‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 32 sur 43 · Bonnes d'enfants · texte numérisé non relu

Bonnes d'enfants

père. Un jour que j'en avais plus d'humeur qu'à l'ordinaire, j'eus avec lui une conversation que je n'ai jamais oubliée. Il y a longtemps que je me propose de la mettre par écrit, parce qu'elle pourra être utile aux jeunes personnes qui se feraient sur la richesse, comme moi, des idées fausses. Voici à peu près ce qui fut dit entre nous.

MOI

Je ne saurais souffrir qu'on méprise la richesse. Il faut être bien mal né pour ne pas envier tout le bien qu'elle met à portée de faire.

MON PÈRE

Dis plutôt, mon enfant, qu'il faut être bien vain pour n'en pas redouter les danp;ers.

MOI

Je vous assure, mon père, que je n'en suis nullement alarmée. Qu'importe (ju'on ait des fantaisies lorsqu'on a de quoi les satisfaire ?

MON PÈRE

Puisse l'expérience, ma fille, ne vous jamais apprendre qu'une fantaisie satisfaite en anii-nc dix autres, et que le moindre inconvénient des richesses est à la longue l'impossibilité de satisfaire aux besoins réels pour avoir trop cédé aux superlUiités.

Vous ne me montrez jamais, mon père, que les mauvais côtés de l'opulence ; permettez-moi, à mon tour, de plaider un peu sa cause.

MON PÈRE

J'y consens.

MOI

Je ne parlerai point de ce que vous appelez son côté frivole. Je sens bien que si l'on n'avait que le luxe et le faste à alléguer en faveur des richesses, elles ne seraient

MON PKIîE ET MOI. 141

pas aussi désirables pour tous ; c'est cependant par ce côté frivole que la richesse fait souvent la douceur et l'agrément de la vie. Mais, sans s'y arrêter, peut-on être indifférent au plaisir d'orner sa maison, d'embellir et d'améliorer sa terre, d'amasser des revenus à ses enfants, sans être obligé de se retrancher, ni de les priver de l'aisance, ni de se refuser à sa générosité naturelle ? Je m'en rapporte à vous, mon père : quelle satisfaction n'avez-vous pas lorsque vous avez pu vous laisser aller à ce penchant, et vous avouez en même temps qu'il n'a pas été satisfait à mes dépens ? J'ai vu, oui, j'ai vu souvent votre joie à l'aspect de vos coffres remplis du fruit des récoltes ; si vous n'êtes pas indifférent à cet avantage, mon père, bien d'autres peuvent en être vains.Je ne sais, mais j'avoue que le particulier le plus riche me paraît être le plus heureux. Par exemple, je sens que j'aurais la fantaisie d'orner ma ville d'un édifice qui me fît connaître aux quatre coins du monde, moins pourtant par sa magnificence que par son utilité.

MON PÈRE

Sophisme de la vanité, mon enfant !

Eh bien, mon père, un pauvre honteux qu'on tire de misère, un autre indigent qu'on délivre de la servitude, de l'oppression ou de l'injustice... Ceux qu'on aime, à qui on ne laisse pas le temps de désirer... Ah! qui mieux que vous peut être touché de cet avantage I Ce ne sont pas là des sophismes.

MON PÈRE

Tout cela est en effet très-beau dans la spéculation ; mais cela ne se passe point ainsi dans le fait. Tous ces avantages sont chimériques. On ne destine point ses richesses acquises à être réparties sur ceux qui affichent

OU qui cachent leur misère. Je vais plus loin. Je suppose ces dispositions bienfaisantes dans le cœur des riches, et j'ai à y opposer tous les vices de caractère que les richesses entraînent, la dureté, par exemple, envers les pauvres, la hauteur envers les domestiques, l'ostentation qui guide la générosité, etc. Passons sur les injustices d'inadvertance et de paresse ; mais les injustices de devoir et de décent e^ lorsqu'on est riche, ne doiventelles pas, dix fois par jour, faire venir les larmes aux yeux de quicoiK[ue a le moindre principe de bienfaisance et (rimuianité ? La nécessité d'avoir un nombre de valets et d'équipages inutiles, le double de vêtements nécessaires, tandis qu'une foule de malheureux, de créanciers peut-être, sont souvent trop heureux d'emporter quelques légères marques de compassion. Mais la décence ne permet pas qu'on hasarde sa réputation d'homme riche pour se donner celle de fermier du pauvre, qui est la seule que le riche devrait ambitionner.

MOI

Mais, mon père, il y a des dépenses d'état. Le riche doit-il donc se regarder toute sa vie comme le fermier du pauvre ?

MON PKRE.

Et pourquoi non ? A la lin de votre vie, vous trouverez-vous fort à plaindre d'avoir pris et conservé ce titre? Cette ambition serait au moins aussi louable (\ue celle de bàtii* un édifice qui n'a souvent que celle d'af- (iclier la vanité du fondateur.

MOI

Il ponrraitcependantyavoirtelétablissementqui ferait également honneur à son instituteur et profit au public.

MON PÈRE

C'est-à-dire qu'on rendrait justice à son motif; mais on n'a guère vu de ces sortes d'établissements passer la

MON l'KRE ET MOI. i43

seconde génération sans que les abus ne surpassent de beaucoup leur utilité. De sorte que si l'instituteur avait employé ses sommes à acquitter sa dette envers les pauvres qui, vraisemblablement, ont été négligés, elles auraient été beaucoup plus profitables.

MOI

On peut, je crois, acquitter cette dette, et jouir en même temps d'une fortune honnête sans se la reprocher.

MON PÈRE

Peu de fortunes sont assez innocentes dans leur principe pour en jouir en sécurité. 11 en est, cependant. Mais je laisse tous les lieux communs rebattus par les moralistes, et je demande seulement, mon enfant, si Fon est justifié en morale de n'avoir point fait le mal, et de n'avoir fait que le bien quand on a connu le mieux. D'après cette considération, qui ne peut être négligée que par des âmes étroites, voyez à combien de reproches le riche s'expose par le seul emploi de la richesse.

MOI

Si elle nous rend coupable toutes les fois qu'on n'en fait pas le meilleur usa^e possible, je ne s.iche rien de plus incommode ni môme de plus funeste que la richesse.

MON PÈRE

Voilà, ma fille, ce que je ne cesse de vous répéter.

MOI

Mais, mon père, vous me parlez sans cesse de bienfaisance et d'humanité, et si j'osais...

MON PÈRE

Parlez.

MOI

Pourquoi avons-nous tous les jours, souvent pour nous seuls, une table couverte d'un grand nombre de

mets exquis et inutiles? Pourquoi occupons-nous une maison immense, dans laquelle nous avons un appartement de chatiue saison, tandis que cent mille de nos semblables n'ont point de toit et manquent de pain? MON PÈRi:.

Voilà précisément, ma fille, les injustices d'état dont je vous parlais. Je me suis mis au-dessus du préjugé autant qu'il a dépendu de moi ; mais tout ce que j'ai pu faire a élé de disposer d'un appartement de cette maison en faveur d'un pauvre ofiicier retiré du service : encore avez- vous vu les couleurs qu'on a voulu donner à cette action, jusqu'à mander à la cour que je tirais parti du logement que le roi me donne.

MOI

Mais en effet, comment faire ? Si la bienfaisance est connue, elle perd son prix ; si elle est inconnue, on la calomnie.

MON PKIŒ.

On la calomnie; et qu'importe?

MOI

Si le riche renferme ses richesses dans ses colfres, c'est un avare qu'on méprise ; s'il les dissipe, c'est un insensé.

MON l'ÈlUÎ.

L'une et l'autre de ces cxtrénrités seraient, en effet, blâmables; mais souvent on les suppose légèrement. Croyez-vous que cehii(iui mépriserait tout faste et placerait ses richesses en actions honnêtes ne se ferait pas un caracière plus distingué parmi les honnnes et ne leur apprendrait pas, à la longue, combien les idées ([u'ils ont de la considération sont fausses et petites?

MOI

Peut-être ; mais un seul riche ne peut pas non plus secourir tous les indii'onts.

MON PÈRE

D'accord.

MOI

11 me paraît très-diffirile alors de renfermer son devoir à cet égard dans des bornes irrépréhensibles. A qui doit- on donner, et combien doit-on donner ? M0x\ PÈRE.

Il faut secourir le pauvre. J'appelle ainsi celui qui, par quelque cause insurmontable, n'a pas de quoi satisfaire ses besoins absolus ; car je ne veux pas qu'on encourage la débauche et la fainéantise. Quant à votre question, n'esl-il pas vrai que si toute la somme de la misère pul)hque était connue, ce serait exactement la dette de toute la richesse nationale?

iMOI.

J'entends.

MON PÈRE

Si la somme de toute la richesse nationale était connue, chaque particulier saurait quelle portion de cette dette il aurait à acquitter. Il dirait : Toute la richesse nationale doit tant à la misère publique ; donc la portion delà richesse nationale que je possède doii tant à la misère publique que j'ai à soulager. Me suivezvous ?

MOI

Oui, mon père, à merveille.

MON PÈRE

Vous convenez donc bien que ce qu'il donnerait de moins serait un vol fait aux pauvres? Il ne commencerait à être humain, généreux, bienfaisant qu'en donnant au delà.

MOI

Eh bien, oui, mon père ; mais la somme de la misère publique n'est pas connue.

lif) MON PÈRK ET MOI.

MON PÈRE

Ajoutez que chacun ignorant sa dette, on ne s'acquitte point, ou l'on s'acquitte niai. Quand on a jeté un liard dans le chapeau d'un pauvre, on se tient quitte. Voilà pourquoi, mon entant, il vaut mieux faire trop que trop peu.

Mais ne doit-on pas plus à ses héritiers qu'à des inconnus ?

MON PÈRE

Sans doute ; mais les bornes de ce qu'on leur doit sont aisées à prescrire. Le nécessaire de leur état ; voilà tout, et ils ne sont point en droit de se plaindre. MOI.

Vos principes me paraissent bien sévères. Combien vous condamnez de riches !

MON PÈRE

Moi-même, je n'ai peut-être pas satisfait à mon devoir aussi rigoureusement que je le devais ; mais j'ai fait de mon mieux. J'aurais pu, comme tous ceux de mon rang, avoir des équipages de chasse, nombre de domestiques et de chevaux inutiles ; mais j'ai mieux aimé nourrir et habiller douze pauvres do plus tous les hivers. Depuis que vous êtes répandue dans le monde, vous m'avez demandé queUpiefois de faire monter les diamants de feu votre mère, d'augmenter votre pension, de vous donner une femme de chambre de plus; je n'ai point trouvé vos demandes déplacées. Par la même raison, vous devez avoir trouvé un peu de dureté dans mes refus; mais voyez, mon enfant, était-il naturel que je me rendisse à des fantaisies, tandis que les pauvres habitants de ma terre auraient gémi des retranchements que j'aurais été obligé de leur faire ?

MOI

Ah ! mon père, je ne serais pas digne d'avoir le nécessaire, si je pouvais regretter l'emploi des sommes que vous m'avez refusées.

MON PÈRE

Je gage, mon enfant, que vous n'avez point encore pensé à vous acquitter de votre dette... Vous rêvez. Tranquillisez-vous, j'y ai pourvu. Songez seulement que lorsque vous succéderez à mon bien, vous succéderez aussi à m:s obligations.

De ce jour, je fis vœu déporter une petite bourse destinée au payement de la dette des pauvres. Celle de mes fantaisies a été longtemps beaucoup plus considérable, et j'en rougis. Après cette conversation, qui me rendit triste et rêveuse parce qu'elle contrariait mes idées, nous nous promenâmes chacun de notre côté. Mon bon père rêvait ; je lui en demandai le sujet ; il fit dilTiculté de me le dire, craignant que les idées qui l'occupaient ne fussent au-dessus de ma portée. En effet, je n'cm compris pas alors toute l'étendue, « Mourrai-je, me ditil, sans avoir vu exécuter une chose qui ne coûterait qu'un mot au souverain ; qui préviendrait toutes les années des millions d'injustices et qui produirait une infinité de bien ?

— Quel est ce projet, lui dis-je, mon père ?

— Il n'est pas de moi, reprit-il ; il est d'un de mes amis. J'ai toujours regretté qu'il n'ait pas été à portée d'en faire usage. C'est la publication du tarif général des impôts et de leur répartition. Par là, on connaîtrait le dénombrement du peuple ; la population d'un lieu et la dépopulation d'un autre ; les richesses de chaque citoyen ; Il pauvreté, et par conséquent la dette des richesses ; l'inégalité de la répartition serait empêchée, car qui oserait ainsi publiquement accorder de la pré-

148 HKSULTATS u'UiMJ CONVEliSATlON.

dilection par quelque vue que ce soit d'intérêt ou de timidité? L'impôt ne doit tomber que sur celui qui est au-dessus du besoin réel. Celui (jui est au-dessous est de la classe des pauvres, et elle ne doit rien payer ; sans compter le frein que cette publicité mettrait nécessairement à l'avidilé et aux vexations des gens préposés à la perception des impôts. C'est dans nos provinces, dans nos camiiagnes qu'on peut voir à quels excès ces abus sonl portés... » Cette conversation dura jusqu'au soir, et je la vis liuir à regret.

Âlon père mourut longtemps après. C'est alors que se montra une foule de pauvres pensionnaires à moi-même inconnus. Le beau cortège (pie ces malheureux désolés ; plus honorable, plus touchant sans doute que celui d'une nombreuse livrée ! Je tâche de marcher sur les traces de mon père; mais je n'ose me llatter d'égaler jamais ses vertus. Me conduire autant ([ue je peux par ses principes, c'est tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire.

RESULTATS D'UNP: CONVERSATION

Sni LES KfiARUS (JIE l/oN DOIT AUX HANliS KT AUX DKiNlTKS DE LA SOCniTK.

Dans l'état de nature tous les hommes sont nus, et je ne coniuicnce à les distinguer qu'au moment oii je remanjue dans (juelques-uns, ou des vertus qui leur concilienl mon estime, ou des vices qui leur attirent mon mépris, ou des défauts qui m'inspirent pour eux de l'aversion. Dans la société, c'est autre chose; je me trouve;

RÉSULTATS d'une CONVERSATION. 149

placé entre des citoyens distribués en ditîérentes classes qui s'élèvent les uns au-dessus des autres, et décoré ; de différents titres qui m'indiquent l'importance de leurs fonctions. Un homme n'est plus simplement un homme, c'est encore le ministre d'un roi, un pfénéral d'armée, un magistrat, un pontife ; et quoique la personne puisse être, sous la plus auguste de ces dénominations, la créature la plus vile de son espèce, il est une sorte de respect que je dois à sa place ; ce respect est même consacré par les lois qui sévissent contre l'injure, non selon l'homme injurié, mais encore selon sori état. La connaissance des égards attacliés aux ditîérentes conditions l'orme une partie essentielle de la bienséance et de l'usage du monde. L'ignorance ou l'oubli de ces égards ramène sous la peau d'ours et d ms le fond de la forêt. C'est réclamer la prérogative du sauvage au centre d'une société civilisée.

J'ai été une fois menacé de la visite du roi de Suède actuellement régnant/. S'il m'eût fait cet honneur, je ne l'aurais certainement pas attendu dans ma robe de chambre : au moment où son carrosse se serait arrêté à ma porte, je serais descendu de mon grenier pour le recevoir. Arrivé sous mes tuiles, il se serait assis, et je serais resté debout; je ne lui aurais fait aucune question ; j'aurais répondu le plus simplement et le plus laconiquement à ses demandes. Si nous avions été d'avis différent, je me serais tu, à moins qu'il n'eût exigé que je m'expliquasse ; alors j'aurais parlé sans opiniâtreté et sans chaleur, à moins que la chose n'eût touché de fort près au bonheur d'une multitude d'hommes ; car alors

1. Gustave III, né en 174(3, roi en 1771, assassiné par AnVarstroem en 1792. Lors d'un de ses voj'a;:res à Paris, sous le nom de comte de Haj^a, il se fit présenter tous les philosophes et les gens de lettres distingués de la capitale.

150 RÉSULTATS d'cXE CONVEnSATION.

qui peut répondre de soi ? 11 se serait levé, et je n'aurais pas manqué de l'accompagner jusqu'au bas de mon escalier.

Certes, je n'aurais fait aucun de ces frais pour le comte de Greutz, son ministre \

Quoique je sois honnête, même avec les valets, c'est une sorte d'honnêteté qui diffère de celle que j'observe avec les maîtres, avec les maitres, s'ils sout mes amis, ou s'ils me sont indifférents; avec les maitres qui m'ont accordé de l'estime et de l'amitié, s'ils sont seuls ou s'ils ont compagnie. Laisser apercevoir le degré d'intimité est souvent une indiscrétion très-déplacée.

J'ai le son de la voix aussi haut et l'expression aussi libre qu'il me plait avec mon égal ; pourvu qu'il ne m'échappe rien qui le blesse, tout est bien. Il n'en sera pas ainsi avec le personnage qui occupe dans la société un rang supérieur au mien, avec l'inconnu, avec l'enfant, avec le vieillard. Je me permettrai avec un homme du monde une plaisanterie (|ue je m'interdirai avec un ecclésiastiijue. Je ne plaisanterai jamais avec un grand. La plaisanterie est un commencement de familiarité (pie je ne veux ni accorder ni prendre avec des hommes qui en abusent si facilement et qu'il est si facile d'olfenser. Il n'y a guère que ceux qu'ils dédaignent qui soient à l'abri de cet inconvénient. Malheur à ceux qui conservent la faveur des grands et qui ont avec eux leur franc parler 1 Ce sont pour eux des hommes sans caractère et sans conséquence.

1. Charles-Philippe, comte Je Creutz, né en 17-26, mort en 1785, fut arabassaJeiir de Suèdi; en France et en Kspagne. Pendant son séjour à Paris, il fut un des familiers du salon de madame ("iColTrin. Maniioaiel a parlé avantageusement de lui dans ses Mcmuircs et les antres contemporains ont été unanimes à lui rendre hommage. Le comte de Creiitz adressait à Gustave m un courrier à la fois politique et littéraire qui n'a pas encore été publié.

RÉSULTATS d'u.NK COXVERSATJOX. 151

Si jamais j'ai à m'entretenir avec le vicaire de la paroisse, mon curé et mon archevêque, et que j'écrive mon discours, je n'aurai pas besoin de mettre en tête : voici ce que fai dit à l un et à Vautre et au dernier ; on ne s'y trompera pas, et je n'aurai manqué d'honnêteté à aucun d'eux.

Je ne pense point que la culture des lettres, appartenant indistinctement à tous les états, ne soit pas une profession comme une autre. Tout le monde écrit, mais tout le monde n'est pas auteur ; tout le monde parle, mais tout le monde n'est pas orateur. Il y a dans la société des hommes qui dessinent, qui peignent ou qui chantent, sans être ni musiciens ni artistes.

J'ai une assez haute ppinion d'une profession dont le but est la recherche de la vérité et l'instruction des hommes. Je sais combien leurs travaux influent nonseulement sur le bonheur de la société, mais sur celui de l'espèce humaine entière. Je ne me serais pas cru avili si j'avais rendu au président de Montesquieu les mêmes honneurs qu'au roi de Suède.

Certes, le législateur aurait dû être mécontent de moi, si je ne lui avais accordé que les égards du président. On a élevé beaucoup de catafalques, on a conduit bien des fils de rois à Saint-Denis sans que je m'en sois soucié. J'ai assisté aux funérailles du président de Montesquieu, et je me rappelle toujours avec satisfaction que je quittai la compagnie de mes amis pour aller rendre ce dernier devoir au précepteur des peuples et au modèle des sages.

Malgré toute la distinction que j'accorde au philosophe et à l'homme de lettres, je pense toutefois que peut-être on s'exposerait au ridicule en promenant dans la société la dignité de cet état, sans y être autorisé par des titres bien avoués.

lo2 RÉSULTATS d'uNE CONVERSATION.

L'homme de lettres qui jouit de la réputation la plus méritée recevra les égards qu'on lui rendra, avec timidité et modestie, s'il se dit à lui-même : Que suisje en comparaison de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, de Bossuet, de Fénelon et de tant d'autres ?

Il préférera la société de ses égaux avec lesquels il peut augmenter ses lumières, et dont l'éloge est presque le seul qui puisse le flatter, à celle des grands avec lesquels il n'a que des vices à gagner en dédommagement de la perte de son temps.

Il est avec eux comme le danseur de corde, entre la bassesse et l'arrogance. La bassesse fléchit le genou, l'arrogance relève la tête ; l'iiomme digne la tient droite.

La dignité et l'arrogance ont des caractères auxquels on ne se trompera jamais. Si je vois un homme qui écoute patiemment de la part d'un grand, un mot qui le mettrait en fureur de la part de son égal, ou d'un ami dont il connaît toute la bonté, ou même d'un indifférent dont il n'a rien à espérer ou à craindre, je ne vois en lui (pi'un arrogant. Si l'on n'est jamais tenté de lui adresser ce mot , dites qu'il a de la dignité.

J'ajouterais à ce qui précède beaucoup d'autres choses, si je ne craignais de tomber dans la satire personnelle. Je proteste, dans la sincérité de mon cœur, que je n'ai personne en vue, et que j'ai le bonheur de ne connaître que des hommes de lettres estimables et honnêtes, que j'aime et que je révère.

ÉLOGK DE RICHARDSON. lo3

ELOGE d;e righardson

AUTEUR DES ROMANS DE PAMiiLA, DE CLARISSE ET DE GRANDISSON.

Par un roman, on a ei)tendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles, dont la lecture était dangereuse pour le goût et pour les mœurs. Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson, qui élèvent l'esprit, qui touchent l'àme, qui respirent partout l'amour du bien, et (}u'on appelle aussi des romans.

Tout ce que Montaigne,Gharron, La Rochefoucauld et Nicole ont mis en maxime, Richardson l'a mis en action. Mais un homme d'esprit, qui lit avec réflexion les ouvrages de Richardson, refait la plupart des sentences des moralistes ; et avec toutes ces sentences il ne référât pas une page de Richardson.

Une maxime est une règle abstraite et générale de conduite dont on nous laisse l'application à faire. Elle n'imprime par elle-même aucune image sensible dans notre esprit : mais celui qui agit, on le voit, on se met à sa place ou à ses côtés, on se passionne pour ou contre lui ; on s'unit à son rôle, s'il est vertueux ; on s'en écarte avec indignation, s'il est injuste et vicieux. Qui est-ce que le caractère d'un Lovelace, d un Tomlinson, n'a pas fait frémir? Qui est-ce qui n'a pas été frappé d'horreur du ton pathétique et vrai, de 1 air de candeur et de dignité, de l'art profond avec lequel celui-ci joue toutes les vertus ? Qui est-ce qui ne s'est pas dit au fond de son cœur qu'il faudrait fuir de la société et se réfugier au fond des forêts, s'il y avait

15'i ÉLOGE nu RICHAHDSON.

un certain nombre d'hommes d'une pareille dissimulation ? ^

0 Richardson I on prend, mal.^réi qu'on en ait, un rôle dans tes ouvrages, on se mêle à la conversation, on approuve, on blâme, on admire, on s'irrite, on s'indigne. Combien de fois ne me suis-j^ pas surpris, comme il est arrivé à des enfants qu'on avait menés au spectacle pour la première fois, criant : Ne le croyez pas, il vous trompe... Si vous allez là, vous êtes perdu. Mou âme était tenue dans une agitation perpétuelle. Combien j'étais bon ! combien j'étais juste I que j'étais satisfait de moi ! J'étais, au sortir de ta lecture, ce qu'est un homme à la fin d'une journée qu'il a employée à faire le bien.

J'avais parcouru dans l'intervalle de quelques heures un grand nombre de situations, que la vie la plus longue offre à peine dans toute sa durée. J'avais entendu les vrais discours des passions ; j'avais vu les ressorts de l'intérêt et de l'amour-propre jouer en cent façons diverses ; j'étais devenu spectateur d'une multitude d'incidents, je sentais (pie j'avais acquis de l'expérience.

Cet auteur ne fait i)oint couler le sang le long des lambris ; il ne vous transporte point dans des contrées éloignées; il ne vous expose point à être dévoré par des sauvages ; il ne se perd jamais dans les régions de la féerie. Le monde oii nous vivons est le lieu de la scène ; le fond de son drame est vrai ; ses [)ersonnages ont toute la réalité possible; ses caractères sont pris du milieu de- la société ; ses incidents sont dans les mœurs de tontes li'S naiions policées ; les passions qu'il peint sont telles que je les éprouve en moi ; ce sont les mômes objets (jui les émeuvent, elles ont l'énergie ([uc je leur connais ; les traverses et les alllic-

ÉLOOE DR KICHAUDSO.V. 155

lions de ses personnages sont de la nature de celles qui me menacent sans cesse ; il me montre le cours - ' général des choses qui m'environnent. Sans cet art, mon àme se pliant avec peine à des biais chimériques, l'illusion ne serait que momentanée et l'impression faible et passagère.

Qu'est-ce que la vertu ? C'est, sous quelque face qu'on la considère, un sacrifice de soi-même. Le sacrifice que l'on fait de soi-même en idée est une disposition préconçue à s'immoler en réalité.

Richardson sème dans les cœurs des germes de vertu y' qui y restent d'abord oisifs et tranquilles : ils y sont secrètement, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion qui les remue et les fasse éclore. Alors ils se développent ; on se sent porter au bien avec une impétuosité qu'on ne se connais-ait pas. On éprouve, à l'aspect de l'injustice, une révolte qu'on ne saurait s'expliquer à soi-même. C'est qu'on a fréquenté Richardson ; c'est qu'on a conversé avec l'homme de bien, dans des moments où l'àme désintéressée était ouverte à la vérité.

Je me souviens encore de la première fois que les ouvrages de Richardson tombèrent entre mes mains : j'étais à la campagne. Combien cette lecture m'affecta délicieusement I A chaque instant, je voyais mon bonheur s'abréger d'une page. Rientôt j'éprouvai la même sensation qu'éprouveraient des hommes d'un commerce excellent qui auraient vécu ensemble pendant longtemps et qui seraient sur le point de se séparer. A la fin, il me sembla tout à coup que j'étais resté seul.

Cet auteur vous ramène sans cesse aux objets importants de la vie. Plus on le lit, plus on se plait à le lire.

156 ÉLOGE DK RICHARDSON,

C'est lui qui porte le flambeau au fond de la caverne.c'est lui qui apprend à discerner les motifs subtilset déshonnêtes qui se cachent et se dérobent sous d'autres motifs qui sont honnêtes et qui se hâtent de se montrer les premiers. II souffle sur le fantôme sublime qui se présente à l'entrée de la caverne ; et le More hideux qu'il masquait s'aperçoit.

C'est lui qui sait faire parler les passions, tantôt avec cette violence qu'elles ont lorsqu'elles ne peuvent plus se contraindre ; tantôt avec ce ton artificieux et modéré qu'elles affectent en d'autres occasions.

C'est lui qui fait tenir aux hommes de tous les états, de toutes les conditions, dans toute la variété des circonstances de la vie, des discours (ju'on reconnaît. S'il est au fond de l'àme du personnage qu'il introduit un sentiment secret, écoutez bien, et vous entendrez un ton dissonant qui le décèlera. C'est que Richardson a reconnu que le mensoni;e ne pouvait jamais ressembler parfait ment à la vérité, pai'ce qu'elle est la vérité, et qu'il est le mensonge.

S'il inr)orte aux hommes d'être persuadés <|u'indépendamment de toute considération ultérieure à cette vie, nous n'avons rien de mieux à faire pour être heureux que d'être vertueux, quel service Richardson n'at-il pas rendu à l'espèce hinnaine? Il n'a point démontré celte vérité ; mais il l'a fait sentir : à chaque ligne il fait préférer le sort de la vertu opprimée au sort du vice triomphant. Qui est-ce qui voudrait être Lovelace avec tous ses avantages ? Qui est-ce qui ne voudrait pas être Clarisse, malgré toutes ses inlbrlunes ?

Souvent j'ai dit en le lisant: .le donnerais volontiers ma vie pour ressembler <à celle-ci ; j'aimerais mieux être mort (jue d'être celui-là.

KLOGK DE HICHARDSON. 137

Si je sais, malgré les intérêts qui peuvent troubler mon jugement, distribuer mon mépris ou mon estime selon la juste mesure de l'impartialité, c'est à Richardson que je le dois. Mes amis, relisez-le, et vous n'exagérerez plus de petites qualités qui vous sont utiles ; vous ne déprimerez plus de grands talents qui vous croisent ou qui vous humilient.

Hommes, venez apprendre de lui à vous réconcilier avec les maux de la vie ; venez, nous pleurerons ensemble sur les personnages malheureux de ses fictions, et nous dirons : « Si le sort nous accable, du moin» les honnêtes gens pleureront aussi sur nous. » Si Richardson s'est proposé d'intéresser, c'est pour les malheureux. Dans son ouvrage , comme dans ce monde, les hommes sont partagés en deux classes ; ceux qui jouissent et ceux qui soufîrent. C'est toujours à ceux-ci qu'il m'associe ; et, sans que je m'en aperçoive, le sentiment de la commisération s'exerce et se for tille.

Il m'a laissé une mélancolie qui me plaît et qui dure; quelquefois on s'en aperçoit, et l'on me demande : « Qu'avez-vous ? vous n'êtes pas dans votre état natii- ' rel; que vous est-il arrivé ? » On m'interroge sur ma santé, sur ma fortune, sur mes parents, sur mes amis. 0 mes amis ! Paméla, Clarisse et Grandiss^n sont trois grands drames I Arraché à cette lecture par des occupations sérieuses, j'éprouvais un dégoût invincible ; je laissais là le devoir, et je reprenais le livre de Richardson. Gardez-vous bien d'ouvrir ces ouvrages enchanteurs, lorsque vous aurez quelques devoirs à remplir.

Qui est-ce qui a lu les ouvrages de Richardson sans désirer de connaître cet homme, de l'avoir pour frère ou pour ami ? qui est-ce qui ne lui a pas souhaité toutes sortes de bénédictions ?

1S8 KLOGE DE RICHAHDSON.

>> 0 Richardson, Ricîiardsori, homme unique à mes yeux, lu seras ma lecture dans tous les temps t Forcé par des besoins pressants, si mon ami tombe dans l'indigence, si la médiocrité de ma fortune ne suffit pas pour donner à mes enfants les soins nécessaires à leur éducation, je vendrai mes livres ; mais tu me resteras, tu me resteras sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle ; et je vous lirai tour à tour.

Plus on a l'àme belle, plus on a le goût exquis et pur, plus on connaît la nature, plus on aime la vérité, plus on estime les ouviagesde Kichardson.

J'ai entendu reprocher à mon auteur ses détails qu'on appelait des longueurs : combien ces reproches m'ont impatienté !

Mallieur à l'homme de génie qui franchit les barrières (lue Tusage et le tenq^s ont prescrites aux pro- (hictions des arts, et qui foule aux pieds le protocole et ses formules ! il s'écoulera de longues années après sa mort, avant que la justice qu'il mérite lui soit rendue.

Cependant , soyons éipùtablcs. Chez un peuple entraîné par mille distractions, où le jour n'a pas assez de ses vingt-quatre heures pour les amusements dont il s'est accoutumé de les remplir, les livres de Richardson doivent paraître longs. C'est par la même raison que ce peuple n'a déjà plus d'opéra, et <{u'incessamment on ne jouera sur ses autres théâtres que des scènes détachées de comédie et de tragédie.

Mes chers concitoyens, si les romans de Richardson vous paraissent longs, que ne les abrégez vous I soyez conséquents. Vous n'allez guère à une tragédie que pour en voir le dernier acte. Sautez tout de suite aux vingt dernières pages de Clarisse.

ÉLOGE DE RIi;iIARDSON. 159

Les détails de Richardson déplaisent et doivent dé- >^ plaire à un homme frivole et dissipé ; mais ce n'est pas pour cet homme-là qu'il écrivait ; c'est pour l'homme tranquille et solitaire, qui a connu la vanité du bruit et des amusements du monde, et qui aime à habiter l'ombre d'une retraite, et à s'attendrir utilement dans le silence.

Vous accusez Richardson de longueurs I Vous avez donc oublié combien il en coûte de peines, de soins, de mouvements, pour faire réussir la moindre entreprise, terminer un procès, conclure un mariage, amener une réconciliation. Pensez de ces détails ce qu'il vous plaira ; mais ils seront intéressants pour moi, s'ils sont vrais, s'ils font sortir les passions, s'ils montrent les caractères.

Ils sont communs, dites-vous ; c'est ce qu'on voit tous \, les jours I Vous vous trompez ; c'est ce qui se passe tous les jours sous vos yeux, et que vous ne voyez jamais. Prenez-y garde ; vous faites le procès aux plus grands poètes, sous le nom de Richardson. Vous avez vu cent fois le coucher du soleil et le lever des étoiles ; vous avez entendu la campagne retentir du chant éclatant des oiseaux ; mais qui de vous a senti que c'était le bruit du jour qui rendait le silence de la nuit plus touchant ? Eh bien I il en est pour vous des phénomènes moraux ainsi que des phénomènes physiques : les éclats des passions ont souvent frappé vos oreilles ; mais vous êtes bien loin de connaître tout ce qu'il y a de secrets dans leurs accents et dans leurs expressions. Il n'y en a aucune qui ,. n'ait sa physionomie ; toutes ces physionomies se succèdent sur un visage, sans qu'il cesse d'être le même ; et l'art du grand poète et du grand peintre est de vous montrer une circonstance fugitive qui vous avait échappé.

Peintres, poètes, gens de goût, gens de bien, lisez , Richardson , lisez-le sans cesse. \

160 ÉLOr.E DE RICHARDSON.

Sachez que c'est à cette muUitude de petites choses que lient rillusion : il y a bien d3 la diiTicullé à les imaginer : il y en a bien encore à les rendre. Le geste est p<^ quelquefois aussi sublime que le mot ; et puis ce sont toutes ces vérités de détail qui préparent l'àme aux impressions fortes des grands événements. Lorsque votre impatience aura été suspendue par ces délais momentanés qui lui servaient de digues, avec quelle impétuosité ne se répandra-t-elle pas au moment où il plaira au poêle d^ les rompre t C'est alors qu'atîaissé de douleur ou transporté de joie, vous n'aurez plus la force de retenir vos larmes prêles à couler, et de vous dire à vous- 7^ même : Mais peat-ctre que cela n'est pas vrai. Cette pensée a été éloignée de vous peu à peu; et elle est si loin qu'elle ne se présentera pas.

Une idée qui m'est venue quelquefoi-i en rêvant aux ouvrages de Richardsoii, c'est que j'avais acheté un vieux château; qu'en visitant un jour ses appartements, j'avais aperçu dans un angle une armoire qu'on n'avait pas ouverte depuis longtemps, et que, l'ayant enfoncée, j'y avais trouvé pêle-mêle les lettres de Clarisse et de Paméla. Après en avoir lu (|uel(iues-unes, avec quel empressement ne les aurais-je pas arrangées par ordre de dates ! Quel chagrin n'aurais-je pas ressenti, s'il y avait eu quelque lacune entre elles ! Croit-on que j'eusse soulïért (ju'une main téméraire (j'ai presque dit sacrilège) en eût supprimé une lijj,ne ?

Vous (jui n'avez lu 1(!S ouvrages de Richardson que dans voire élégante traduction française*, et qui croyez les connaître, vous vous trompez.

i. Par Tabbi; Prévost (17.il, 1 vol. in-12) ; il publia, en 17G2, les Lellrcs pnsihumen eA\>i Trslamriil de Clarisse, sous ce litre : Supplément aux l.ellrr.s aiif/laiM's de tiiiss Clarisse llarlorr, en les faisant accompagner de VEIof/c ci-dessiis, qui reparut dans les éditions suivantes du roman complété.

ÉLOGE DE RICHARDSO^, 161

Vous ne connaissez pas Love-are ; vous ne connaissez pas Clémentine; vous ne connaissez pas l'infortunée Çlariss ' ; vous ■ e connaissez pas tniss Howe, sa chère e ten Ire mi -.s Howe, puisque vous ne l'avez point vue échevelée et étendue sur le cercueil» de son amie, se tordant les bras, levant ses yeux, noyés de larmes vers le cie', remplissant la demeure des Harlove de ses cris aigus, et chargeant d'imprécations toute cette famille cruelle ; vous ignorez l'etfet de ces circonstances que votre petit goût supprimerait, puisque vous n'avez pas entendu le son lugubre des cloches de la paroisse, porté par le vent sur la demeure des Harlove, et réveillant dans ces âmes de pierre le remords assoupi ; puisque vous n'avez pas vu le tressaillement qu'ils éprouvèrent au bruit des roues du char qui portait le cadavre de leur victime. Ce fut alors que le silence morne, qui régnait au milieu d'eux, fut rompu par les sani-'lols du père et de la mère; ce fut alors que le vrai supplice de ces méchantes âmes ( ommença, etque les serpents se remuèrent au foni de leur cœur, et le déchirèrent. Heureux ceux qui purent pleurer !

J'ai remar(}ué que, dans une société où la lecture de Ricliardson se taisait en commun ou séparément, la conversation en devenait plus inléi'essante et plus vive.

J ai entendu, à l'occasion de cette lecture, les points les plus importants de ia parole et du goût discutés et approfondis.

J'ai entendu disputer sur la non luite de ?es personnages, comme sur des événements réels ; louer, blâmer Paméla, Clarisse, Grandisson, comme des personnages vivants qu'on aurait connus, et auxquels on aurait pris le plus grand mlérêt.

Quelqu'un d'étranger à la lecture qui avait précédé et qui avait amené la conversation se serait imaginé, à la

i62 ÉLOGE DE RICHARD30N.

vérité et à la chaleur de l'entretien, qu'il s'agissait d'un voisin, d'un parent, d'un ami, d'un frère, d'une sœur.

Le dirai-je ?... J'ai vu, de la diversité des jugements, naître des haines secrètes, des mépris cachés, en un mot, les mêmes divisions entre des personnes unies, que s'il eût été question de l'afifaire la plus sérieuse. Alors, je comparais l'ouvrage de Richardson à un livre plus sacré encore, à un évangile apporté sur la terre pour séparer l'époux de l'épouse, le père du fils, la fille de la mère, le frère de la sœur; et son travail rentrait ainsi dans la condition des êtres les plus parfaits de la nature. Tous sortis d'une main toute-puissante et d'une intelligence infiniment sage, il n'y en a aucun qui ne pèche par quelque endroit. Un bien présent peut être dans l'avenir la source d'un grand mal; un mal, la source d'un grand bien.

Mais (pi'importe, si, grâce à cet auteur, j'ai plus aimé mes semblables, plus aimé mes devoirs ; si je n'ai eu pour les méchants que de la pitié ; si j'ai conçu plus de commisération pour les malheureux, plus de vénération pour les bons, plus de circonspection dans l'usage des choses présentes, i)lus d'inditrérence sur les choses futures, plus do mé[)ris pour la vie, et plus d'amour pour la vertu; le seul bien que nous puissions demander au ciel, et le seul qu'il puisse nous accorder, sans nous châtier de nos demandes indiscrètes !

Je connais la maison des Ilarlove comme la mienne ; la demeuie de mon père ne m'est pas plus familière que celle de Grandisson. Je me suis fait une image des personnages que l'auteur a mis en scène ; leurs physionomies sont là : je les reconnais dans les rues, dans les places publicpies, dans les maisons ; elles m'inspirent du pench;mt ou de l'aversion. Un des avantages de son travail, c'est (pi'ayant embrassé un champ immense, il

subsiste sans cesse sous mes yeux quelque portion de son tableau. Il est rare que j'aie trouvé six personnes rassemblées, sans leur attacher quelques-uns de ses noms. Il m'adresse aux honnêtes gens, il m'écarte des méchants ; il m'a appris à les reconnaître à des signes prompts et délicats. Il me guide quelquefois, sans que je m'en aperçoive.

Les ouvrages de Richardson plairont plus ou moins à tout homme, dans tous les temps et dans tous les lieux ; ^ mais le nombre des lecteurs qui en sentiront tout le prix ne sera jamais grand : il faut un goût trop sévère; etX puis, la variété des événements y est telle, les rapports y sont si multipliés, la couiluite en est si compli(iuée, il y a tant de choses préparées, tant d'autres sauvées, tant de personnages, tant de caractères I A peine ai-je parcouru quelques pages de Clarisse, que je compte déjà quinze ou seize personnages ; bientôt le nombre se double. Il y en a jusqu'à quarante dans Grandisson ; mais ce qui confond d'étonnement, c'est que chacun a ses idées, ses expressions, son ton ; et que ces idées, ces expressions, ce ton varient selon les circonstances^ les intérêts, les passions, comme on voit sur un même visage les physionomies diverses des passions se succéder. Un homme qui a du goût ne prendra point une lettre de madame Norton pour la lettre d'une des tantes de Clarisse, la lettre d'une tante pour celle d'une autre tante ou de madame Howe, ni un billet de madame Howe pour un billet de madame Harlove, quoiqu'il arrive que ces personnages soient dans la même position, dans les mêmes sentiments, relativement au même objet. Dans ce livre immortel, comme dans la nature au printemps, on ne trouve point deux feuilles qui soient d'un même vert. Quelle immense variété de nuances I S'il est difficile à celui qui lit de les saisir, combien n'a-t-il pas

164 ÉLOGE DK KICHABUSO.N.

été diflicile à l'auteur de les trouver et de les peindre!

0 Richardson I j'oserai dire que l'histoire la plus vraie est pleine de mensonges, et que ton roman est plein de vérités. L'histoire peint quelques individus; tu peins Tespèce humaine: l'his oire attribue à quelques individus ce qu'ils n'ont ni dit, ni fait ; lout ce que tu attribues à l'homme, il l'a dit et fait : l'histoire n'embrasse qu'une portion de la durée, qu'un point de la surface flu globe ; tu as embrassé tous les lieux et tous les temps. Le cœur humain, qui a été, est et sera toujours le même, est le modèle d'après lequel tu copies. Si Ton appliquait au meilleur hislorien une critique sévère, y en a-t-il aucun qui la soutint comme toi? Sous ce point de vue. j'oserai dire que souveni l'histoire est un mauvaisromaii; et que lu roman, comme tu Tas fait, est une bonne histoire. 0 peintre de la nature I c'est toi qui ne mens jamais.

Je ne me lasserai point d'admirer la prodigieuse étendue de tête qu'il t'a l'allu, pour conluire des drames de trente à quarante personnages, (jui tous conservent si rigoureusement les caractères que tu leur as donnés; rétonnante connaissance des lois, des coutumes, des usages, des mœurs, du cœur humain, de la vie ; l'iné- |)uisable fonds de morale, d'expériences, d'observations qu'ils le supposent.

L'intérêt et le charme de l'ouvr.ige dérobent l'art de Richardson à ceux qui sont le plus faits pour l'apercevoir. Plusieurs fois j'ai commencé la lecture de Clarisse pour me former; autant de fois j'ai oublit; mon projet à la vingtième page ; j'ai seulcm -nt été frappé, comme tous les lecteurs ordinaires, du génie (ju'il y a à avoir imaginé une jeune fille remplie de sagesse et de prudence, qui ne fait pas une seule démarche qui ne soit fausse, sans (ju'on puisse l'accuser, parce qu'elle a des parents in-

humains et un homme abominable pour amant ; à avoir donné à cette jeune prude l'amie la plus vive et la plus folle, qui ne dit et ne fait rien que de raisonnable, sans que la vraisemblance en soit blessée ; à celle-ci un honnête homme pour amant, mais un honnête homme empesé et ridicule que sa maîtresse désole, malgré l'agrément et la protection d'une mère qui l'appuie ; à avoir combiné dans ce Lovelace les qualités les plus rares, et les vices les plus odieux, la bassesse avec la générosité, la profondeur et la frivolité, la violence et le sang-froid, le bon sens et la folie ; à en avoir fait un scélérat qu'on hait, qu'on aime, qu'on admire, qu'on méprise, qui vous étonne sous quelque forme qu'il se présente, et qui ne garde pas un instant la même. Et cette foule de personnages subalternes, comme ils sont caractérisés ! combien il y en a ! Et ce Belford avec ses compagnons, et madame Howe et son Hickman, et madame Norton, et les Harlove, père, mère, frère, sœurs, oncles et tantes. Quels contrastes d'intérêts et d'humeurs ! comme tous agissent et parlent ! Comment une jeune fille, seule contre tant d'ennemis réunis, n'auraitelle pas succombé ! Et encore quelle est sa chute I

Ne reconnaît-on pas sur un fond tout divers la même variété de caractères, la même force d'événements et de conduite dans Grandisson ?

Paméla est un ouvrage plus simple, moins étendu, moins intrigué ; mais y a-t-il moins de génie ? Or, ces trois ouvrages, dont un seul suffirait pour immortaliser, un seul homme les a faits.

Depuis qu'ils me sont connus, ils ont été ma pierre K de touche; ceux à qui ils déplaisent sont jugés pour moi. Je n'en ai jamais parlé à un homme que j'estimasse, sans trembler que son jugement ne se rapportât

pas au mien. Je n'ai jamaisrencontré personne qui partageât mon enthousiasme, que je n'aie été tenté de le serrer entre mes bras et de l'embrasser.

RicliarJson n'est plus. Quelle perte pour les lettres et pour l'humanité! Cette perte m'a touché comme s'ileût été mon frère. Je le portais en mon cœur sans l'avoir vu, sans le connaître que par ses ouvrages.

Je n'ai jamais rencontré un de ses compatriotes, un des miens qui eût voyagé en Angleterre, sans lui demander : « Avez- vous vu lepoëte Richardson? » Ensuite: « Avez-vous vu le philosophe Hume ? »

Un jour, une femme d'un goût et d'une sensibilité peu commune, fortement préoccupée de l'histoire de Grandisson qu'elle venait de lire, dit à un de ses amis qui part. lit pour Londres : « Je vous prie de voir de ma part miss Éaiilie, M. Belford, et surtout miss Howe, si elle vit encore. »

Une autre fois, une femme de ma connaissance qui s'était engagée dans un commerce de lettres qu'elle croyait innocent, elfrayée du sort de Clarisse, rompit ce commerce tout au commencement de la lecture de cet ouvrage.

Est-ce que deux amies ne se sont pas brouillées, sans ([u 'aucun des moyens que j'ai employés pour les rapprocher m'ait réussi, parce que Tune méprisait l'histoire de Clarisse, devant laquelle l'autre était prosternée !

J'écrivis à celle-ci, et voici quelques endroits de sa réponse :

« La piété de Clarisse l'impatiente f Eh quoi ! veutelle donc qu'une jeune fille de dix-huit ans, élevée par des parents vertueux et chrétiens, timide, malheureuse sur la terre, n'ayant guère d'espérance de voir améliorer son sort que dans une autre vie, soit sans religion et, sans f(ji ? Ce sentiment est si grand, si doux, si touchant

en elle ; ses idées de religion sont si saines et si pures ; ce sentiment donne à son caractère une nuance si pathétique I Non, non, vous ne me persuaderez jamais que cette façon de penser soit d'une àme bien née.

« Elle rit, quand elle voit cette enfant désespérée de la malédiction de son père! Elle rit, et c'est une mère. Je vous dis que cette femme ne peut jamais être mon amie : je rougis qu'elle Tait été. Vous verrez que la malédiction d'un père respecté, une malédiction qui semble s'être déjà accomplie en plusieurs points importants, ne doit pas être une chose terrible pour un enfant de ce caractère ! Et qui sait si Dieu ne ratifiera pas dans l'éternité la sentence prononcée par son père ?

« Elle trouve extraordinaire que cette lecture m'arrache des larmes ! Et ce qui m'étonne toujours, moi, quand je suis aux derniers instants de cette innocente, c'est que les pierres, les murs, les carreaux insensibles et froids sur lesquels je marche ne s'émeuvent pas et ne joignent pas leur plainte à la mienne. Alors tout s'obscurcit autour de moi ; mon âme se remplit de ténèbres ; et il me semble que la nature se voile d'un crêpe épais.

« A son avis, l'esprit de Clarisse consiste à faire des phrases, et lorsqu'elle en a pu faire quelques-unes, la voilà consolée. C'est, je vous l'avoue, une grande malédiction que de sentir et penser ainsi ; mais si grande, que j'aimerais mieux tout à l'heure que ma fille mourût entre mes bras que de l'en savoir frappée. Ma fille !... Oui, j'y ai pensé, et je ne m'en dédis pas.

« Travaillez à présent, homme merveilleux, travaillez, consumez-vous : voyez la fin de votre carrière à l'âge où les autres commencent la leur, afin qu'on porte de vos chefs-d'œuvre des jugements pareils ! Nature, prépare pendant des siècles un homme tel que Richardson ; pour

(e douer, épuise-toi ; sois ingrate envers tes autres en fants, ce ne sera que pour un petit nombre d'àmes comme la mienne que tu l'auras fait naitre ; et la larme qui tombera de mes yeux sera l'unique récompense de ses veilles. »

Et par p stscript, elle ajoute : « Yous me demandez Tenterrement et le (estament de Clarisse, et je vous les envoie ; mais je ne vous pardonnerais de ma vie d'en avoir fait part à celte femme. Je me rétracte : lisez-lui vous-m''me ces deux morceaux, et ne manquez pas de m^apprendre que <es ris ont accompagné Clarisse jusque dans sa dernière demeure, afin que mon aversion pour elle soitparfaiite. »

Il y a, comme on voit, dans les cboses de goût, ainsi que dans les ( lioses r ligieuses une espèi^c d'intolérance que je blâme, mais dont je ne me garantirais que par un effort de raison.

J'étais avec un ami, lorsqu'on me remit Tenterrement et le testament de Clari^^^se, deux morceaux que le traducteur frane:us a supprimés, sans qu'on sa'^be trop pourquoi. Cet ami est un des bommes les pins sensibles que je connaisse, et un 'les plus ardents fanatiques de Ricliar.lson : peu s'en faut qu'il ne le soit autant que moi. Le voilà qui s'emoare des cahiers, qui se retire dans un coin et qui lit. Je l'examinais: d'abord je vois coTiler 'les pleurs, il s'interrompt, il sanglote ; tout à coup il se lève, il mar lie sans savoir où il va, il pousse des cris comme un liomme désolé, et il adresse les reproches les plus amers à tonte la famille des Harlove.

Je m'étais pr^pis' dénoter les beauK endroits des trois poëmes de Richardson ; mais le moyen ? Il y en a tant !

Je ma rappelle seulement que la cent vin'j^t-huilième lettre, qui est de madame Harvey à sa nièce, est un

chef-d'œuvre ; sans apprêt, sans art apparent, avec une vérité qui ne se conçoit pas, elle ôte à Clarisse toute espérance de réconciliation avec ses parents, seconde les vues de son ravisseur, la livre à sa méchanceté, la détermine au voyage de Londres,à entendre des propositions de mariage, etc. Je ne sais ce qu'elle ne produit pas: elle accuse la famille, en l'excusant; elle démontre la nécessité de la fuite de Clarisse, en la blâmant. C'est un des endroits entre beaucoup d'autres, où je me suis écrié : Divin Richardsonl M.iis, pour éprouver c ; transport, il faut commencer l'ouvrage et lire jusqu'à cet endroit.

J'ai crayonné dans mon exemplaire la cent vingt-quatrième lettre, qui est de Lovelace à son complice Léman, comme un morceau cliirmant : c'est là qu'(m voit toute la folie, to'ite la gaieté, toute la ruse, tout l'esprit de ce personnage. On ne sait si l'on doit aimer ou détester ce démon. Gomme il séduit ce pauvre domestique I C'est le bon, c'est l'honnête Léman. Comme il lui peint la récompense qui l'attend ! Tu seras monsieur l'hôte de l'Ours blanc; on appellera ta femme madame l'hôtesse, et puis en finissant : Je suis votre ami Lovelace. Lovelace ne s'arrête point à de petites formalités, quand il s'agit de réussir : tous ceux qui concourent à ses vues sont ses amis.

Il n'y avait qu'un grand maître qui pût songer à associer à Lovelace cette troupe d'hommes perdus d'honneur et de débauche, ces viles créatures qui l'irritent par des railleries, et l'enhardissent au crime. Si Belford s'élève seul contre son scélérat ami, combien il lui est inférieur ! Qu'il fallait de génie pour introduire et pour garder quelque équilibre entre tant d'intérêts opposés!

Et croit-on que ce soit sans dessein que l'auteur a supposé à son héros cette chaleur d'imagination, cette

frayeur du mariage, ce goût effréné de l'intrigue et de la liberté, cette vanité démesurée, tant de qualités et de vices !

Poëies, apprenez de Richardson à donner des confidents aux méchants, afin de diminuer l'horreur de leurs forfaits, en la divisant ; et, par la raison opposée, à n'en point donner aux honnêtes gens, afin de leur laisser tout le mérite de leur bonté.

Avec quel art ce Lovelace se dégrade et se relève I Voyez la lettre cent soixante-quinzième. Ce sont les sentiments d'un cannibale ; c'est le cri d'une bête férone. Quatre lignes de postscript le transforment tout à coup eu un homme de bien ou peu s'en faut.

Grandisson et Pamêla sont aussi deux beaux ouvrages, mais je leur préfère Clarisse. Ici l'auteur ne fait pas un pas qui ne soit de génie.

Cependant on ne voit point arriver à la porte du lord le vieux père de Paméla, qui a marché toute la nuit; on ne l'enlend point s'adresser aux valets delà maison, sans éprouver les plus violenles secousses.

Tout l'épisode de Clémentine dans Grandisson est de lôbpliis grande beauté.

Et t|uel est le moment où Clémentine et Clarisse deviennent doux créatures sublimes? Le momentoii l'une a perdu riionneur et l'autre la raison.

Je ne me rappelle point, sans frissonner, l'entrée de Clémentine dans la cliambre de sa mère, pâle, les yeux égarés, le bras ceint d'une bande, le sang coulant le long de son bras et dégouttant du bout de ses doigts, et son discours : Maman, voyez ; c'est le vûlrc. Cela décliire l'àme.

Mais pourquoi cette Clémentine est-elle si intéressante dans sa l'olie ? C'est que n'étant plus maîtresse des pensées de son esprit, ni des mouvements de son cœur, s'il

ÉLOGE DE RICKAnoSON, 171

se passait en elle quelque cliose honteuse, elle lui échapperait. Mais elle ne dit pas un mot qui ne montre de la candeur et de l'innocence ; et son état ne permet pas de douter de ce qu'elle dit.

On m'a rapporté que Richardson avait passé plusieurs années dans la société, presque sans parler.

Il n'a pas eu toute la réputation qu'il méritait. Quelle passion que l'envie 1 C'est la plus cruelle des Euménides : elle suit l'homme de mérite jusqu'au bord de sa tombe ; là, elle disparaît ; et la justice des siècles s'assied à sa place.

0 Richardson! si tu n'as pas joui de ton vivant de toute la réputation que tu méritais, combien tu seras grand chez nos neveux, lorsqu'ils te verront à la distance d'où nous voyons Homère M Alors qui est-co qui osera arracher une ligne de ton sublime ouvrage ? Tu as eu plus d'admirateurs encore parmi nous que dans ta patrie ; et je m'en réjouis. Siècles, hàtez-vous de X couler et d'amener avec vous les honneurs qui sont dus à Richardson I J'en atteste tous ceux qui m'écoulent : je n'ai point attendu l'exemple des autres pour te rendre

* Cet Eloge dç Richardson^ que Diderot écrivit en une matinée, selon le témoignage de Meisler, a été souvent cité, et plus volontiers par ses détracteurs que par ses amis. Il est certain qu'à distance il nous parait bien emphatique et que, même en Angleterre Clarisse Harlove n'a jamais dû soulever un pareil débordement d'admiration. Si épris qu'il fiil de la ■ sensibilité, le xviii" siècle apportait en tout une mesure qui fait ici complètement défaut, et cela est si vrai que le premier éditeur de ces pages, l'abbé Arnaud, directeur du Journal étranger, a fait, en les y insérant, de spirituelles réserves qui en restent la plus juste critique :

« Ces réflexions, dit-il, dont un homme qui n'aurait que beaucoup d'esprit ne serait jamais l'auteur, portent surtout le caractère d'une imagination forte et d'un cœur très sensible; elles n'ont pu naître que dans ces moments d'enthousiasme oii une âme tendre et profondément affectée cède au besoin d'épancher au dehors les sentiments dont elle est, pour ainsi dire, oppressée. Une telle situation, sans doute, n'admet point les procédés froids et austères de la méthode: aussi l'auteur laisse-t-il errer sa plume au gré de son imagination... »

hommage ; dès aujourd'hui j'étais indiné au pied de ta statue ; je t'adorais, cherchant au fond de mon âme des expressions qui répondissent à l'étendue de l'admiration que je te portais, et je n'en trouvais point. Vous qui parcourez ces lignes que j'ai tracées sans liaison, sans dessein et sans ordre, à mesure qu'elles m'étaient inspirées dans le tumulte de mon cœur, si vous avez reçu du ciel une âme plus sensible que la mienne, etîacezles. Le génie de Richardson a étouffé ce que j'en avais. Ses fantômes errent sans cesse dans mon imagination ; si je veux écrire, j'entends la plainte de Clémentine ; l'ombre de Clarisse m'apparaît ; je vois marcher devant moi Grandisson ; Lovelace me trouble, et la plume s'échappe de mes doigts. Et vous, spectres plus doux, Emilie, Charlotte, Paméla, chère miss Howe, tandis que je converse avec vous, les années du travail et de la moisson des lauriers se passent ; et je m'avance vers le dernier terme, sans rien (enter qui puisse me recommander aussi au temps à venir.

RÉFLEXIONS SUR TÉRKNCE. 173

Térence était esclave du sénateur Terentius Lucanus. Téren ce esclave I un des plus beaux génies de Romel l'ami de Laelius et de Scipion ! cet auteur qui a écrit sa langue avec tant d'élégance, de délicatesse et de pureté, qu'il n'a peut-être pas eu son égal ni chez les anciens, ni parmi les modernes ! Oui, Térence était esclave; et si le contraste de sa condition et de ses talents nous étonne, c'est que le mot esclave ne se présente à notre esprit qu'avec des idées abjectes ; c'est que nous ne nous rappelons pas que le poëte comique Ga^ciliiis fut esclave; que Phèdre le fabuliste fut esclave ; que le stoïcien

* (' Diderot est un critique supprlour, biPn qu'il manque souvent d'une exacte justesse. Mais il sent ce qu'il jujie; il anilyse avec éloquence. Soa imagination se colore de celle d'aulrui ; il prend le langage et l'accent des choses qu'il veut louer. Vous le croyez eoiphatique et dé -lamateLir, c'est qu'il dissertait sur Sénèque. Mais lisez quelijues pages qu'il a écrites sur Térence : on n'est pas plus simple, plus élé :mt, plus net; on n'a pas plus de goiit. Térence l'a frappé ; il en conserve l'image, comme un œil irrii;ible, qui s'est fixé sur une vive et dislinrie couleur, en garde l'empreinte et la porte quelque temps avec soi.

« Diderot, dans ses causeries de salon, avait un jour parlé de Térence comme il parlait de tout, avec feu, avec ravissement. Puis il s'était enthousiasmé pour autre chose. M. Suard, homme d'esprit et qui faisait uo journal, aurait bien voulu saisir au passage la première partie de l'entretien; il pria Diderot de la mettre par écrit. Diderot promit pour le lendemain, et les mois s'écoulèrent sans qu'il remplit ret engagenienl sans cesse rappelé. Enfin, un jour, de grand malin, arrive chez M. Didcioi le domestique de M. Suard, qui vient chercher l'article attendu, ilit-il, pi>ur finir le journal sous presse. Diderot, pour la vingtième fois, renvoyait au lendemain. Mais le messager déclare qu'il a ordre de rester et qu'il ne peut revenir sans copie, sous peine d'être chassé par son maître. Diderot, pressé, s'illumine de Térence; et en quelques heures il le réfléchit dans le délicieux fragment : Térence était

esclave «

ViLLEMAiN, Tableau de la littérature au xviii» siècle.

Épictète fut esclave ; c'est que nous ignorons ce que c'était quelquefois qu'un esclave chez les Grecs et chez les Romains, Tout brave citoyen qui était pris les armes à la main, combattant pour sa patrie, tombait dans l'esclavage, était conduit à Rome la tête rase, les mains liées, et exposé à l'encan sur une place publique, avec un écriteau sur la poitrine qui indiquait son savoir-faire. Dans une de ces ventes barbares, le crieur, ne voyant point d'écriteau à un esclave qui lui restait, lui dit : Et toi, que sais-tu ? L'esclave lui répondit : Commander aux hommes. Le crieur se mit à crier : Qui veut un maître ? Et il crie peut-être encore.

Ce qui précède suffit pour expliquer comment il se faisait qu^un Épictète, ou tel autre personnage de la même trempe, se rencontrât parmi la foule des captifs ; et qu'on eniendît autour du temple de Janus ou de la statue de Marsias : Messieurs, celui-ci est un philosophe. Qui veut lin philosophe ? A deux talents le philosophe. Une fois, deux fois. Adjugé. Un philosophe trouvait sous Séjan moins d'adjudicataires qu'un cuisinier : on ne s'en souciait pas. Dans un temps où le peuple était opprimé et corrompu, où les honmies étaient sans honneur et les femmes sans honnêteté ; où le ministre de Jupiter était ambitieux et celui de Thémis vénal, où l'homme d'étude était vain, jaloux, flatteur, ignorant et dissii)é, un censeur philosophe n'était pas un personnage (ju'on pût priser et chercher.

Une autre sorte d'esclaves, c'étaient ceux qui naissaient dans la maison d'un homme puissant, de pères et de mères esclaves. Si parmi ces derniers il y en avait qui montrassent dans leur jeunesse d'heureuses dispositions, on les cultivait ; on leur donnait les maîtres les plus habiles ; on en élisait des musiciens, des poètes, des médecins, des littérateurs, des philosophes ; et il y

RÉFLEXIONS SUK TKRENCE. 175

aurait peu de jugement à confondre ces esclaves avec ceux qu'on appelait cursores, emissarii, lecticarii, peniculi, vestipici, imctores, osUarii, etc., la valetaille d'une grande maison.

Ces esclaves, instruits dans les sciences et les lettres, faisaient la gloire et les délices de leurs maîtres. Le don d'un pareil esclave était un beau présent; et sa perte causait de vifs regrets. Mécène crut faire un grand sacrifice à Virgile en lui cédant un de ses esclaves. Dans une lettre, où Cicéron annonce à un de ses amis la mort de son père, ses larmes coulent aussi sur la perte d'un esclave, le compagnon de ses études et de ses travaux. Il faut cependant avouer que la morgue de la naissance patricienne et du rang sénatorial laissait toujours un grand intervalle entre le maître et son esclave. Je n'en veux pour exemple que ce qui arriva à Térence, lorsqu'il alla présenter son Andrienne à l'édile Acilius. Le poète modeste arrive, mesquinement vêtu, son rouleau sous le bras. On l'annonce à l'inspecteur des théâtres ; celui-ci était à table. On introduit le poète ; on lui donne un petit tabouret. Le voilà assis au pied du lit de l'édile. On lui fait signe de lire ; il lit. Mais à peine Acilius a-t-il entendu quelques vers, qu'il dit à Térence : Prenez place ici, dînons, et nous verrons le reste après. Si l'inspecteur des théâtres était un impertinent, comme cela peut arriver, c'était du moins un homme de goût, ce qui est plus rare.

Toutes les comédies de Térence furent applaudies. VHécyre seule, composée dans un genre particulier, eut moins de succès que les autres; le poète en avait banni le personnage plaisant. En se proposant d'introduire le goût d'une comédie tout à fait grave et sérieuse, il ne comprit pas que cette composition dtamatique ne souffre pas une scène faible, et que la force de l'action et du

176 RÉFLEXIONS SUR ÏÉRENCE.

dialogue doit remplacf^r partout la gaieté des personnages subalternes : et c'est ce que l'on n'a pas mieux compris de nos jours lorsqu'on a prononcé que ce genre était facile.

La fable des comédies de Térence est grecque, et le lieu de la scène toujours à Scyros, à Andros, ou dans Athènes. Nous ne savons point ce qu'il devait à Ménandre : mais si nous imaginons qu'il dût à Lpelius et à Scipion quelque chose de pbis que ces conseils qu'un auleur peut recevoir d'un homme du monde sur un tour de phrase inélégant, une expression peu noble, un vers peu nombreux, une scène trop longue, cest l'effet de cette pauvreté basse et jalouse qui cherche à se dérober à < Ile-même sa petitesse et son indigence, en distribuant à plusieurs la richesse d'un seul. L'idée d'une multitude d'iiommes de notre petite stature nous importune moins que l'idée d'un colosse.

J'aimerais mieux regarder La^lius, tout grand personnage qu'on le dit, comme un fat qui enviait à Térence une partie de son mérite, que de le croire auteur d'une scène de VAndrienne, ou de V Eunuque. Qu'un soir, la femme deLi^lius, lassée d'attendre son mari, et curieuse de savoir ee qui le retenait dans sa bibliothèque, se soit levée sur la pointe du pied, et l'ait surpris écrivant une scène de comédie ; que [jour s'excuser d'un travail prolongé si avant dans la nuit, Laelius ait dit à sa femme qu'il ne s'était jamais senti tant de verve ; et que les vers qu il venait de faire étaicni les plus beaux qu'il eût faits de sa vie, n'en di'plaiseà Montaigne, c'esi un conte ridicule dont (|uelques exemples récents pourraient nous désabuser, sans la pente naturelle qui nous porte à croire tout ce qui tend à rabattre du mérite d'un homme en le partageant.

L'auteur des Essais a beau dire que « si la perfection

RÉFLEXIONS SUR TÉRENCE. i77

du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Lselius n'eussent pas résigné l'iionneur de leurs comédies, et toutes les mignardises et délices du langage latin, à un serf africain^ », je lui répondrai sur son ton, que le talent de s'immortaliser par les lettres n'est pas une qualité mésavenante, à quelque rang que ce soit ; que la guirlande d'Apollon s'entrelace sans honte sur le même front avec celle de Mars; qu'il est beau de savoir amuser et instruire pendant la paix ceux dont on a vaincu l'ennemi, et fait le salut pendant la guerre ; que je rabattrais un peu de la vénération que je porte à ces premiers hommes de la république, si je leur supposais une stupide indifférence pour la gloire littéraire; qu'ils n'ont point eu cette indifférence ; et que, si je me trompe, on me ferait déplaisir de me déloger de mon erreur. La statue de Térence ou de Virgile se soutient trèsbien entre celles de César et de Scipion ; et peut-être que le premier de ceux-ci ne se prisait pas moins de ses Commentaires que de ses victoires. Il partage l'honneur de ses victoires avec la multitude de ses lieutenants et de ses soldats ; et ses Commentaires sont tout à lui. S'il n'est point d'homme de lettres qui ne fût trèsvain d'avoir gagné une bataille, y a-t-il un bon général d'armée qui ne fût aussi vain d'avoir écrit un beau poëme ? L'histoire nous offre un grand nombre de généraux et de conquérants ; et l'on a bientôt fait le compte du petit nombre d hommes de génie capables de chanter leurs hauts faits. Il est glorieux de s'exposer pour la patrie; mais il est glorieux aussi, et il est plus rare de savoir célébrer dignement ceux qui sont morts pour elle.

' Montaigne, Essais, liv. I'', chap. xxxix, Considérations sur Cicero,

Laissons donc à Térence tout l'honneur de ses comédies, et à ses illustres amis tout celui de leurs actions lu'ioiques. Quel est Thomme de lettres qui n'ait pas lu plus d"uue t'ois son Térence, et qui ne le saclie presque |)ar cœur ? Qui est-ce qui n'a pas été frappé de la vérité de ses caractères et de l'élépance de sa diction? Eu (|u.'l([ue lieu du uioude ([u'ou ()orle ses ouvrages, s'il y a des enfants libertins eL des pères courroucés, les entants reconnaitrouL dans le poëie leurs sottises, et les pères leurs ré[)iimandes. Dans la comparaison que les anciens ont faite du carat tère et du mérite de leurs ])oéles comif[ues, Térence est le |)remier pour les mœurs. In elheslu Tcreiilius... El hos (niorcs) iiidli alil servare couveuii meUiis qaain TereiUio... lloract; couvrant, avec sa fuiesse ordinaire, la satire d'un jeune débauché par l'éloge de notre poi'te, s'écrie :

jNiimqnid Pomponiiis istis Aiidiret leviora, p:iU;r si viveret ^ ?

lloiivT. Sirrmoii . lili. I, sat. n, vers. î>2, 53.

Ressuscit z le père de Pompouius : (lu'il soit témoin des dissipations de son (ils, et bientôt vous enteiidrez Chrêmes p ader par sa bouche. La mesure est si bien gardée «piil n'y aura pas un mot de plus ou de moins : et croit-oii <|u"il n'y a pas autant de génie à se modeler si rigoureusement sin- la nalure, ([u'à en disposer d'um; manière plus iVappante [leut-ètre, mais certainement moins vraie?

Térence a |ieu de verve, d'accord. Il met rarement ses personnages dans ces situations bizarres et violentes qui vont clierch r le ridicule dans les replis les plus secrets du cœur, et (|ui le fout sortir sans que l'homme s'en aperçoive : j'en conviens. Gomme c'est le visage

' niilcrul a éciil revivisccrrt.

1 Kl l-EXIONS Sl'Ii THUr-NCK. 179

réel de l'homme et jamais la charge de ce visage qu'il montre, il ne fait point éclater le rire. On n'entendra point un de ses pères s'écrier d'un ton plaisamment douloureux : Qiie diable allait-il faire dans celte galère^? Il n'en introduira point un autre dans la chambre de son lils harassé de fatigue, endormi et ronflant sur un grabat : il n'interrompra point la plainte de ce père par le discours de l'enfant qui, les yeux toujours fermés et les mains placées comme s'il tenait les rênes de deux coursiers, les excite du fouet et de la voix, et rêve qu'il les conduit encore^. C'est la verve propre à Molière et à Aristophane qui leur inspire ces situations, Térence n'est pas possédé de ce démon-là. Il porte dans son sein une muse plus tran(|uille et plus douce. C'est sans doute un don plus précieux que celui qui lui manque ; c'est le vrai caractère que nature a gravé sur le front de ceux qu'elle a signés poètes, sculj, leurs, peintres et musiciens. Mais ce caractère est de tous les temps, de tous les pays, de tous les âges et de tous les états. Un Cannibale amoureux (jui s'adresse à la couleu^vre et qui lui dit : « Couleuvre, arrête-toi, couleuvre! afm que ma sœur tire sur le patron de ton corps et de ta peau la façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à ma mie ; ainsi soient, en tout temps, ta forme et ta beauté préférées à tous les au ires serpents ; » ce Cannibale a de la verve, il a même du goût ; car la verve se laisse rarement maîtriser par le goût; mais ne l'exclut pas. La verve a une marche qui lui est propre: elle dédaigne les sentiers connus. Le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui; il ne hasarde rien; il veut plaire à

* MoLiKRE, dans les l-'ourbaies de Scopiii, acte H, s'-éae xi. - Comme dans les Guêpes d'Aristophane, imitées par Kacine dans les PlaHei/rs.

180 RÉFLEXIONS SUH TÉRENCE.

tous ; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes. On pourrait dire du goût ce que Cicéron disait de l'action héroïque d'un vieux Romain : Laus est temporum, non hominis\ Mais rien n'est plus rare qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate, d'un jugement si tin et si juste, appréciateur si sévère des caractères, des pensées et des expressions ; qu'il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu'il ne s'en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le compare à quelques-unes de ces précieuses statui^s qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinous. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement ; mais on y remarque tant de pureté, tant d'élégance et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu'on ne les saisit toutes qu'avec le temps : c'est moins la chose que l'impression et le sentiment, qu'on en remporte ; il faut y revenir, et l'on y revient sans cesse. L'œuvre de la verve au contraire se connaît tout entier, tout d'un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités, la verve et le goût I Où est-il? Qu'il vienne déposer son ouvrage au pied du Gladiateur et du Laocoon, Artis hnilatorid' opéra stupendaf

Jeunes poêles, feuilletez alternativement Molière et Térence. Apprenez de l'un à dessin(>r, et de l'autre à peindre. Gardez-vous surtout de mêler les masques hideux d'un bal avec les pliysionoinii's vraies de la société. Uien ne blesse autant un amateur des convenances et de la vérité, que ces personnages outrés, faux et biu*-

' Chénier a imité ce passage quand il a ilil, on parlant dp saint Louis: Ses défauts sont du tcmi»», ses vertus sont, do lui.

HÉFLEXIONS SUR TÉRENCE. 181

lesques ; ces originaux sans modèles et sans copies, amenés on ne sait comment parmi des personnages simples, naturels et vrais. Quand on les rencontre sur le théâtre des honnêtes gens, on croit être transporté par force sur les tréteaux du faubourg Saint-Laurent. Surtout, si vous avez des amants à peindre, descendez en vous-même, ou lisez VEsclave africain. Écoutez Phédria dans VEunuque, et vous serez à jamais dégoûtés de toutes ces galanteries misérables et froides qui défigurent la plupart de nos pièces... « Elle est donc bien belle!... — Ah! si elle est belle ! Quand on l'a vue, on ne saurait plus regarder les autres... Elle m'a chassé; elle me rappelle; retournerai-je... Non, vint-elle m'en supplier à genoux*. » C'est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies que nous avons perdues ; c'est un fait qui ne peut être cru que par celui qui n'en a pas lu une seule de celles qui nous restent.

C'est une tâche bien hardie que la traduction de Térence : tout ce que la langue latine a de délicatesse est dans ce poète. C'est Gicéron, c'est Quintilien qui le disent. Dans les jugements divers qu'on entend porter tous les jours, rien de si commun que la distinction du style et des choses. Cette distinction est trop généralement acceptée, pour n'être pas juste. Je conviens qu'où il n'y a point de chose, il ne peut y avoir de style ; mais je ne conçois pas comment on peut ôter au style sans ôter à la chose. Si un pédant s^empare d'un raisonnement de Cicéron ou de Démosthène, et qu'il le réduise en un syllogisme qui ait sa majeure, sa mineure et sa conclusion, sera-t-il en droit de prétendre qu'il n'a fait

* Exclusil : revocat. Redeam ? Non^ si me obsecret.

c. V. Eunuchits, act. I, scena i, v. 4.

182 UÉFLKXIONS SLU TÉKE.NCE.

que supprimer des mots, sans a\\)ir altéré le fond ? L'homme de goût lui répondra : Eh ! qu'est devenue cette harmonie qui me séduisait ? Oii sont ces figures har.lies, par lesquelles l'orateur s'adressait à moi, m'interpellait, me pressait, me mettait à la gène ? Gomment se sont évanouies ces images qui m'assaillaient en foule, et qui me troublaient ? Et ces expressions, tantôt délicates, tantôt énergiques, qui réveillaient dans mon esprit je ne sais combien d'idées accessoires, qui me montraient des spectres de toutes couleurs, qui tenaient mon âme agitée d'une suite presque ininterrompue de sensations diverses, et qui formaient cet impétueux ouragan qui la soulevait à son gré ; je ne les retrouve plus. Je ne suis plus en suspens ; je ne souffre plus ; je ne tremble plus ; je n'espère plus ; je ne m'indigne plus ; je ne frémis plus; je ne suis plus troublé, attendri, touché ; je ne pleure plus, et vous prétendez toutefois que cest la chose même (|ue vous m'avez montrée! Non, ce ne l'est pas ; les traits épars d'une belle femme ne font pas une belle femme ; c'est l'ensemble de ces traits qui la constitue, et leur désunion la détruit ; il en est de même du style. C'est (lu'à i)arler rigoureusement, quand le style est bon, il n'y a point de mot oisif; et qu'un mot qui n'est pas oisif représente une chose, et une chose si essentielle, qu'en substituant à un mot son synonyme le plus voisin, ou même au synonyme le mot propre, on fera quidquefois entendre le contraire de ce que l'orateur ou le poëtc s'est jiroposé.

Le poëte a voulu me faire catendre (pie plusieurs événements se sont succédé en un clin d'œil. Rompez le rhythme et l'harmonie de ses vers ; changez les expressions ; et mon esprit changera la mesure du temps ; et la durée s'allongera pour moi avec votre récit. Virgile a dit :

RÉFLEXIONS SUR TÉREXCE. 183

Hic geliili fontes : hic mollia prata, Lycori ; Hie nemus : liir ipso tfciim consnmerfr ;i'vo.

ViRoiL. liucol. Egtog. x, vers. 42 et 43,

Traduisez avec l'abbé DesfoiUaines : Que ces clairs j^uisseaux, que ces prairies el ces bois forment un lieu charmant ! Ah, L)jcorisf c'est ici que je voudrais couler avec toi le reste de mes jours ! et vantez-vous d'avoir tué un poêle.

Il n'y a donc qu'un moyen de rendre fidèlement un auteur, d'une langue étrangt're dans la nôlre : c'est d'avoir l'âme péntHrée des impressions qu'on en a reçues, et de n'être satisfait de sa traduction que quand elle réveillera les mêmes impressions dans l'âme du lecteur. Alors l'elfel de Toriginal et celui de la copie sont les mêmes; mais cela se peut-il toujours? Ce qui paraît sûr, c'est qu'on est sans goût, sans aucnnc sorte de sensibilité, et même sans une véritable justesse d'e,.prit, si l'on pense sérieusement que tout ce tju'il n'est pas possible de rendre d'un idiome dans un autre ne vaut pas la peine d'être rendu. S'il y a des hommes qui comptent pour rien ce charme de l'harmonie qui tient à une succession de sons graves ou aigus, forts ou faibles, lents ou rapides, succession qu'il n'est pas toujours possible de remplacer ; s'il y en a qui comptent pour rien ces images qui dépendent si souvent d'une expression, d'une onomatopée qui n'a pas son équivalent dans leur langue ; s'ils méprisent ce choix de mots énergi(iues dont l'âme reçoit autant de secousses qu'il plait au poëte ou à l'orateur de lui en donner ; c'est que la nature leur a donné des sens obtus, une imagination sèche ou une âme" de glace. Pour nous, nous continuerons de penser que les morceaux d'Homère, de Virgile, d'Horace, de 'Térence, de Cicéron, de Démosthène, de Racine, de La Fontaine, de Voltaire, qu'il serait peut-être impossible

184 nÉFLEXlONS SUR TÉRENCE,

de faire passer de leur langue dans une autre, n'en sont pas les moins précieux, et loin de nous laisser dégoûter, par une opinion barbare, de l'étude des langues tant anciennes que modernes, nous les regarderons comme des sources de sensations délicieuses que notre paresse et notre ignorance nous fermeraient à jamais.

M. Golman ^ le meilleur auteur comique que l'Angleterre ait aujourd'hui, a donné, il y a quelques années, une très-bonne traduction de Térence. En traduisant un poëte plein de correction, de finesse et d'élégance, il a bien senti le modèle et la leçon dont ses compatriotes avaient besoin. Les comiques anglais ont plus de verve que de goût; et c'est en formant le goût du public qu'on réforme celui des auteurs. Vanbrugh, Wicherley, Congre ve et quel([ues autres ont peint avec vigueur les vices et les ridicules : ce n'est ni l'invention, ni la chaleur, ni la gaieté, ni la force, qui manquent à leur pinceau ; mais cette unité dans le dessin, cette précision dans le trait, cette vérité dans la couleur, qui distinguent le portrait d'avec la caricature. Il leur manque surtout fart d'apercevoir et do saisir, dans le développement des caractères et des passions, ces mouvements de l'àme naïfs, simples et pourtant singuliers, qui plaisent et étonnent toujours, et qui rendent l'imitation tout à la fois vraie et piquante ; c'est cet art qui met Térence, et iMolièrc surtout, au-dessus de tous les comi(]ues anciens et modernes.

' Né en 1733, mort à Paddinglon, le 11 août 1791.

BEÀUX-ARTS

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