‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 34 sur 43 · Au musée du Louvre · texte numérisé non relu

Au musée du Louvre

bellion assis devant une petite table, le dos tourné au spectateur. Sur la table, le contrat de mariage et d'autres papiers. Entre les jambes du tabellion, le plus jeune des entants de la maison. Puis, en continuant de suivre la composition de droite à gauche, une fdlc ainée debout, appuyée sur le dos du fauteuil de son père. Le père, assis dans le fauteuil de la maison. Devant lui, son gendre debout, et tenant de la main gauche le sac qui contient la dot. L'accor.lée, debout aussi, un bras passé mollement sous celui de son fiancé ; l'autre bras saisi par la mère, qui est assise au-dessous. Entre la mère et la fiancée, une sœur cadette debout, penchée sur la fiancée, et un bras jeté autour de ses épaules. Derrière ce groupe, un jeune enfant qui s'élève sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe. Au-dessous de la mère, sur le (levant, une jemie fille assise (|ui a de petits morceaux de pain coupé dans son tablier. Tout à fait à gauche dans le fond, et loin de la scène, deux servantes debout qui regardent. Sur la droite, un garde-manger bien propre, avec ce qu'on a coutume d'y renfermer, faisant partie du fond. Au milieu, une vieille ar(]uebuse pendue à son croc; ensuite, un escalier de bois qui conduit à l'étage au-dessus. Sur le devant, à terre, dans l'espace vide (|ue laissent les figures, proche des pieds de la mère, une poule qui conduit ses poussins, auxquels la petite fille jette du pain ; une terrine pleine d'eau, et sur \c bord de la terrine un p;)ussin h bec en l'air, pour laisser descendre dans son jabot l'eau (ju'il a bue. Yoilà l'ordonnance générale : venons aux détails. Le tabellion est vêtu de noir, culotte et bas de couleur, en manteau et en rabat, le chapeau sur la tète. Il a bien l'air un peu matois et chicanier, comme il convient à un paysan d' sa profession : c'est une belle figure. Il écoule ce <iue le père dit à son gendre. Le

père est le seul qui parle. Le reste écoute, et se tait.

L'enfant qui est entre les jambes du tabellion est excellent pour la vérité de son action et de sa couleur. Sans s'intéresser à ce qui se passe, il rep^arde les papiers griffonnés, et promène ses petites mains par-dessus.

On voit dans la sœur ainée, qui est appuyée debout sur le fauteuil de son père, qu'elle crève de douleur et de jalousie de ce qu'on a accordé le pas sur elle à sa cadette. Elle a la tête portée sur une de ses mains, et lance sur les fiancés des regards curieux, chagrins et courroucés.

Le père est un vieillard de soixante ans, en cheveux gris, un mouchoir tortillé autour de son cou ; il a un air de bonhomie qui plaît. Les bras étendus vers son gendre, il lui parle avec une elfusion de cœur qui enchante ; il semble lui dire : « Jeannette est douce et sage; elle fera ton bonheur; songe à faire le sien... » ou (juelque autre chose sur l'importance des devoirs du mariage... Ce qu'il dit est siîrement touchant et honnête. Une de ses mains, qu'on voit en dehors, est hàlée et brune; l'autre, qu'on voit en dedans, est blanche ; cela est dans la nature.

Le fiancé est d'une figure tout à fait agréable. Il est hàlé de visage, mais on voit ([u'il est idanc de peau ; il est un peu penché vers son beau-père; il prête attention à son discours, il en a l'air péncUré ; il est fait au tour, et vêtu à merveille, sans sortir de son état. Jeu dis autant de tous les autres personnages.

Le peintre a donné à la fiancée une ligure charmante, décente et réservée ; elle est vêtue à merveille. Ce tablier de toile blanc fait on ne peut pas mieux : il y a un peu de luxe dans sa garniture ; mais c'est un jour de fiançailles. Il faut voir comme les plis de tous les vêtements de cette figure et des autres sont vrais. Cette fille charmante n'est point droite ; mais il y a une légère et molle

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inflexion dans toute sa figure et dans tous ses membres, qui la remplit de grâce et de vérité. Elle est jolie vraiment, et très-jolie. Plus à son lîancé, et elle n'eût pas été assez décente; plus à sa mère ou à son père, et elle eût été fausse. Elle a le hras à demi passé sous celui de son futur époux, et le bout de ses doigts tombe et appuie doucement sur sa main; c'est la seule marque de tendresse qu'elle lui donne, et peut-être sans le savoir ellemême: c'est une idée délicate du peintre,

La mère est une bonne paysanne qui touche à la soixantaine, mais qui a de la santé ; elle est aussi vêtue large, et à merveille. D'une main elle tient le haut du bras de sa fille ; de l'autre, elle serre le bras au-dessus du poignet : elle est assise ; elle regarde sa fille de bas en haut ; elle a bien quelque peine à la quitter ; mais le parti est bon. Jean est un brave garçon, honnête et laborieux ; elle ne doute point (pie sa fille ne soit heureuse avec lui. La gaieté et la tendresse sont mêlées dans la physionomie de cette bonne mère.

Pour cette sœur cadette qui est debout à côté de la fiancée, qui l'embrasse et qui s'afïlige sur son sein, c'est un personnage tout à f\iit intéressant. Elle est vraiment fâchée de se séparer de sa sœur, elle en pleure; mais cet incident n'attriste pas la composition ; au contraire, il ajoute à ce qu'elle a de touchant. Il y a du goût, et du bon goût à avoir imaginé cet épisode.

Les deux enfants, dont l'un, assis k côté de la mère, s'amuse à jeter du pain h la poule et à sa petite famille, et dont l'autre s'élève sur la pointe des pieds et tend le cou pour voir, sont charmants ; mais surtout le dernier.

Les deux servantes, debout, au fond do la chambre, nonchiilannnent pcmchées l'une contre l'autre, semblent dire, d'attitude et dv. visage : Quand est-ce que notre tour viendra ?

Et cette poule qui a mené ses poussins au milieu de la scène, et qui a cinq ou six petits, comme la mère aux pieds de laquelle elle cherche sa vie a six à sept enfants; et cette petite fille qui leur jette du pain et qui les nourrit : il faut avouer que tout cela est d'une convenance charmante avec la scène qui se passe, et avec le lieu et les personnages. Voilà un petit trait de poésie tout à fait ingénieux.

C'est le père qui attache principalement les regards ; ensuite l'époux ou le fiancé ; ensuite l'accordée, la mère, la sœur cadette ou l'ainée, selon le caractère de celui qui regarde le tableau ; ensuite le tabellion, les autres enfants, les servantes, et le fond. Preuve certaine d'une bonne ordonnance.

Teniers peint des mœurs plus vraies peut-être. Il serait plus aisé de retrouver les scènes et les personnages de ce peintre; mais il y a plus d'élégance, plus de grâce, une nature plus agréable, dansGreuze. Ses paysans ne sont ni grossiers comme ceux de notre bon Flamand ^ ni chimériques comme ceux de Boucher. Je crois Teniers fort supérieur à Greuze pour la couleur ; je lui crois aussi beaucoup plus de fécondité : c'est d'ailleurs un grand paysagiste, un grand peintre d'arbres, de forêts, d'eaux, de montagnes, de chaumières et d'animaux.

On peut reprocher à Greuze d'avoir répété une même tête dans trois tableaux différents : la tête du Père qui paye la dot et celle du Père qui Ut l'Écriture sainte à ses enfants, et, je crois aussi, celle du Paralytique, ou du moins ce sont trois frères avec de grands airs de famille.

Autre défaut. Cette sœur aînée, est-ce une sœur ou une servante ? Si c'est une servante, elle a tort d'être

* David Teniers.

appuyée sur le dos de la chaise de son maître, et je ne sais pourquoi elle envie si violemment le sort de sa maîtresse ; si c'est un enfant de la maison, pourquoi cet air i^niol^le, pourquoi ce néc;lii'é? Contente ou mécontente, il (ail lit la vêtir comme elle doit l'être aux fiançailles de sa sœur. Je vois qu'on s'y trompe, que la plupart de ceux qui regardent le tableau la prennent pour une servante, et que les autres sont perplexes. Je ne sais si la tête de cotte sœur aînée n'est pas aussi celle de la Blanchi s semé.

Une femme de l)eauc(Hip d'esprit a remarqué que ce tableau était composé de deux natures. Elle prétend que le père, le liancé et le tabellion sont bien des paysans, des ijens de caïupap^ne ; mais qu(> la mère, la fiancée et toutes les autres (ijïures, sont de la halle de Paris. La mère est uneç^rosse marchande de fruits ou de poissons; la fdle est une jolie bouquetière. Celte observation est au moins fine; voyez, mon ami, si elle est juste.

Mai.^ il vaudrait bien mieux négliger ces bagatelles, et s'extasier sur un morceau (\m présente des beautés de tous côtés ; c'est certainement ce que Greuze a fait de mieux. Ce morceau lui fera honneur, et comme peinire savant dans son art, et comme homme d'esprit et de goût. Sa composition est pleine d'esprit et de délicatesse. Le choix de ses sujets marcpie de la sensibilité et de bonnes mœurs. (Salon de 1761.)

Voici votre peintre et le mien, le premier qui se soit avisé |)armi nous de donner des mœurs à l'art, et d'enchaîner des événements d'après lesquels il serait facile de faire un roman. Il est un peu vain, noire peintre : mais sa vanité est celle d'un enfant ; c'est l'ivresse du talent. Otez-lui cette naïveté qui lui fait dire de son propre ouvrage : Voyez-moi celât C'est cela qui est

beau f vous ôterez la verve, vous éteindrez le feu, et le génie s'éclipsera. Je crains bien, lorsqu'il deviendra modeste, qu'il n'ait raison de l'être. Nos qualités, certaines du moins, tiennent de près à nos défauts. La plupart des honnêtes femmes ont de l'humeur ; les çfr^mds artistes ont un petit coup de hache à la tête. Il est difficile, à un maître qui sent qu'il fait le bien, de n'être pas un peu despote. Je hais toutes ces petites bassesses ({ui ne montrent qu'une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement, parce qu'on en fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c'est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d'énergie. Si un homme n'était pas capable d'incendier une ville, un autre homme ne serait pas capable de se précipiter dans un gouffre pour la sauver. Si l'àme de César n'eût pas été possible, celle de Gaton ne l'aurait pas été davantage. L'homme est né citoyen tantôt du Ténare, tantôt des cieux ; c'est Castor et Pollux ; un héros, un scélérat ; Marc-Aurèle, Borgia : dicersis stucUis ovo prognatus eodem.

Nous avons trois peintres habiles, féconds, et studieux observateurs de la nature, ne commençant^ ne tînissant rien sans avoif appelé plusieurs fois le modèle. C'est Lagrenée, Greuze et Vernet. Le second porte son talent partout, dans les cohues populaires, dans les églises, aux marchés, aux promenades, dans les maisons, dans les rues ; sans cesse il va recueillant des actions, des passions, des caractères, des expressions. Chardin et lui parlent fort bien de leur talent ; Chardin, avec jugement et de sang-froid ; Greuze, avec chaleur et enthousiasme. La Tour, en petit comité, est aussi fort bon à entendre.

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L'Enfant gâté.

C'est une mère placée à côté d'une table, et qui regarde avec complaisance son fils qui donne sa soupe à un cliien. L'enfant présente sa soupe au chien avec sa cuiller. Voilà le fond du sujet. Il y a des accessoires, comme à droite une cruche, une terrine de terre où trempe du linpe ; au-dessus, une espèce d'armoire ; à côté do l'armoire, une glane d'oignons suspendue ; plus haut, une cage attachée au fond de l'armoire, et deux ou trois perches appuyées contre le mur. De la gauche à la droite, depuis l'armoire, règne une sorte de buffet sur lequel l'artiste a placé un pot de terre, un verre à moitié plein de vin, un linge qui pend ; et derrière l'enfant, une chaise de paille, avec une tenine. Tout cela signifie que c'est sa petite Blanchisseuse d'il y a quatre ans (|ui s'est mariée, et dont il se propose de suivre l'histoire.

Le sujet de ce tableau n'est pas clair. L'idéal n'en est pas assez caractéristique ; c'est ou l'entant, ou le chien gâté. Il pétille do i)etites lumières qui papillotent de tous côtés, et qui blessent les yeux. La tête de la mère est charmante de couleur ; mais sa coiffure ne tient pas à sa tête, et l'empêche de faire le rond de bosse. Ses vêtements sont lourds, surtout le linge. La tête de l'enfant est de toute l)caulé, j'enten Is de beauté de peintre; c'est un bel enfant de peintre, mais non pas comme une mère le voudrait. Cette tête est de la plus grande finesse de touche, les ch(!veu\ bien plus légers qu'il n'a coutume de les faire : c'est ci; cliien-là qui est un vrai chien ! Il y a aussi trop d'accesoires, trop d'ouvrage. La composition en est alourdie, confuse. La mère, l'entant, le chien, et quchpies ustensiles, auraient produit plus d'effet. Il y aurait eu du repos qui n'y est pas.

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Une petite fille qui tient ?<n petit capucin de bois.

Quelle vérité I quelle variété de ton 1 Et ces plaques de rouge, qui est-ce qui ne les a pas vues sur le visage des enfants lorsqu'ils ont froid, ou qu'ils souffrent des dents? Et ces yeux larmoyants, et ces menottes engourdies et gelées, et ces co.iettes de cheveux blonds, éparses sur le front, tout ébouriffées ; c'est à les remettre sous le bonnet, tant elles sont légères et vraies. Bonne grosse étoffe de marmotte, avec les plis qu'elle affecte. Fichu de bonne grosse toile sur le cou, et arrangé comme on sait ; petit capucin bien roide, bien de bois, bien roidement drapé. Monsieur Drouais, approchez. Voyezvous cet enfant ? c'est de la chair ; ce capucin, c'est du plâtre. Pour la vérité et la vigueur du coloris, petit Rubens.

Tète en pastel.

C'est encore une assez belle chose. Il y a tout plein de vérité de chair, et un moelleux infini. Elle est bien par plans, et grassement faite ; cependant un peu grise, les coins de la bouche qui baissent lui donnent un air de douleur mêlé de plaisir. Je ne sais, mon ami, si je ne brouille pas ici deux tableaux. J'ai beau me frotter le front, peindre et repeindre dans l'espace, ramener l'imagination au Salon : peine inutile. Il faut que cela reste comme le voilà.

La Mère bien-aimée ; esquisse.

Les esquisses ont communément un feu que le tableau n'a pas. C'est le moment de chaleur de l'artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l'apprêt que la réllexion met à tout ; c'est l'àme du peintre, qui se répand libre-

ment sur la toile. La plume du poëte, le crayon du dessinateur habile, ont l'air de courir et de se jouer. La pensée rapide caractérise d'un trait ; or, plus l'expression des arts est vague, plus l'imagination est à l'aise. Il faut entendre dans la musique vocale ce qu'elle exprime. Je fais dire à une symphonie bien faite presque ce qu'il me plaît ; et comme je sais mieux que personne la manière de m'afîecter, par l'expérience que j'ai de mon propre cœur, il est rare que l'expression que je donne aux sons, analogue à ma situation actuelle, sérieuse, tendre ou gaie, ne me touche plus qu'une autre qui serait moins à mon choix. Il en est à peu près de même de l'esquisse et du tableau. Je vois dans le tableau une chose prononcée : combien dans l'esquisse y sup- . posai-je de choses qui y sont à peine annoncées !

La composition de la Mère bien-aimée est si naturelle, si simple, qu'elle fait croire à ceux qui réfléchissent peu, qu'ils l'auraient imaginée, et qu'elle n'exigeait pas un grand effort d'esprit. Je me contente de dire à ces gens-là : « Oui, je pense bien que vous auriez répandu autour de cette mère tous ses enfants, et que vous les auriez occupés à la caresser ; mais vous auriez fait pleurercelui-ci du chagrin de n'être pas distingué des autres ; et vous auriez introduit dans ce moment cet homme si gai, si content d'être l'époux de cette femme, et si vain d'être le père de tant d'enfants. Vous lui auriez fait dire : C'est moi qui ai fait tout cela I Et cette grand'mère, vous auriez songé à l'amener là ; vous en êtes bien sûr 1 »

Établissons le local. La scène se passe à la campagne; on voit dans une salle basse, en allant de la droite à la gauche, un lit ; au-devant du lit, un chat sur un tabouret ; puis la mère bien-aimée renversée sur sa chaise longue, et tous ses enfants répandus sur elle. 11 y en a six

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au moins : le plus petit est entre ses bras ; un second est pendu d'un côté ; un troisième est pendu de l'antre ; un quatrième, grimpé au dossier de la chaise, lui baise le front ; un cinquième lui mange les joues ; un sixième, debout, a la tête penchée sur son giron, et n'est pas content de son rôle. La mère de ces enfants a la joie et la tendresse peintes sur son visage, avec un peu de ce malaise inséparable du mouvement et du poids de tant d'enfants qui l'accablent, et dont les caresses violentes ne tarderaient pas à l'excéder si elles duraient. C'est cette sensation qui touche à la peine, fondue avec la tendresse et la joie, avec cette position renversée et de lassitude, et cette bouche entr'ouverte, qui donnent à cette tête, séparée du reste de la composition, un caractère si singulier. Sur le devant du tableau, autour de ce groupe charmant, à terre, un corps d'enfant, avec un petit chariot. Sur le fond du salon, le dos tourné à une cheminée couverte d'une glace, la grand'mère assise dans un fauteuil, et bien grand'mèrisée de tête et d'ajustements, éclatant de rire de la scène qui se passe. Plus sur la gauche et sur le devant, un chien qui aboie de joie, et se fait de fête. Tout à fait vers la gauche, presque à autant de distance de la grand'mère qu'il y en a de la grand'mère à la mère bien-aimée, le mari qui revient de la chasse ; il se joint à la scène, en étendant ses bras, se renversant le corps un peu en arrière, et en riant. C'est un jeune et gros garçon, qui se porte bien, et au travers de la satisfaction duquel on discerne la vanité d'avoir produit toute cette jolie marmaille. A côté du père, son chien ; derrière lui, tout à fait à l'extrémité de la toile, à gauche, un panier à sécher du linge ; puis, sur le pas de la porte, un bout de servante qui s'en va.

Gela est excellent, et pour le talent et pour les mœurs.

Cela peint très-pathétiquement le bonheur et le prix, inestimables de la paix domestique.

Le Fils inijyat ; autre esquisse.

Je ne sais comment je me tirerai de celle-ci, encore moins de la suivante. Mon ami, ce Greuze va nous ruiner.

Imaginez une chambre où le jour n'entre guère que par la porte quand elle est ouverte, ou que par une ouverture carrée prati(|uée au-dessus de la porte, quand elle est fermée. Tournez les yeux autour de cette chambre triste, et vous n'y verrez ({u'indigence. Il y a pourtant sur la droite, dans un coin, un lit (jui ne paraît pas trop mauvais ; il est couvert avec soin. Sur le devant, du même côté, un grand confessionnal de cuir noir, oîi l'on peut être commodément assis : asseyez-y le père du fils ingrat. Attenant à la porte, placez un bas d'armoirc!, et tout près du vieillard caduc, uns petite table sur laquelle on vient de ser ir un potage.

Malgré le secours dont le (ils aîné de la maison peut être à son vieux père, à sa mère et à ses frères, il s'est enrôlé ; mais il ne s'en ira point sans avoir mis à contribution ces malheureux.il vient avec un vieux soldit; il a fait sa demande. Son père en est indigné; il n'épargne pas les mots durs à cet enfuit dénaturé, qui ne coiniait plus ni père, ni mère, ni devoirs, et qui lui rend injures pour reproches. On le voit au centre du tableau ; il a l'air violent, insolent et fougueux; il a le bras droit élevé du côté de son père, au-dessus de la lète d'une de ses sœurs ; il se dresse sur ses pieds; il menace de la main ; il a le chapeau sur la tête, et son geste et son visage sont également insolents. Le bon vieillard, qui a aimé ses enfants, mais qui n'a jamais

souffert qu'aucun d'eux lui manquât, tait elïbrt pour se lever; mais une de ses filles, à genoux devant lui, le retient par les basques de son liabit. Le jeune libertin est entouré de l'ainée de ses sœurs, de sa mère et d'un de ses petits frères. Sa mère le tient embrassé par le corps; le brutal cherche à s'en débarrasser, et la repousse du pied. Cette mère a l'air accablée, désolée : la sœur ainée s'est aussi interposée entre son frère et son père : la mère et la sœur semblent, par leur attitude, chercher à les cacher l'un à l'autre. G Ile-ci a saisi son frè.e par son liabit, et lui dit, par la manière dont elle le tire: « Malheureux, que fais-tu? Tu repousses ta mère, tu menaces ton père ; mets-toi à genoux et demande pardon. » Cependant le petit frère pleure, porte une main à ses yeux; et, pendu au bras droit de son grand frère, il s'efforce à l'entraîner hors de la maison. Derrière le fauteuil du vieillard, le plus jeune de tous a l'air intimidé et stupéfait. A lautre extrémité de la scène, vers la porte, le vieux soldat qui a enrôlé et accompagné le fils ingrat chez ses parents s'en va, le dos tourné à ce qui se passe, son sabre sous le bras, et la tête baissée. J'oubliais qu'au milieu de ce tumulte un chien, placé sur le devant, l'augmentait encore par ses aboiements.

Tout est entendu, ordonné, caractérisé, clair dans cette esquisse, et la douleur et même la faibles^ de la mère pour un enfant qu'elle a gâté, et la violence du vieillard, et les actions diverses des sœurs et des petits enfants, et l'insolence de l'ingrat, et la pudeur du vieux soldat, qui ne peut s'empêcher de lever les épaules de ce qui se passe ; et ce chien qui aboie est un de ces accessoires que Greuze sait imaginer, par un goût tout particulier.

Cette esquisse, très-belle, n'approche pourtant pas, à mon gré, de celle qui suit.

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Le mauvais Fils jmni.

Il a fait la campagne. Il revient; et dans quel moment? au moment où son père vient d'expirer. Tout a bien changé dans la maison. C'était l;i demeure de l'indigence : c'est celle de la douleur et de la misère. Le lit est mauvais et sans matelas; le vieillard mort est étendu sur ce lit. Une lumière qui tombe d'une fenêtre n'éclaire que son visage ; le reste est dans l'ombre. On voit à ses pieds, sur une escabelle de paille, le cierge bénit qui brûle, et le bénitier. La fille ainée, assise dans le vieux confessionnal de cuir, a le corps renversé en arrière, dans l'attitude du désespoir, une main portée à sa tempe, et l'autre élevée, et tenant encore le crucifix qu'elle a fait baiser à son père. Un de ses petits enfants, efirayé, s'est caché le visage dans son sein. L'autre, les bras en l'air et les doigts écartés, semble concevoir les premières idées de la mort. La cadette, placée entre la fenêtre et le lit, ne saurait se persuader qu'elle n'a plus de père : elle est penchée vers lui ; elle semi)le chercher ses derniers regards ; elle soulève un de ses bras, et sa bouche entr'ouverte crie : « Mon père, mon père I estce que vous ne m'entendez plus ? » La pauvre mère est debout, vers la porte, le dos contre le nmr, désolée, et ses genoux se dérobant sous elle.

Voilà le spectacle qui attend le fils ingrat. Il s'avance; le voilà sur le pas de la porte. Il a perdu la jambe dont il a repoussé sa mère, et il est perclus du bras dont il a menacé son père.

Il entre. C'est sa mère (pii le reçoit. Elle se tait ; mais ses bras tendus vers le cadavre lui disent : « Tiens, vois, regarde ; voilà l'état où tu l'as mis. »

Le fils ingrat parait consterné ; la tête lui tombe en devant, et il se lrap[)e le front avec le poing.

Quelle leçon pour les pères et pour les enfants !

Ce n'est pas tout; celui-ci médite ses accessoires aussi sérieusement que le fond de son sujet.

A ce livre placé sur une table devant cette fille aînée, je devine qu'elle a été char^jée, la pauvre malheureuse ! de la fonction douloureuse de réciter la prière des agonisants.

Cette fiole qui est à côté du livre contient apparemment les restes d'un cordial.

Et cette bassinoire qui est à terre, on l'avait apportée pour réchauffer les pieds glacés du moribond.

Et puis voici le même chien, qui est incertain s'il reconnaîtra cet éclopé pour le fils de la maison, ou s'il le prendra pour un gueux.

Je ne sais quel effet cette courte et simple description d'une esquisse de tableau fera sur les autres : pour moi, j'avoue que je ne l'ai point faite sans émotion.

Cela est beau, très-beau, sublime ; tout, tout. Mais comme il est dit que l'homme ne fera rien de parfait, je ne crois pas que la mère ait l'action vraie du moment ; il me semble que, pour se dérober à elle-même la vue de son fils et celle du cadavre de son époux, elle a dû porter une de ses mains sur ses yeux, et de l'autre montrer à l'enfant ingrat le cadavre de son père. On n'en aurait pas moins aperçu sur le reste de son visage toute la violence de sa douleur : et la figure en eût été plus simple et plus pathétique encore ; et puis le costume est lésé dans une bagatelle, à la vérité; mais Greuze ne se pardonne rien. Le grand bénitier rond, avec le goupillon, est celui que l'église mettra au pied de la bière ; pour celui qu'on met dans les chaumières aux pieds des agonisants, c^est un pot à l'eau, avec un rameau de buis bénit le dimanche des Rameaux.

Du reste, ces deux morceaux sont, à mon sens, des

chefs-d'œuvre de composition : point d'attitudes tourmentées ni recherchées; les actions vraies qui conviennent à la peinture ; et, dans ce dernier surtout, un intérêt violent, bien un, et bien général. Avec tcut cela, le goût est si misérable, si petit, que peut-être ces deux esquisses ne seront jamais peintes ; et que, si elles sont peintes, Boucher aura plus tôt vendu cinquante de ses indécentes et plates marionnettes, que Greuze ses deux sublimes tableaux. Eh I mon ami, je sais bien ce que je dis. Son Paralijtique, ou son tableau de la Récompense de la bonne éducation donnée, n'est-il pas encore dans son atelier ? c'est pourtant un chef-d'œuvre de l'art. On en entendit parler à la cour ; on le fit venir : il fut regardé avec admiration, mais on ne le prit pas ; et il en coûta une vingtaine d'écus à Tartiste pour avoir le bonheur inestimable... Mais je me tais ; l'humeur me gagne ; et je me sens tout disposé à me faire quelque atiaire sérieuse.

A propos de ce genre de Greuze, permettez- vous qu'on vous fasse quelques questions? La première, c'est : Qu'est-ce que la véritable poésie ? la seconde, c'est : S'il y a de la poésie dans ces deux dernières esquisses de Greuze? la troisième : Quelle différence mettez-vous entre cette poésie et celle de l'esquisse du Tombeau d'Arlcmise ; et laquelle vous préfén>z? la quatrième : De deux coupoles, Tune qu'on prend pour une coupole peinte, l'autre pour une coupole réelle, quoiqu'elle soit peinte, quelle est la belle ? la cinquième : De deux lettres, par exemple, d'une mère à sa fille ; l'une pleine de beaux et grands traits d'éloquence et de pathétique, sur lesquels on ne cesse de se récrier, mais qui ne font illusion à personne ; l'autre simple, naturelle, et si naturelle et si simple que tout le monde s'y trompe, et la prend pour une lettre réellement écrite par une mère ;\ sa fille :

quelle est la bonne, et même quelle est la plus difficile à faire? Vous vous doutez bien que je n'entamerai point ces questions ; votre projet ni le mien n'est pas que je fasse un livre dans un autre.

Les Sevreuses ; autre esquisse.

En allant de la droite à la gauche, trois tonneaux debout sur une même ligne, une table ; sur cette table une écuelle, un poêlon, un chaudron, et autres ustensiles de ménage. Sur le plan antérieur, un enfant qui conduit un chien avec une corde ; à cet enfant tourne le dos une paysanne, sur le giron de laquelle une petite fille est endormie. Plus vers le fond, un assez grand enfant qui tient un oiseau ; on voit un tambour à ses pieds, et la cage de l'oiseau attachée au mur. Ensuite une autre femme assise et groupée avec trois petits enfants ; derrière elle un berceau ; sur le pied du berceau un chaton ; à terre, au-dessous, un coffre, un oreiller, des bâtons de coteret, et autres agrès de chaumières et de sevreuses.

Ostade ne désavouerait pas ce morceau ; on ne peint pas avec plus de vigueur. L'efFet en est vrai ; on ne cherche pas d'où vient la lumière ; les groupes sont charmants. C'est la petite ordonnance la moins recherchée et la mieux entendue. Vous croyez être dans une chaumière ; rien ne détrompe, ni la chose, ni l'art. On demande que le berceau so t plus piqué de lumière; pour moi, c'est le tableau que je demande...

Ah I je respire ; me voilà tiré de Greuze : le travail qu'il me donne est agréable ; mais il m'en donne beaucoup.

{Salon de 1763).

Septime Sévère reproche à son fila Caracalla d'avoir attenté à sn rie dans les défilés d'Ecosse.

Cet artiste, qui ne manque pas d'amour-propre, et en qui il est très-bien fondé, s'était proposé de faire un tableau historique, et d'acquérir le droit à tous les honneurs de son corps. Il avait choisi pour sujet Vempercur Sciitime Sévère reprochant à Caracalla, son fils, (Vavoir attenté à sa vie dans les défilés d'Ecosse. Son mouient est celui où Septime, ayant fait appeler son fils, lui dit : Situ désires ma mort, ordonne à Papinien de me la donner. Nous avons vu, mon ami, dans son atelier, ce sujet ébauché, et vous conviendrez (pie cette ébauche promettait un beau tableau. Quoiqu'il ait changé de toile, sa composition est restée la même. La scène se passe le matin ; Septime s'est relevé sur son lit, il est sur son séant, à moitié nu; il parle à Caracalla. Sa main gauche est d'un homme qui ordonne; sa droite, dirigée vers un glaive posé sur une table de nuit à côté du lit, explique le sens du discours. Papinien et un sénateur sont au chevet du lit, derrière l'empereur, Carafalla est au pied. Ces trois figures sont debout. Caracalla a le caractère d'un méchant plus honteux que contrit; Septime parle avec force et gravité; Papinien a l'air profondément aflhgé ; le sénateur paiait étonné.

Le jour vint où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par l'artiste même comme un morceau à lutter contre ce que le Poussin avait fait de mieux, vu par le directeur et (pielques commissaires, fut présenté à l'Acailémie. Vous vous doutez bien (pi'il ne fut pas examiné avec les yeux delà bienveillance; Greu/.e avait montré depuis si longtemps un mépris si franc et si net pour ses confrères et leurs ouvrages I

Voici coinmcut la chose se passe dans ces circonstances.

L'Académie s'assemble, le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle ; les académiciens Texaminent: cependant l'agréé, seul dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement. Greuze, ou je me ti'ompe fort, n'était pas fort inquiet de son arrêt.

Au bout d'une heure les deux battants s'ouvrirent, Greuze entra ; le directeur lui dit : « Monsieur, l'Académie vous reçoit ; approchez , et prêtez serment. » Greuze, enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu'elle est finie, le directeur lui dit : « Monsieur, l'Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre ; elle a eu égard à vos anciennes productions, qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n'est digne ni d'elle ni de vous. »

Dans cet instant, Greuze, déchu de son espérance, perdit la tète, s'amusa comme un enfant à soutenir l'excellence de son tableau ; et Ton vit le moment où Lagrenée tirait son crayon de sa poche, afin de lui marquer sur sa toiie même les incorrections de ses figures.

Qu'auraitfait un autre,medirez-vous? Un autre, moi par exemple, aurait tiré son couteau de sa poche et aurait mis le tableau en pièces : ensuite il aurait passé la bordure autour de son cou, et, l'emportant avec lui, il aurait dit à l'Académie qu'il ne voulait être ni peintre de genre ni peintre d'histoire: il serait rentré chtz lui pour y encadrer les tètes merveilleuses de Papinien et du sénateur, qu'il aurait épargnées au milieu delà destruction du reste, & et aurait laissé l'Académie confondue et déshonorée. Oui, mon ami, déshonorée : car le tableau de Greuze, avant que d'être présenté, passait pour un chef-d'œuvre, et les débris qu'il en aurait conservés auraient perpétué ce préjugé à jamais : ces débris superbes auraient fait pré-

sumer la beauté du reste, et le premier amateur les aurait acquis au poids de l'or.

Greuze, au contraire, demeura convaincu du mérite de son ouvrap;e et de l'injustice de l'Académie, s'en revint chez lui essuyer les reproches emportés de la femme la plus violente, laissa exposer son tableau au Salon, et donna le temps à ses défenseurs de revenir de leur erreur, et de reconnaître qu'il avait maladroitement offert à s.'S confrères irrités l'occasion la plus éclatante de lui rembourser en un instant, et sans blesser les lois de l'éq-iité, tout le mépris qu'il leur avait marqué.

Voilà le précis de l'aventure de Greuze, qui a fait ici beaucoup de bruit. Si vous ne voulez pas vous en tenir à ce que je vous dirai de son tableau dans ma prochaine lettre, vous pourrez l'aller voir dans les salles de l'Académie, d'où ses rivaux triomphants ne le laisseraient pas sortir pour tout l'or du monde. A la place de Greuze, je voudrais avoir ma revanche.

Je n'aime plus Greuze : maljjjré cela, j'ai été vraiment fâché de la sr;ène mortiliante qu'il a essuyée; et je me disposais à l'aller consoler, lorsque j'en fus empêché par un soupçon qui me déplut en lui.

Je devais dîner aujourd'hui avec vous, et vous remettre celte lettre ; j'ai été retenu par ma femme, qui croit que ma présence soulage sa lille de son indisposition qui dure. Bonjour.

Je vous ai promis, mon ami, de vous parler du morceau de réception de Greuze, et de vous en parler sans l'arlialité ; je vais vous tenir parole.

Il faut que vous sachiez d'abord que les tableaux de cet artiste faisant dans le monde et au Salon la sensation la plus forte, l'Académie soutfrit ave(; peine qu'un homme aussi hal)il(! et aussi justement adnn'ré n'eûtque le titre d'agréé. Elle désira qu'il fût incessannncnt dé-

coré de celui d'académicien : ce désir, et la lettre que le secrétaire de l'Académie, Cochin, fut chargé de lui écrire en conséquence, sont un bel éloge de G euze. J'ai vu la lettre, qui est un mod "le d'h mnêteté et d'estime ; j'ai vu la réponse de Greuze, qui est un modèle de vanité et d'impertinence : il fallait appuyer cela d'un chefd'œuvre, et c'est ce que Greuze n'a pas fait.

Le Septime Sévère est ignoble de caractère : il a la peau noire et basanée d'un forçat ; son action est équivoque. Il est mal dessiné ; il a le poignet cassé. La distance du cou au sternum est démesurée. On ne sait oii va ni à quoi appartient le genou de la cuisse ^droite, qui fait relever la couverture.

Le Caracalla est plus ignoble encore que son père : c'est un vil et bas coquin : l'artiste n'a pas eu l'art d'allier la méchanceté avec la noblesse. C'est d'ailleurs une figure de bois, sans mouvement et sans souplesse ; c'est V Antinous affublé d'un habit romain : j'en suis aussi sûr que si l'artiste m'en avait fait confidence.

Mais, me direz-vous, si le Caracalla est fait d'après V Antinous, ce doit être une belle figure? Réponse. Faites dessiner VAvtinoiis par Raphaël, et vous aurez un chef-d'œuvre; faites calquer Y Antinous au voile par un ignorant, et vous aurez un dessin froid et misérable. — Mais Greuze n'est pas un ignorant ! — Le plus habile homme du monde est un ignorant, lorsqu'il tente une chose qu'il n'a jamais faite. Greuze est sorti de son genre : imitateur scrupuleux de la nature, il n'a pas su s'élever à la sorte d'exagération qu'exige la peinture historique. Son Caracalla irait à merveille dans une scène champêtre et domestique ; ce serait, dans un besoin, le mauvais frère de ce grand garçon qui écoute debout ce vieillard qui fait la lecture à ses entants.

Concluez de ce qui précède que celui qui n'a vu les

belles statues antiques que d'après des plâtres, quelque parfaits qu'ils fussent, ne les a pas vues.

Li tête du Papinien est très-belle ; mais elle n'est pas du reste du corps. Cette tête est faite pour être grande, et le corps pour rester petit. Il en est de cette tête au corps comme d'un Teniers à un Wouwermans. Prenez le plus petit Teniers, portez-le chez un peintre de copie, et demandez-lui de vous en faire une grande composition, une composition de six pieds de large sur cinq pieds de haut : l'artiste divisera sa grande toile par petits carrés, chacun de ces petits carrés contiendra une partie proportionnée du petit tableau ; et si votre copiste a quelque talent, soyez sûr d'avoir une bonne chose. Ne lui demandez pas la même opération sur un Wouwermans ; le Wouwermans est fait pour être copié de la grandeur précise de l'original. Achetez donc un Wouwermans comme on achète un diamant précieux, mais achetez un Teniers comme un connaisseur en peinture.

La tête du sénateur, placée sur le fond, est peut-être encore plus belle que celle de Papinien.

Le linge et les couvertures du lit de l'empereur sont du plus mauvais goût de couleur et de plis.

Mais ce n'est pas là le pis ; c'est qu'il n'y a dans le tout aucun principe de l'art. Le fond du tableau touche au rideau du lit de Sévère, le rideau touche aux ligiu'es : tout cela n'a nulle profondeur, nulle magie. Il semble que l'artiste ait été privé, comme par un sortilège, de la partie du talent qu'on ne saurait perdre ; Chardin m'a dit vingt fois (jue c'était pour lui un phénomène inex- [)licable. Point de couleur, nulles vérités de détail, rien de fait ; tableau d'élève, trop bien pour laisser l'espoir de mieux. Nulle harmonie ; tout est terne, dur et cru. Prenez cette crilique, portez-la devant le tableau, et

VOUS trouverez peut-être qu'on peut y ajouter, mais qu'on n'en peut rien rabattre.

La petite Fille en camisole, qui tient entre ses genoux un chien noir avec lequel elle joue, est sans contredit le morceau le plus parfait qu'il y eût au Salon : depuis le rétablissement de la peinture, on n'a rien fait de mieux que la tète et le genou de cette enfant : ce sont les artistes même qui le disent ; c'est le chefd'œuvre de Greuze. La tête est pleine de vie; c'est de la peau ; c'est de la chair ; c'est du sang sous cette peau ; ce sont les demi-teintes les plus fines, les transparents les plus vrais. Ces yeux-là voient; on y remarque le gras et l'humide propres à cet organe ; c'est dans les angles l'ombre ou l'éclat d'après nature. Et ce chien noir, il est tout aussi beau que l'enfant ; il est vivant ; il a les yeux éraillés de la vieillesse ; c'est le luisant vrai du poil de ces animaux ; la camisole est médiocrement imitée. Le bout de chemise qui est sur le bras est un morceau de pierre sillonné ; je vous en ai dit la raison, d'après La Tour. La tête tournerait encore davantage si les bords du béguin étaient plus éclairés, ou si les teintes en étaient plus rompues sur le fond. Mais je me reprocherais de m'être tû sur les mains de cette enfant : ce sont bien les deux plus jolies menottes qu'il soit possible de faire.

Que vous dirai-je de votre portrait de cet aimable prince héréditaire de Saxe-Gotha ', de celui du peintre Jeaurat, et d'un autre encore ? Qu'ils sont beaux, mais d'un faire un peu mat.

* « Ce portrait, dit Grimm, est très-bien peint : Greuze lui a seulement donné un air renfrogné et sombre qui s'accorde mal avec la sérénité ordinaire de son àme ; mais enfin, puisque ce prince est appelé à faire le métier de souTerain, et que ce métier n'est pas plaisant, je pardonne à l'artiste. »

Et des dessins ? Que c'est là vraiment que Greuze s'est montré un homme de génie ! Celui surtout de la Mort d'un père de famille regretté de ses enfants est beau de composition, d'expression et d'effet : quand on entend un peu l'art, on le voit peint. Mais qu'on m'en ôte ce chanlelier d'église et ce bénitier avec le buis qui sert de goupillon : ces accessoires sont faux ; cethommen'est pas mort, et le prêtra ne s'en est pas encore emparé.

Que vous dirai-je enfin de ses trois Têtes d'enfant? Qu'il y en a deux d'une beauté exquise, et que la troisième est un pastiche de Rubens dont il fallait faire présent à un ami, et qu'il ne fallait pas montrer au public.

Sans ce Septime Sévère, Greuze aurait eu lieu d'être satisfait cette année ; mais ce maudit Septime a tout gâté.

Ne forçons point noire talent.

Nous ne ferions rien avec grâce. (SaloH de 1769.)

LOUTHERBOURG \

Une Matinée après la plaie. — Un Commencement d'orage au soleil couchant.

Au centre de la toile, un vieux château ; auprès du château, des bestiaux qui vont aux champs; derrière, un paire à cheval qui les coniuil ; à gauche, des roches, et un chemin pratiqué entre ces roches. Gonnne ce chemin est éclairé ! A (U'oile, lointain avec un bout de pay-

* Ja-qnes-Pliilifipe de I.outherbour;,', fils d'un peintre en miniatnre, naqnit à Fiill.i (éleclor.il île Uesso-Casscl) le l*'' novembre 1710, fut élevé .le Carie Van loo cl ilc C;f.anova et délinta avei- éi-iat à viii^çl-tiois ans an sa on de 1763. Cas:inova se rendit à Lon 1res en 1771 sur les conseils de Garrick el D y obtint pas moins de vogue. Il y est mort en 1814.

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sage. Gela est beau ; belle lumière, bel effet ; mais effet "diliiicile à sentir quand on n'a pas habité la campagne. Il faut y avoir vu, le matin, ce ciel nébuleux et grisâtre, cette tristesse de l'atmosphère, qui annonce encore du mauvais temps pour le reste de la journée. Il faut se rappeler cette espèce d'aspect blême et mélancohqueque la pluie de la nuit a laissé sur les champs, et qui donne de l'humeur au voyageur, lorsqu'au point du jour il se lève et s'en va, en chemise et en bonnet de nuit, ouvrir le volet de la fenêtre de l'auberge, et voir le temps et la journée que le ciel lui promet.

Celui qui n'a pas vu le ciel s'obscurcir à l'approche de l'orage, les bestiaux revenir des champs, les nuages s'assembler, une lumière rougeàtre et faible éclairer le haut des maisons ; celui qui n'a pas vu le paysan se renfermer dans sa chaumière, et qui n'a pas entendu les volets des maisons se fermer de tous côtés avec bruit ; celui qui n'a pas senti l'horreur, le silence et la solitude de cet instant s'établir subitement dans tout un hameau, n'entend rien au commencement de VOrage de Loutherbourg.

J'aime dans !e premier de ces deux tableaux la fraîcheur et le site ; dans le second, j'aime le vieux château, et cette porte obscure qui y donne-; entrée... Les .nuages qui annoncent l'orage sont lourds, épais, et simulant trop le tourbillon de poussière ou la fumée... D'accord. La vapeur rougeàtre...Gette vapeur est crue... D'accord encore, pourvu que vous ne parliez pas de .celle qui couvre ce moulin qu'on voit à gauche. C'est une imitation sublime de la nature. Plus je la regarde, moins je connais les limites de l'art. Quand on a fait cela, je ne sais plus ce qu'il y a d'impossible.

Une caravane.

C'est au sommet et au centre de la toile, sur un mulet, une femme qui tient un petit enfant, et quirallaile. Cette femme et ce mulet, partie sur un autre mulet chargé de hardes, de bagages, d'ustensiles de ménage, sur celui qui le conduit et sur le chien qui le suit ; partie sur un autre mulet pareillement chargé de bagages et de marchandises : et ce chien, et ce conducteur, et les deux mulets, sur un troupeau de moutons, ce qui forme une belle pyramide d'objets entassés les uns sur les autres, entre des rochers arides à gauche, et des montagnes couvertes de verdure à droite.

Voilà ce que produit l'affection outrée et mal entendue de pyramider, quand elle est séparée de l'intelligence des plans. Or il n'y a ici nulle intelligence, nulle distinction de plans. Tous ces objets semblent vraiment assis les uns sur les autres, les moutons à la base ; sur cette base de moutons les deux mulets, le conducteur et son chien ; sur ce chien, ces mulets et le conducteur, le mulet de la femme ; sur ce dernier, la femme et son enfant, qui forment la pointe.

Monsieur Lontherbourg, quand on a dit que, pour plaire à l'œil, il fallait qu'une composition pyramidat, ce n'est pas par deux lignes droites (|ui allassent concourir en un point, et former le sommet d'un triangle isocèle ou scalène ; c'est par une ligne serpentante qui se promen.àt sur différents objets, et dont les inflexions, après avoir atteint, en rasant,lacime de l'objet leplusélevéde la composition, s'en allassent en descendant par d'autres inflexions raser la cime des autres objets ; encore cette règle soulfre-t-elle autant d'exceptions qu'il y a descènes dilférentes en nature.

Du reste, cette caravane est de couleur vigoureuse ;

les objets en sont bien empâtés, et les figures très-pittoresquement ajustées. C'est dommage que ce soit un chaos pointu. Jamais ce chaos ne se tirera des montagnes où le peintre s'est engagé ; il y restera. (Salon de 1765.)

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