec ce visage riant que vous lui connaissez, des propos gais, honnêtes et polis. La princesse, étonnée, lui dit : « Comment I vous n'êtes pas mort ? Moi qui n'ai été que spectatrice de vos angoisses, je n'en suis pas encore revenue. — Non, madame, je ne suis pas mort. Je serais trop à plaindre si je mourais si souvent. — Vous ne sentez donc rien ? — Pardonnez-moi... » Et puis les voilà engagés dans une discussion qui finit entre eux comme celle-ei finira entre nous ; je resterai dans mon opinion, et vous dans la xôtre. La princesse ne se rappelait point les raisons de Caillot, mais elle avait observé cfue ce grand imitateur de la nature, au moment de son agonie, lorsqu'on allait Tentrainer au supplice, s'aperce-
vant que la chaise où il aurait à déposer Louise évanouie était mal placée, la rarrangeait eu chantant d'une voix moribonde : Mais Louise ne vient pas, et mon heure s'approche.
LE SECOND
Je pense à vous proposer un accommodement : de réserver à la sensibilité naturelle de l'acteur ces moments rares où la tête se perd, où il ne voit plus le spectacle, où il a oublié qu'il est sur un théâtre, où il s'est oublié lui-même, où il est dans Argos, dans Mycènes, où il est le personnage même qu'il joue ; il pleure.
LE PREMIER
En mesure ?
En mesure. Il crie.
Juste?
LE SECOND
LE PREMIER
LE SECOND
Juste. S'irrite, s'indigne, se désespère, présente à mes yeux l'image réelle, porte à mon oreille et à mon cœur l'accent vrai de la passion qui l'agite, au point qu'il m'entraîne, que je m"ignore moi-même, que ce n'est plus ni Brizard, ni Lekain, mais Agamemnon que je vois, mais Néron que j'entends, etc., d'abandonner à l'art tous les autres instants... Je pense que peut-être alors il en est de la nature comme de l'esclave qui apprend à se mouvoir librement sous la chaine : l'habitude de la porter lui en dérobe le poids et la contrainte.
LE PREMIER
Un acteur sensible aura peut-être dans son rôle un ou deux de ces mouvements d'aliénation qui dissoneront avec le reste d'autant plus fortement qu'ils seront
plus beaux. Mais dites-moi, le spectacle alors ne cesset-il pas d'être un plaisir, et ne devient-il pas un supplice pour vous ?
Oh ! non.
LE PHEMIER.
Et ce pathétique de fiction ne l'emportera-t-il pas sur le spectacle domestique et réel d'une famille éplorée autour de la couche funèbre d'un père chéri ou d'une mère adorée ?
LE SECOND
Oh ! non.
LE PHEMIER.
Vous ne vous êtes donc pas, ni le comédien, ni vous, si parfaitement oubliés?...
LE SECOND
Vous m'avez déjà fort embarrassé, et je ne doute pas que vous ne puissiez m'eml)arrasser encore; mais je vous ébranlerais, je crois, si vous me permettiez de m'associer un second. Il est quatre heures et demie ; on donne Didon ; allons voir mademoiselle Raucourt ; elle vous répondra mieux que moi.
LE PREMIER
Je le souhaite, mais je ne l'espè'c pas. Pensez-vous qu'elle fasse ce que ni la Lecouvreur, ni laDiiclos, ni la Deseine ^ ni la Balicourt ", ni la Clairon, ni la Dnmesnil n'ont pu faire? J'ose vous avouer que si notre jeune débutante est encore loin de la perfection, c'est qu'elle est trop novice pour ne point sentir, et je vous prédis que, si elle continue de sentir, de rester elle et de pré-
* Femttio de Qiiinaiilt Diidosno.
- Marjîuerile-Thérese Balicourt, parente des Qninanlt, débuta en 1727 dans les fjrands rolus tra.!,'iques qu'elle tint avec éi*lat et se relira en 1738. Elle mourut le .1 août 17i;j, dans un ù.go peu avancé.
férer l'instinct borné de la nature à l'étude illimitée de l'art, elle ne s'élèvera jamais à la hauteur des actrices que je vous ai nommées. Elle aura de beaux moments, ; mais elle ne sera pas belle. Il en sera d'elle comme dei la Gaussin et de plusieurs autres, qui n'ont été toute leur vie maniérées, faibles et monotones, que parce qu'elles n'ont jamais pu sortir de l'enceinte étroite où leur sensibilité naturelle les renfermait. Votre dessein est-il toujours de m'opposer mademoiselle Raucourt ?
LE SECOND
Assurément.
LE PREMIER
Si, par impossible, une actrice avait reçu la sensibilité à un degré comparable à celle que l'art porté à l'extrême peut simuler, le théâtre propose tant de caract res divers à imiter, et un seul rôle principal amène tant de situations opposées, que cette rare pleureuse, incapable de bien jouer deux rôles différents, excellerait à peine dans quelques endroits du même rôle ; ce serait la comédienne la plus inégale, la plus bornée et la plus inepte qu'on pût imaginer. S'il lui arrivait de tenter un élan, sa sensibilité prédominante ne tarderait pas à la ramener à la médiocrité. Elle ressemblerait moins à un vigoureux coursier qui galope qu'à une faible haquenée qui prend le mors aux dents. Son instant d'énergie, passager, brusque, sans gradation, sans préparation, sans unité, vous paraîtrait un accès de folie.
La sensibilité étant, en effet, compagne de la douleur et de la faiblesse, dites moi si une créature douce, faible et sensible, est bien propre à concevoir et à rendre le sang-froid de Léontine, les transports jaloux d'Hermione, les fureurs de Camille, la tendresse maternelle de Mérope, le délire et les remords de Phèdre, l'orgueil tyrannique d'Agrippine, la violence de Glyteranestre ?
116 PARADOXK S R I.E COMÉDIEN.
Abandonnez votre éternelle pleureuse à quelques-uns de nos rôles élégiaques, et ne Ten tirez pas.
C'est qu'être seusible est une chose, et sentir est une autre. L'une est une affaire d'àme, l'autre une affaire de jugement. C'est qu'on sent avec force et qu'on ne saurait rendre; c'est qu'on rend, seul, en société, au coin d'un foyer, en lisant, en jouant, pour quelques auditeurs, et qu'on ne rendrait rien qui vaille au théâtre ; ■ c'est qu'au théâtre, avec ce qu'on appelle delà sensibilité, de l'àme, des entrailles, on rend bien une ou deux tirades, et qu'on manque le reste ; c'est qu'embrasser toute l'étendue d'un i;rand rôle, y ménager les clairs et les obscurs, les durs et les faibles, se montrer égal et dans les endroits tranquilles et dans les endroits agités; être varié dans les détails harmonieux et dans l'ensemble, et se former un système soutenu de déclamation qui aille jusqu'à sauver les boutades du poëte, c'est l'ouvrage d'une tète froide, d'un profond jugement, d'un goût exquis, d'une étude pénible, d'une longue expérience et d'une ténacité de mémoire peu commune; c'est que la règle qnalin ab incœpto proeesserit et sibi constet, très rigoureuse pour le poëte, l'est jus(|u'à la minutie pour le comédien ; c'est que celui qui sort de la coulisse sans avoir son jeu présent et son rôle noté éprouvera toute sa vie le rôle d'un débutant, ou que si, doué d'intrépidité, de suflisance et de verve, il compte sur la prestesse de sa tète et l'habitude du métier, cet honune vous en imposera par sa chaleur et son ivresse, et (jue vous ap|)lau(lirez à son jeu (;onun(! un connaisseur en peinture sourit à une esquisse ou tout est indi(iué, et rien n'est décidé. C'est un de ses prodiges qu'on a vus quelquefois à la foire ou chezNicolet. Peut-être ces gens-là font-ils bien de rester ce qu'ils sont, des comédiens éi)auchés. Plus de travail ne leur
donnerait pas ce qui leur manque et pourrait leur ôter ce qu'ils ont. Prenez-les pour ce qu'ils valent, mais ne les mettez pas à côté d'un tableau fini.
Il ne me reste plus qu'une question à vous faire.
LE PREMIER
Faites.
LE SECOND
Avez-vous jamais vu une pièce entière parfaitement jouée ?
LE PREMIER
Ma foi! je ne m'en souviens pas... Mais attendez... oui, quelquefois une pièce médiocre par des acteurs médiocres.
Nos deux interlocuteurs allèrent au spectacle, mais n'y trouvant plus de place, ils se rabattirent aux Tuileries. Ils se promenèrent quelque temps en silence. Ils semblaient avoir oublié qu'ils étaient ensemble, et chacun s'entretenait à lui-même comme, s'il eût été seul, l'un à haute voix, l'autre à voix si basse qu'on ne l'entendait pas, laissant seulement échapper par intervalles des mots isolés, mais distincts, desquels il était facile de conjecturer qu'il ne se tenait pas pour battu.
Les idées de l'homme au paradoxe sont les seules dont je puisse rendre compte, et les voici, aussi décousues qu'elles doivent le paraître lorsqu'on supprime d'un soliloque les intermédiaires qui servent de liaison. Il disait :
« Qu'on mette à sa place un acteur sensible, et nous verrons comment il s'en tirera. Lui, que fait-il ? Il pose son pied sur la balustrade, rattache sa jarretière, et répond. au courtisan qu'il méprise, la tête tournée sur une de ses épaules, et c'est ainsi qu'un incident qui aurait déconcerté tout autre que ce froid et sublime co-
méclieii, subitement adapté à la circonstance, devient un trait de génie. »
[Il parlait, je crois, de Baron dans la tragédie du Comte d'Essex. Il ajoutait en souriant :]
« Eh ! oui, il croira que celle-là sent lorsque, renversée sur le sein de sa confidente et presque moribonde, les yeux tournés vers les troisièmes loges, elle y aperçoit un vieux procureur qui fondait en larmes et dont la douleur grimaçait d'une manière tout à fait burlesque, et dit : « Regarde donc un peu là-haut, la bonne figure que voilà... » murmurant dans sa gorge ces paroles comme si elles eussent été la suite d'une plainte inarticulée... A d'autres I à d'autres! Si je me rappelle bien ce fait, il est de la Gaussin dans Zaïre.
« Et ce troisième dont la fin a été si tragique, je l'ai connu, j'ai connu son père, qui m'invitait aussi quelquefois à dire mon mot dans son cornet *.
[Il n'y a pas de doute qu'il ne soit ici question du sage Montmesnil.]
« C'était la can leur et l'honnêteté même. Qu'y avaitil de comnmn entre son caractère naturel et celui de Tartufe, qu'il jouait supérieurement ? Rien. Où avaitil pris ce torticolis, ce roulement d'yeux si singulier, ce ton radouci, et toutes les autres finesses du rôle de l'hypocrite ! Prenez garde à ce que vous allez répondre, .le vous tiens. — Dans une imitation profonde de la nature. — Dans une imitation profonde la nature? — Et vous verrez que les symptômes intérieurs, qui distinguent le plus fortemeut la sensibilité de l'àme, ne sont pas autant dans la nature que les symptômes extérieurs de l'hypocrisie ; qu'on ne saurait les y étudier, et qu'un acteur à grand talent trouvera plus de
* Le Sage étail devenu fort sourd dans les dernières années de sa vie.
difficultés à saisir et à visiter les uns que les autres ! Et si je soutenais que de toutes les qualités de l'àme, l la sensibilité est la plus facile à contrefaire, n'y ayant ] peut-être pas un seul homme assez cruel, assez inhu- ' main pour que le germe n'en existât pas dans son cœur, pour ne l'avoir jamais éprouvée ; ce qu'on ne saurait assurer de toutes les autres passions, telles que l'avarice, la méfiance? Est-ce qu'un excellent instrument?,.. — Je vous entends ; il y aura toujours entre celui qui contrefait la sensibilité et celui qui sent la différence de l'imitation à la chose. — Et tant mieux, tant mieux, vous dis-je. Dans le premier cas, le comédien n'en a pas à se séparer de lui-même, il se portera tout à coup et de plein saut à la hauteur du modèle idéal. — Tout à coup et de plein saut I — Vous rne chicanez sur une expression. Je veux dire que n'étant jamais ramené au petit modèle qui est devant lui, il sera aussi grand, aussi étonnant, aussi parfait imitateur de la sensibilité, que de l'avarice, de Ihypocrisie, de la duplicité, et de tout autre caractère qui ne sera pas le sien, de toute autre passion qu'il n'aura pas. La chose que le personnage natuellement sensible me montrera sera petite ; l'imitation de l'autre sera forte, ou, s'il arrivait que les copies fussent également fortes, ce que je ne vous accorde pas, mais pas du tout, l'un parfaitement maître de lui-même et jouant tout à fait d'étude et de jugement, serait tel que l'expérience journalière le montre, plus un que celui qui jouera moitié de nature, moitié d'étude, moitié d'après un modèle, moitié d'après lui-même. Avec quelque habileté que ces deux imitations soient fondues ensemble, un spectateur délicat les discernera plus facilement encore qu'un profond artiste ne démêlera dans une statue la ligne qui séparerait ou deux styles différents, ou le devant exécuté
(Taprès un modèle, et le dos d'après un autre. — Qu'un acteur consommé cesse de jouer de tète, qu'il s'oublie, que son cœur s'embarrasse, que la sensibibité le gagne, qu'il s'y livre. — Il nous enivrera. — Peut-être. — Il nous transportera d'admiration. — Gela n'est pas impossible ; mais c'est à cette condition qu'il ne sortira pas de son système de.déclamation, et que l'unité ne disparaîtra point ; sans quoi vous prononcerez qu'il est devenu fou. — Oui, dans cette supposition vous aurez un beau moment, j'en conviens ; mais préfériez-v^ous un beau moment à un beau rôle ? Si c'est votre choix, ce n'est pas le mien. »
Ici l'homme au paradoxe se tut. II se promenait à grands pas, sans regarder où il allait ; il eût heurté de droite et de gauche ceux qui venaient à sa rencontre s'ils n'eussentévité le choc. Puis s"arrètanttout à coup, et saisissant son antagoniste fortement par le bras, il lui dit d'un ton dogmatique et tranquille : — Mon ami, il y a trois modèles, l'homme de la nature, l'homme du poète, l'homme de l'acteur. Celui de la nature est moins grand que celui du poëto, et celui-ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Ce dernier monte sur les épaules du précédent, et se renferme dans un grand mannequin d'osier dont il est Tàme; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète, qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, comme vous Favez fort bien dit, ainsi que les entants s'épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts et élevés audessus de leur tête, en" s'agitant et en imitant de leur mieux la voix ranque et Ingubre d'un fantôme qu'ils contrefont. Mais par hasard, n'auriez-vous pas vu des jeux d'enfants qu'on a gravés? N'y auriez-vous pas vu un marmot qui s'avance sous un masque hideux de
vieillard qui le cache de la tête aux pieds ? Sous ce masque, il rit de ses petits camarades que la terreur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de l'acteur ; ses camarades sont le symbole du spectateur. Si le comédien n'est doué que d'une sensibilité médiocre, et que ce soit là tout son mérite, ne le tiendrez-vous pas pour un homme médioc: e ? Prenez-y garde, c'est encore un piège que je vous tends. — Et s'il est doué d'une extrême sensibilité, qu'en arrivera-t-il ? — Ce qu'il en arrivera ? — C'est qu'il ne jouera pas du tout ou il jouera ridiculement, oui, ridiculement; et la preuve vous la verrez en moi quand il vous plaira. Que j'aie un récit un peu pathétique à faire, il s'élève je ne sais quel trouble dans mon cœur, dans ma tête ; ma langue s'embarrasse, ma voix s'altère, mes idées se décomposent ; mon discours se suspend ; je balbutie, je m'en aperçois ; les larmes coulent de mes joues, et je me tais. — Mais cela vous réussit. — En société ; au théâtre, je serais hué. — Pourquoi ? Parce qu^on ne vient pas pour voir des pleurs, mais pour entendre desi discours qui en arrachent, parce que cette vérité de na-| ture dissone avec la vérité de convention. Je m'explique je veux dire que ni le système dramatique, ni l'action, ni les discours du poète ne s'arrangeraient pas de ma déclamation étouffée, interrompue, sanglotée. Vous voyez qu'il n'est pas même permis d'imiter la nature, même la belle nature,la vérité de trop près, et il est des limites dans lesquels il faut se renf rmer. — Et ces limites, qui les a pos;'es ? — Le bon sens, qui ne veut pas qu'un talent nuise à un autre talent. Il faut quelquefois que l'acteur se sacrifie au poète. — Mais si la composition du poète s'y prêtait ? — Eh bien 1 vous auriez une autre sorte de tragédie tout à fait différente de la vôtre. — Et quel inconvénient à cela? — Je ne
sais pas trop ce que vous y gagneriez, mais je sais trèsbien ce que vous y perdriez.
Ici, l'homme paradoxal s'approche pour la seconde ou la troisième fois de son antagoniste, et lui dit :
— Le mot est de mauvais goût, mais il est plaisants mais il est d'une actrice sur le talent de laquelle il n'y a pas deux sentiments'. C'est le pendant du propos et de la situation de la Gaussin ; elle est aussi renversée entre ViWoi-Pollilx ; elle se meurt, du moins je le crois, et elle lui bégaye tout bas : Ahl Pillot, que tu pues I Ce trait est d'Arnould faisant Télaïre ^. Et dans ce moment Arnould est vraiment Télaïre? Non, elle est Arnould, toujours Arnould. Vous ne m'amènerez amais à louer les intermédiaires d'une qualité qui gâterait tout, si, poussée à l'extrême, le comédien en était dominé. Mais je suppose que le poëte eût écrit la scène pour être déclamée au théâtre comme je la réciterais en société, qui est-ce qui jouerait cette scène ? Personne, non, personne, pas même l'auteur le plus maître de son action ; s'il s'en tirait bien une fois, il la manque-
•rait mille. Le succès tient alors à si peu de chose I... Ce dernier raisonnement vous parait peu solide ? Eh bien, soit; mais je n'en conclurai pas moins de piquer un peu nos ampoules, de rabaisser de quelques crans nos échasses, et de laisser les choses à peu près comme elles sont. Pour un poëte de génie qui atteindrait à cette, prodigieuse vérité de nature, il s'élèverait une nuée d'insipides et plats imitateurs. Il n'est pas permis, sous
' Sophie AnioiiM, née à Paris le i;t février 1710, morte le ^l'î octobre 1802 moins célèbre par son talent de cantatrice que par sa verve et son esprit. ^
- Dans Castor et l'olliix, opéra de Rameau, parole de ("lentil-Bernaul.
PARADOXE SUR LE COiMÉDIEN. 123
paine d'être insipide, maussade, détestable, de descendre d'une ligne au-dessous de la simplicité de nature. Ne le pensez-vous pas ?
LE SECOND
Je ne pense rien. Je ne vous ai pas entendu.
LE PREMIi:iJ.
Quoi! nous n'avons pas continué de disputer?
LE SECOND
Non.
LE PUEMIER.
Et que diable faisiez-vous donc ?
LE SECOND
Je rêvais.
LE PREMIER
Et que rôviez-vous ?
Qu'un acteur anglais, appelé, je crois, Maclin ^ (j'étais ce jour-là au spectacle), ayant à s'excuser auprès du parterre de la témérité déjouer après Garrick je ne sais quel rôle dans le Macbeth de Shakespeare, disait, entre autres choses que les impressions qui subjuguaient les comédiens et les soumettaient au génie et à l'inspiration du poète lui étaient très nuisibles ; je ne sais plus les raisons qu'il en donnait, mais elles étaient très fines, et elles furent senties et applaudies. Au reste, si vous en êtes curieux, vous les trouverez dans une lettre insérée dans le Saint-James Chronicle, sous le nom de .Quinctilien.
LE PREMIER
Mais j'ai donc causé longtemps tout seul?
LE SECOND
Gela se peut, aussi longtemps que j'ai rêvé tout seul.
' Charles Macklin, acteur et auteur anglais, né en Irlande en 1690, mort en 1797. Il a laissé des mémoires et plusieurs comédies.
Vous savez qu'anciennement des acteurs faisaient des rôles de femmes?
LE PREMIER
Je le sais.
LE SECOND
Aulu-Gelle raconte, dans ses ISuits attiques, qu'un certain Paulus, couvert des habits lu£ïul)res d'Electre, au lieu de se présenter sur 1 1 scène avec l'urne d'Oreste, parut en embrassant l'urne qui renfermait les cendres de son propre fds qu'il venait de perdre ; et qu'alors ce ne fut point une vaine représentation, une petite douleur de spectacle, mais que la salle retentit de cris et de vrais gémissements.
LE PREMIER
Et VOUS croyez que Paulus, dans ce moment, parla sur la scène comme il aurait parlé dans ses foyers ? Non, non. Ce prodigieux effet, dont je ne doute pas, ne tint ni aux vers d'Euripide, ni à la déclamation de l'acteur, mais bieu à la vue d'un père désolé, qui baignait de ses pleurs l'urne de son propre fds. Ce Paulus n'était peut-être qu'un médiocre comédien ; non plus que cet .Esopus dont Plutar(p]e rapporte que, « jouant un jour en plein thcastre le rosle d'Atreus délibérant en luiuiesmes comment il se pourra venger de son frère Thyestes, il y eut d'adventure ([uelqu'un des serviteurs qui voulut soudain passer en courant devant lui, et que lui, Jlsopus, estant hors delui-mesmè pour l'affection véhémente et pour l'ardeur (fu'il avoit de représenter au vifia [tassion furieuse du roi Atrcus, lui donna sur la teste un tel coup du sceptre ({u'il tenoit en sa main, qu'il . le tua sur la place...» Gétait un fou, que le tribun devait (uivoyer sur le champ au mont Tarpéièn.
LE SECOND
Comme il fit apparmimcnt.
PARADOXE SUR LE r.OMKDIE\. 12o
LE RREMIER.
J'en doute. Les Romains faisaient tmt de cas de la vie •d'un grand comédien, et si peu de la vie d'un esclave !
Mais, dit-on, un orateur en vaut mieux quand il s echauffe, quand il est en colère. Je le nie. C'est quand il imite la colère. Les comédiens font impression sur le public, non lorsqu'ils sont furieux, mais lorsqu'ils jouent bien la fureur. Dans les tribunaux, dans les assemblées, dans tous les lieux où l'on veut se rendre maître des esprits, on feint tantôt la colère, tantôt la crainte, tantôt la pitié, pour amener les autres à ces sentiments divers. Ce que la passion elle-même n'a pu faire, la passion bien imitée l'exécute.
Ne dit-on pas dans le monde qu'un homme est un grand comédien ? On n'entend pas par là qu'il sent, mais qu'il excelle à simuler, bien qu'il ne sente rien ; rôle bien plus difficile que celui de l'acteur, car cet homme a de plus à trouver le discours et deux fonctions à faire, celle du poëte et du comédien. Le poète, sur la scène, peut être plus habile que le comédien dans le monde, mais croit-on que sur la scène, l'acteur soit plus profond, plus habile à teindre la joie, la tristesse, la sensibilité, l'admiration, la haine, la tendresse, qu'un vieux courtisan ?
Mais il se fait tard. Allons souper.
CINQMARS et DERVILLE entrent ensembl'^ dans les jardins de l'hôpital ; Cinqmars marche d'un air soucieux ; Derville est à côté de lui
DERVILLE
D'où vient donc cette retraite précipitée ?
CINQMARS
Laissez-moi.
DERVILLE
Quitter ainsi ses amis au sortir de la table ! au moment où l'on est le plus sensible au plaisir de se voir, et lorsque le chevalier, par des anecdotes charmantes, par des saillies divines, rendait cette journée la plus délicieuse que j'aie passée depuis longtemps !... (cinqmars
le regarde d'un air sombre et mêlé de pitié.) Pour moi, j'ai failli
mourir de rire à sa dernière histoire.
CINQMARS
Eh ! mordieu, c'est précisément celle-Là qui m'a fait fuir. Les propos, le lieu, le repas, tout m'a déplu... N'avez-vous poiat honte de rire comme vous avez fait ?
DERVILLE
Moi, honte ! et pourquoi ?
CINOMARS, se tournant vers la maison d'où ils sortent.
La maison des pauvres ainsi décorée I... ce jardin... ces allées où nous voici, me déchirent l'àrae... Je ne puis plus y tenir. Sortons d'ici.
DERVILLE
.le ne vous comprends pas. D'où vous vient cet accès de misanthropie ? Je ne vous ai jamais vu comme cela. N'étions-nous pas avec tous nos amis, chez l'homme du monde qui vous est le plus attaché, qui vous en adonné le plus de preuves ? Vous étiez si gai avant le repas.
CINQMARS
C'est que je comptais dîner chez mon ami.
DERVILLE
Eh bien ?
CINQMARS
Eh bien n'avez-vous pas entendu ?
DERVILLE
Quoi?
CINQMARS, sans le regarder.
Un administrateur de l'hôpital !...Je connaisla fortune de Versac. Lorsqu'il nous pria de venir dîner ici, je ne fis nulle difficulté de l'accepter, croyant qu'il nous traiterait en ami. Point du tout. .l'arrivé et je vois une table de quinze couverts. Que diable, cet homme croit donc que sa compagnie ne nous suffit pas ! On sert, et c'est un dîner pour quarante personnes... « Mais, ditesmoi, je vous prie, lui demandai-je, qu'est-ce que cela signifie? Qui nous traite ainsi ? qui fait les frais de ce repas ?
« — La maison, me répond-il.
« — Quoi I dis-je, ce festin, car c'en est un?...
« — Il ne me coûte rien, dit Versac, et je vous en donnerai comme celui-là tant qu'il vous plaira... « (En s'arrêtant.) A l' instant même mon àme s^est serrée ; tous les plats m'ont paru couverts de la substance des pauvres, et tout ce qai nous environnait inondé de leurs larmes... et vous voulez que je rie? Morbleu 1 je ne pourrai de longtemps envisager cet homme.
DERVILLE
Quel tableau ! vous me faites frissonner.
CINQMARS
Lui qui est placé ici pour maintenir la règle !... Non, je ne remettrai de ma vie les pieds ici.
DERVILF.K.
Je rougis, je lavoue, de n'avoir pas été frappé comme vous de cet al3u.s.
GINQMAHS, vivement
Et Versac, et votre chevalier, et ses contes, et vousmême, vous m'avez rempli l'àme d'amertume. Mais, dites-moi : vous vous étiez donc tous donné le mot pour bafouer ce pauvre d'Arcy ?
DEHVILLE, riant.
' Ah ! la bonne figure ! avec ses trois pas en arrière dès qu'on le regarde : le chevalier a raison ; il a toujours l'air de vous laisser passer.
GINQMAHS.
Voilà comme sont ces messieurs. Les apparences dn ridicule les frappent, et voilà un homme jugé. Quoi I parce que d'Arcy est timide...
DKRVILLE.
Ah ! parbleu, Cin(jmars, convenez que rien n'est plus ridicule que le rôle qu'il a joué pendant tout le repas...
GINQMAHS.
Je le crois bien ! vous l'avez terrassé avec vos éternelles plaisanteries. Oserais-je vous demandez ce qui vous en est resté ?
DEHVILLE.
R'cn, pas la moindre chose. Et voilà pourquoi j'y mets si peu d'importance.
CINQMÂRS.
Eh hien I mon ami, vous ne m'en diriez pas autant si vous aviez su en tirer parti. Je le connais, moi, cet houîme ; et j'en connais fort peu qui le valent.
DEHVILLE.
Je le crois le plus honnête homme du monde ; mais pour l'esprit...
CINQMAUS ET DERVILLK. i2!)
CINQMAFJS.
Oui, monsieur, oui, pour l'esprit, c'est un homme rare, profond ; et si, au lieu de votre absurde persiflage, vous l'eussiez laissé parler sur vingt matières importantes que vous croyez tous avoir bien approfondies, il vous aurait prouvé, morbleu, comme deux et deux font quatre, que vous ne vous en doutiez seulement pas.
DERVILLE
Cela n'aurait, ma foi, pas été fort plaisant.
CINQMAKS.
Il faut donc rire absolument ? Vous voilà bien avancél vous avez fait de la peine à un honnête homme, vous avez manqué à la justice envers lui, et vous avez perdu une occasion de rendre hommage au vrai mérite.
DERVILLE
Pour ma part, je suis prêt à lui faire réparation ; mais je ne puis me rappeler encore de sang-froid le contraste de son ennui, de son maintien grave, avec nos folies pendant l'histoire des convulsionnaires.
CINQMARS s'arrête et le regarde.
Elle VOUS a donc fort diverti ?
DERVILLE
Beaucoup. Tout comme vous, je pense.
CINQMARS
Vous la rappelez- vous, cette histoire ?
DERVILLE
A merveille.
CINQMARS
Eh bien, voyons donc ce qu'elle a de si plaisant.
(Ils continuent de marcher.)
DERVILLE
Je n'y mettrai pas les grâces du chevalier.
CINQMARS
N'importe, contez toujours.
130 C.INQ.MAHS ET DERVILLE.
DEUVILLE.
Eh bien, le clievalier a été curieux d'assister à une assemblée de convulsionnaires \ Il en a vu une à qui on mit un bourrelet, qui contrefaisait l'enfant, marchait sur ses genoux, et qu'on étendit ensuite sur une croix ; en effet, on la crucifia, on lui perça de clous les pieds et les mains ; son visage se couvrit d'une sueur froide, elle tomba en convulsion. Au milieu de ses tourments, elle demandait du bonbon, à faire dodo, et mille autres extravagances que je ne me rappelle pas. Détachée de la croix, elle caressait avec ses mains, encore ensanglantées, le visage et les bras des spectateurs... et l'embarras de madame de Kinski... et les mines du chevalier en les contrefaisant, vous les rappelez-vous ?
CINQMARS
Oui, mais vous ne riez plus.
DERVILLE, élonné et embarrassé.
Plait-il ?
CINQMARS
Vous ne riez plus ; ce fait ne vous paraît donc plus si plaisant?...
C'est que la façon de conter fait tout. Je vous l'avais bien dit ; cela n'a plus le même sel.
i. En i''il,\G diacre Paris, janséiiislp, fut eaterré au cimetièro Sainl- Médard ; ciiii| ans après, il se produisit sur sa tonihe de prétendus miracles qui ameutèrent les curieux et ol)lij;èrent l'autorllé à faire fermer le ciraelière, mais les convulsionnaires (c'est le nom ([u'on donnait à cette secte nouvelle) ne se tinrent pas p ur battus et se livrèrent à huis clos à leurs étranges pratiques. Eu I7.S!I, il y eut diverses réunions de ces fanatiques auxquelles assistèrent La (^ondaniine et nn jeune littérateur, Du Doyer de Gastel, qui a laissé un curieux récit des exlravaitances dont ils furent témoins (voir la Corrcspondaiicc de Grimni, mars ITfiO et avril 1761). Ces assemblées furent le-î dernières: Joly de Kleury, procureur général au Parlement, y mil bon ordre.
Os faits et, à la (in du dialogue, la mention de la comédie des Philosophes qu'on venait de représenter, permettent de fixer à 1760 la date décomposition de i'.iinimar.i il DrrvUli'.
CINQMAlîS ET DKRVILLE. 131
CINQMARS, eo lui prenant la main.
Ce n'est pas cela, mon ami ; révaporalion ji^énérale à laquelle on participe sans s'en apercevoir, à la fin d'un repas bruyant, nous ôte souvent la l'aculié de réttécliir; et le rire dé^jlacé ou inconsidéré en est la suite, quand il ne vient pas d'un vice du cœ u-. Vous me paraissiez tous, vis-à-vis du chevalier, lorsqu'il contrefaisait les convulsionnaires, comme des gens qui iraient aux petitesmaisons, par partie de plaisir, repaître leur férocité du tableau de la misère et de la faiblesse humaines. Gomment, morbleu I vous n'êtes atfecté que du ridicule de cette indécente pantomime, et vous ne voyez pas que le délire et l'aliénation de ces têtes fanatiques les rendent cruels et homicides envers eux et leurs semblables ?
DEH VILLE
J'en conviens ; mais au diable, si je puis les plaindre à un certain point. C'est un genre de bonheur qu'ils ont choisi.
CINQMARS
Soit. Mais la cause de ce choix est absurde!... Ne tient-il pas au dérangement des organes, et par conséquent à la faiblesse de notre nature?... Une fibre plus ou moins tendue... Tenez, un de vos éclats de rire immodérés pouvait vous rendre aussi à plaindre... ou aussi plaisant qu'eux.
DERVILLE
D'accord.
CINQMARS
Et les conséquences, monsi^^ur, les conséquences î y avez-vous pensé ? Croyez-vous que le fanatisme poussé à ce degré se borne à faire pitié 'aux uns et à exciter le mépris ou le rire des autres ? Rien ne se communique plus vite ; rien n'excite plus de fermentation que cette chaleur de tête... Un homme parvenu à se faire un jeu
des tourments et même de sa vie sera-t-il fort occupé du bonheur et de la conservation de ses semblables ? Et si son voisin, son ennemi surtout, a des opinions différentes ; s'il les croit nuisibles, dangereuses, voyez-vous où cela mène ? Riez donc, morbleu ! riez si vous en avez le courage.
DERVILLR.
Non, vous m'en ôtez l'envie. Mais toutes ces réflexions ne se présentent guère, comme vous l'avez dit vousmême, au milieu d'un repas bruyant et gai. Il n'est pas étonnant (ju'on se livre alors à la plaisanterie et à la saillie du moment.
CINQMAIIS.
Pardonnez-moi. Car il y a des gens qui, tout à travers cette ivresse, n'auraient pas ri ; et il y en a d'autres qui riraient encore malgré toutes ces réflexions. Di:n VILLE.
Oh ! ceux-ci auraient tort. Cela prouverait une légèreté impardonnable.
CINQMARS
Ohl cela prouverait plus que cela. Savez-vous que le rire est la pierre de touche du goût, de la justice ci de la bonté ?
DERVILLE
Oui! témoin le rire des enfants, n'est-ce pas ?
CINQMAUS.
Il est d inexpérience; et vous venez de rire comme eux. Asseyons-nous sur ce banc.
DEUVILLE.
J'avoue que je n'ai jamais trop réfléchi sur le rire ni sur ses causes. Il y en a tant...
CINQMARS, souriant.
Je m'en doutais bien. Pour moi, je crois bien qu'il n'y en a qu'une.
DER VILLE
Comment, il n'y en a qu'une ?
CINQMAnS.
C'est toujours Tidée de défaut qui excite en nous le rire ; défaut ou dans les idées, ou dans l'expression, ou dans la personne qui agit, ou qui parle, ou qui fait l'objet de l'entretien.
Mais il y a des choses plaisantes par elles-mêmes, et qui n'entraînent point l'idée de défaut. Lorsque le Médecin înalgré lui dit qu'il y a fagots et fagots, je vous délie de n'en point rire, et cependant je n'y trouve pas l'idée de défaut.
CINQMARS
Ne voyez -vous pas que c'est l'importance qu'il met à ses fagots qui fait rire ? Mais indépendamment de cela, vous riez de la simplicité de deux paysans qui parlent avec respect à un bûcheron à moitié ivre, qu'ils prennent pour un célèbre médecin. Celui-ci, inquiet de ce qu'ils lui veulent, cache sa peur autant qu'il peut, et croit leur en imposer par son bavardage. C'est le défaut de jugement des uns et le manque de fermeté de l'autre qui vous ont préparé au ridicule de son importance; et le malentendu qui règne entre eux achève de rendre la chose plaisante.
DERVILLE
Mais si cela est ainsi, tout défaut physi(|ue et moral devrait faire rire ?
CINQMARS
Oui, toutes les fois que l'idée de nuisible ne s'y trouve pas jointe ; car alors elle arrête le rire de tous ceux qui ont atteint l'âge de raison. Vous n'en verrez point rire à l'aspect d'un homme contrefait... Je gage pourtant qu'un bossu vous fait rire.
i3i CINQMARS ET DEKVILLE.
DERVILLE
Ma foi, il y a des moments où je n'en répondrais pas.
CINQMARS
Eh bien, mon ami, il faut n'avoir pour cela aucune idée des inconvénients et des maux attachés à cette disgrâce. Ce ne sera pas celui qui a uri bossu dans sa famille qui rira de ceux qu'il rencontre.
DERVII.LE.
Tenez, Cinqmars, je ne crois pas à l'impression de votre nuisible. Je me rappelle vingt exemples où on le réduit à rien. N'avez-vous jamais vu des jouteurs combattre sur la rivière ?
CINQMARS
Pardonnez-moi .
DKRVILLE.
Eh bien, si après avoir bien combattu, l'un d'eux vient à tomber, les huées, les éclats de rire se font de tous côtés ; et l'on ne songe plus que le pauvre diable bafoué peut se noyer...
CINQMARS
Ils savent nager, tout le monde le sait et y compte. Gela est si vrai, que vous n'avez qu'à mettre à la place du jouteur une femme, un enfant, et vous verrez tous ceux qui riaient consternés et remplis d'effroi. C'est une vérité constante. L'idée de nuisible arrête le rire. Et voilà pour(piQi le conte de vos convulsionnaires n'a excité en moi que de 1 horreur, malgré toutes les gentillesses et les bouffonneries dont le chevalier le décorait.
DERVILLE
Vous direz tout ce (ju'il vous plaira, j'en ai ri de tout mon cœur; et si le nuisible du conte ne m'a pas frai)|)é, vous ne mi^ persuaderez jamais que je manque pour cela d'humanité.
CINQMARS KT DERVILLK, 13)
CINQMARS
Moi> ami, j'en ai eu peur pour vous ; mais Je suis rassuré par l'impression que vous a faite votre propre récit. C'est faute de réflexion si le nuisible vous a échappé d'abord, cela est clair.
DERVILLE
Si bien qu'à votre avis, les gens accoutumés à réfléchir doivent moins rire que d'autres.
CINQM\RS.
N'en doutez pas. Un philosophe, un juge, un magistrat rit rarement.
DERVILLE
Ah I quant à ces derniers, la dignité de leur état l'exige.
CINQMARS
Oui. Mais un homme trés-gai ne parvient pas à dompter son caractère par la seule considération que son état l'exige. Il se contraint d'abord par décence, j'en conviens ; mais peu à peu la réflexion opère ce que faisait la bienséance, et l'homme léger et enjoué devient vraiment grave. Son état lui montre sans cesse le spectacle de la misère humaine, et les tourments que les hommes envieux, avares ou méchants font éprouver aux honnêtes gens ; il aperçoit d'un coup d'œil une foule de conséquences graves dans des choses qui paraissent très-indiff'érentes au commun des hommes. Le philosophe est dans le même cas.
DERVILLE
Et, par la raison contraire, les enfants rient de tout.
CINQMARS
Gela est vrai.
Mais une chute fait rire tout le monde. Il n'y a pas de cas où le nuisible se présente plus vite ni plus généra-
136 CINQMAHS ET DERVILLE.
lement. Vous en concluez donc que tous ceux qui en rient manquent de goût, de justice, ou de bonté ?
CINQMARS
Non. Car lorsque le nuisible ne l'emporte pas sur le défaut, il fait rire ; et c'est le cas d'une chute ordinaire; mais si elle est forte ou dangereuse, elle ne fera rire personne. Si vous prenez un intérêt Irès-vif à la personne tombée ; si c'est une femme, si cette femme est grosse, son premier vacillement vous aura fait frissonner ; quelque plaisante ou ridicule que soit sa chute, le nuisible sera la seule idée qui vous occupera, et le défaut n'excitera en vous le rire qu'autant que le nuisible sera entièrementeffacé. J'étaisdernièrement avec des femmes, dans une loge de la salle des comédiens italiens, sur le boulevard. Cette salle a été construite à la hâte, et manque de solidité. Au milieu du spectacle, la loge audessus de la nôtre craqua à deux fois, d'une telle force, qu'elle épouvanta tous ceux des environs que sa chute pouvait mettre en danger. Chacun marqua son effroi d'une manière différente. Une femme de notre loge fit un mouvement comme pour se jeter dans l'orchestre. Il se fit un silence général, mais lorsque tout fut calme, et que l'idée du danger fut totalement détruite, le parterre ne vit plus que la [x'ur outrée de cette femme. Il l'ut un (juart d'heure à rire, à battre des mains, et à se dédommager ainsi du trouble qu'elle lui avait causé.
DEU VILLE
Voilà quiest;\mcrveille. Mais j'ai deux questionsà vous faire d'oii dépendra ma conversion, je vous en avertis. CINQMAIIS.
Voyons.
D'où vient que les hommes timides, même accoutumés à la réfiexion, rient-ils toujours en parlant ?
CIXQMARS ET DKRVILT.E. i37
CINQMARS
C'est pour empêcher les autres de rire de ce qu'ils disent. Il n'est pas même nécessaire d'être fort timide pour cela. Toutes les fois qu'on hasarde un propos qu'on n'est pas sûr d'apprécier à sa juste valeur, on rit pour avertir qu'on en aperçoit le défaut... Passons à votre autre question (en souriant), car il me semble que votre conversion s'avance.
DERVILLE
Vous m'avez dit que ceux qui, par état ou par goût, méditaient profondément sur les misères humaines, ne riaient point ; que le rire déplacé ou inconsidéré venait d'inexpérience, lorsqu'il ne partait pas d'un manque de goût, de justice, ou de bonté.
CINQMARS
Gela est vrai.
DERVILLE
Gomment se fait-il donc que le méchant ne rit jamais ?
CINQMARS
Est-ce que vous ne voyez pas que le nuisible est toujours l'idée principale et permanente du méchant ! Il blesse, et il le sait ; mais non-seulement il est occupé de nuire, il faut encore qu'il travaille en même temps à prévoir et à parer la vengeance et le ressentiment toujours prêts à fondre sur sa tête. L'importance du mystère et du secret redouble encore en lui la tension d'esprit; il travaille sourdement lorsque les autres se délassent. Pour être accessible au rire, il faut que l'àme soit dans un état de calme et d'égalité ; et le méchant est perpétuellement en action et en guerre avec lui-même et avec les autres : voilà pourquoi il ne rit point.
DERVILLE
Je ne sais point de réplique à cela. (Rêvant.) Les mélancoliques et les amants ne rient pas non plus.
138 CI.NQMAnS ET DKRVILLE.
CINQMARS
Non ; mais ils sourient, ce qui vaut peut-être mieux. Au reste, c'est le privilège des choses douces et tendres de caresser notre âme sans l'ébranler assez pour la sortir de son assiette, (ii ure sa montre ) Mais il est tard ; vous voulez aller à la pièce nouvelle ' ; que je ne vous retienne
pas, Darville. (lU se lèvent et marchent.) DERVILLE.
Vous me l'aviez fait oublier. N'y venez-vous pas ?
CINQMARS
Non. On dit que c'est une satire sanglante des hommes qui honorent notre siècle. Mon âme est révoltée de semblables horreurs.
DKRVILLE.
Mais d'autres m'ont dit que non; qu'elle n'attaque que leurs ridicules, et alors c'est le but de la comédie.
CINQMARS
Oui, le ridicule de l'état ; mais le personnel me paraît odieux,
DERVILLE
Mais si ceux (ju'elle atta(}uo ont en effet des ridicules ?
t. Les Philnsnphcx, comé'lie on trois actes et en vers, par Palissot de Monienoy, de plusieurs académies, fut représentée pour la première fois sur ile TliéHtre-Franç.iis le :2 mai 1700. Palissot avait n)ontré, sur la scène, Diderot 50US le nom de Dorlidins^
Je l'ai connu, vous dis-je, excusez ma franchise: Apparemment qu'alors il cachait bien son jeu ; Mais ce n'était qu'un sol, prcsqui; de son aveu. Quelqu'un me le fit voir, et maljjré sa grimace. Kl les plats compliments qu'il vous adresse en face, Kl le sucre apprêté de ses propos nùelleux, Je ne lui trouvai rien de si miraculeux. M.il^;ré son ton capalile et son air hypocrite, Je ne fus point tenté de croire à son mérite, Kt je ne vis en lui, pour le peindre en deux mots, Qu'un froid enthousiasme imposant pour les sots. Lot l'hilosuphrs, acte 11, scène v.