‹ Morceaux choisisChapitre 23 sur 25 · AINSI NOUS N'AVONS PLUS STRASBOURG · texte numérisé non relu

AINSI NOUS N'AVONS PLUS STRASBOURG

Là rêva Gutenberg, là se dressa Lothaire ;

Ce ciel est notre azur, ce champ est notre terre !

Nous nous sommes laissé prendre ces grands pays, Nous, France !

En même temps nous sommes envahis Par le prêtre, et flairés par la louve romaine ! Ainsi nous subissons la schlague qui nous mène 1 Ainsi nous acceptons sur nous le traînemenl Du syllabus gothique et du sabre allemand ! Ainsi nous permettons au reître, au bonze, au cuistre, De reclouer sur nous le grand linceul sinistre. L'ignorance, l'erreur, le mensonge et la nuit ! Ainsi l'immense aurore aux cieux s'évanouit I Ainsi, pourvu qu'il ait au poing de l'eau bénite, Pourvu qu'après avoir fui devant le samnite. Il dresse un sombre glaive à la gloire inconnu. Le premier misérable imbécile venu Peut nous crier : Paix là, vous tous ! Gare à qui bouge I

Mais nos pères auraient mordu dans du fer rouge t

0 France, un de tes fils devant toi s'agenouille. L'humble prêtre de l'art divin que rien ne souille T'apporte sa tristesse et son auguste amour. Quand toutes les grandeurs d'un pays tour à tour, Sous l'acharnement vil du sort opiniâtre, S'écroulent, dans les jours ténébreux, le théâtre. Qui jadis, riant, grave, orageux ou serein, Parlait aux nations par deux masques d"airain. Doit, quand saigne la plaie horrible des frontières, Ne dire au peuple ému que des choses altières. Quand la patrie en deuil baisse les yeux devant Sa vieille histoire en cendre, ù terre, éparse auvent, Quand le fier Gapitole a fait place au Calvaire, Nous avons pour devoir le souvenir sévère. Et l'homme est par les chants de la muse avili, S'il y puisse une ivresse allant jusqu'à l'oubli. Désormais, après tant d'angoisse, après les fuites, Les camps cernés, les murs vendus, les tours détruites, Et la captivité des sombres légions, Quand l'Europe nous hait, nous qui la protégions, Ces hymmes qu'on appelle Ode, Drame, Épopée, Devront ressembler tous à des fourreaux d'épée.

{Toute la Lyre. Corde d'airain.)

Si le tigre en ses dents emporte la brebis, Des resplendissements furieux et subits Sortiront tout à coup de ces puissants poëmes ; Leurs vers serontgrondants, menaçants et suprêmes; On y sentira sourdre un souffle de combat. On y verra la gloire en pleurs sur son grabat, Et ces grandes clameurs auront des voix hautaines Remuant l'âpre honte au cœur des capitaines Et leur donnant la rage et la soif de plonger Leur honneur dans ce flot sublime, le danger ; Et c'est ainsi qu'on sauve un peuple, et que l'on fonde. Dans toi, Paris, dans toi, Rome, une âme profonde. Ne venez pas ici chercher d'autre plaisir Que d'entrevoir un glaive et de le ressaisir ; L'art ne doit aux esprits que des fêtes viriles ; Ayons d"affreux jours, soit, mais pas d'intants stériles. Plus le bonheur décroît, plus le cœur doit grandir ; L'astre accepte la nuit pour y mieux resplendir. L'étoile, dédaigneuse au fond des cieux funèbres, A l'augmentation de l'ombre et des ténèbres Répond par la croissance auguste des rayons. C'est pourquoi tous ici, tous, qui que nous soyons. Fils de ceux qui de près virent Berlin et Vienne, Ne trouvant pas qu'il soit juste et qu'il nous convienne D'avoir de tels aïeux et de n'y point songer Et de laisser leur gloire en gage à l'étranger, Ayant le sombre ennui d'hommes sur qui l'on marche. Nous souvenant que c'est à nous de porter larche Et d'être à l'avant-garde altière du progrès, Nous pensons qu'il est bon d'aiguiser nos regrets. Et qu'avec un fer rouge il faut toucher nos plaies. Et que, puisque déjà reverdissent les haies.

Puisque voici venir le mois de mai charmant. Nous devons regarder le sacré firmament, Les bois, les champs, le lys, la rose, la pervenche. Avec cette pensée au cœur : notre revanche !

Si nous nous laissons mettre aux fers parle destin. Si, tournés vers le soir et non vers le matin, Nous pouvions, prisonniers, continuer de vivre, Si nous ne pleurions pas, l'àme de colère ivre, Chacun de nous ayant sur le front la rougeur De n'être pas celui qu'on attend, le vengeur ; Ah ! si nous n'étions pas pensifs devant tout homme Qui flétrit son bourreau, se redresse et se nomme. Et lui prend son épée afin de le tuer, Si nous pouvions nous taire et nous habituer A l'opprobre et montrer, transformation vile. Qu'on peut être Thersite après qu'on fut Achille, Si nous donnions raison aux rois riant entre eux. Si nous découvrions en nous des cœurs affreux Prêts aux consentements infâmes de la chute. Si devant le vainqueur criant : Cessons la lutte. Paix ! et restons-en là ! nous disions : J'y pensais ! Ah I tout serait fini ! de sa tête, ô Français, La France arracherait, de ses mains indignées, Ses lauriers, et, parmi ses cheveux, des poignées D'étoiles qui s'iraient éteindre dans la nuit ! Non, nous ne serons pas ce qui s'évanouit ; Non, nous ne serons pas le fils qui dégénère. Et nous saurons hâter le réveil du tonnerre ; Non, nous n'acceptons pas notre honneur obscurci î Car ce qui fait un peuple illustre, le voici : C'est le théâtre, c'est la tribune, c'est l'âme

De tout homme allumée à toute pure flamme, C'est l'essor pour l'esprit, le travail pour le corps. C'est l'art, c'est la pensée — et l'ennemi dehors. Tant qu'ils sont en Alsace et qu'ils sont en Lorraine, Ils sont chez nous. Sur toi, peuple, leur sabre traîne. Ils t'ont pris ton bien, peuple. Eh bien, on le reprend. Ah! même le plus grand des siècles n'est pas grand Si quelque ombre de honte est mêlée à sa gloire. Avec une aile blanche avoir une aile noire, Non, France, non ! jamais ainsi tu n'as vécu. Et la paix n'est la paix qu'après qu'on a vaincu.

0 Grèce ! ô Périclès ! jours fiers ! âge splendide î

Pindare d'un côté, de l'autre Thucydide ;

L'idéal du réel devenait le vrai nom,

Et Phidias sculptait le mur du Parthénon ;

Hippocrate tâtait le pouls de Démosthène ;

Les peuples s'abreuvaient de lumière aux fontaines

Qu'on nomme Appollodore, Euripide, Platon ;

Le dur Solon, levant sur Thespis son bâton.

Était mort, et Socrate ôtait les dieux à l'homme ;

Athènes vaguement semblait éveiller Rome

Qui répondait du fond de l'ombre à son appel, —

Et les Perses étaient chassés de l'Archipel l

Qui donc a dit : La France tombe t Demain on verra tout à coup La grande pierre de sa tombe Se lever lentement debout.

Oui, demain, oui, l'heure est prochaine. Voyez. Elle se dresse, ayant Dans ses deux poings, où pend sa chaîne. Un tronçon d'épée effrayant.

Oui, l'avenir nous le ramène, Ce puissant glaive où Dieu clément A remplacé la lame humaine Par le céleste flamboiement.

Oh ! souhaitons la bienvenue A ce glaive prodigieux î Qu'il nous fasse voir dans la nue Le groupe étoile des aïeux !

Que son éclair montre à notre âme Toutes ces faces de géants, Martel qui terrasse Abdérame, Jeanne qui délivre Orléans.

Et ces preux, beaux dans leur croyance, Bayard qui ne plia jamais, Marceau qui mourut sous Mayence, Hoche qui fût mort devant Metz !

Qu'on écoute leurs voix bruire Et qu'on ne puisse deviner Si c'est Kléber qu'on entend rire, Ou le ciel qu'on entend tonner.

Que ce fier glaive de la France Soit le glaive du genre humain ; Qu'il abolisse la souffrance, Épée aujourd'hui, soc demain ;

Qu'il soit pour tous la délivrance, Qu'il perce le nuage obscur.

Et qu'il nous rende l'espérance Ici-bas, et là-haut l'azur !

Que ce glaive crée et foudroie.

Qu'il sème à coup d'éclairs le jour.

Et qu'il en sorte de la joie, Et qu'il en sorte de l'amour !

Sur toute la terre ravie, Qu'il allume avec sa clarté Un sublime orage de vie, De victoire et de liberté !

Qu'il fauche le mal comme Therbe î Qu'on dise ; il a fondé nos droits ; Et qu'il soit à jamais superbe Par l'immense faite des rois I

Paris. 19 février 1872.

Patrie. H

Soyez juges, soyez apôtres, soyez prêtres,

Dites le vrai. Surtout n'expliquez pas les traîtres!

Car l'explication finit par ressembler

A l'indulgence affreuse, et cela fait trembler.

Ne me racontez pas un opprobre notoire

Comme on raconterait n'importe quelle histoire.

Quelle est la quantité d'assassinats permis? Jusqu'où peut-on s'entendre avec les ennemis ? Jusqu'où peut-on couper la gorge à la patrie ? L'épaule de Raguse est-elle trop flétrie? Dupont mérite-t-il tout ce qui l'accabla ? — Non, non, je ne veux point de ces recherches-là ! Je frémis, la rougeur au visage me monte, Voilà tout. Je veux être un ignorant de honte. Je veux rester stupide et furieux devant Les coups du sort, les coups de mer, les coups de vent, Auxquels vient s'ajouter le guet-apens d'un lâche. Je prends le crime en bloc. Qui me calme, me fâche.

Non, l'histoire n'est point un lavage d'égout. Historiens, ayez les traîtres en dégoût,

(Toute la lyre. Corde d'airain.)

Ne rôdez point avec vos lampes dans leur cave ; Ne dites pas : Pourtant ce lâche était un brave ! Ne cherchez pas comment leur forfait se construit Et s'éclaircit. Laissez ces monstres à la nuit. Où donc en serions-nous si Ton s'expliquait Ihomme Qui tel jour a livré Paris ou trahi Rome ! Discuter, c'est déjà l'absoudre vaguement.

Quoi ! vous alléguerez ceci, cela ; comment Il se fait qu'on devient ce misérable étrange ; Quoi î vous m'expliquerez le pourquoi de la fange 1 Vous me ferez toucher du doigt que le soldat Ayant le fier devoir de mourir pour mandat A pu vendre le peuple et la France et l'armée ; Qu'il a pu devenir, souillant sa renommée, Transfuge, sans nausée et sans rébellion ; Et qu'un renard était dans la peau du lion !

Vous aurez pour ces faits, dont l'effroi me pénètre, Des prétextes, qui sait ? et des motifs peuVètre ! Non, je n'ai pas l'humeur d'écouter vos discours Quand notre vieil honneur m'appelle à son secours, Quand le malheur public sous ma fenêtre passe, Si l'abject trahisseur vient me demander grâce. Je suis d'airain, je suis sourd, aveugle et muet ; J'aurais horreur de moi si mon cœur remuait !

Il ne me convient pas, sachez-le, de comprendre Qu'un homme, ayant l'épéeenmain ait pu la rendre; Je ne veux pas savoir si ce gueux se méprit ; Il ne me convient pas de mettre en mon esprit

L'itinéraire affreux que suit le parricide.

Je ne veux pas qu'un grave écrivain m'élucide,

Avec faits à l'appui, groupés et variés.

Le cerveau de Clouet, le cœur de Dumouriez.

Ma strophe est l'euménide et je poursuis Oreste.

Meurtrier, c'est assez. Ce mot dit tout. Le reste

Est inutile, et peut être nuisible. Il faut

Que Juvénal arrive et dresse l'échafaud.

Et qu'Eschyle, dieu noir, justicier olympique

Frappe le traitre avec le plat du glaive épique.

Lorsqu'un fourbe exécré du peuple qu'il perdit, Un marchand de patrie et d'honneur, un bandit, 'Vous prend pour avocats, ô penseurs, lorsqu'il ose 'Vous porter son dossier, vous charger de sa cause. Je suis content de vous si votre plaidoyer, Justes historiens, consiste à foudroyer.

Toute explication d'un monstre l'atténue; Je veux la perfidie immonde toute nue.

Le scélérat montré sans voile à tous les yeux Donne un frisson meilleur et m'épouvante mieux. Pour de certains forfaits clémence est connivence. Quand dans l'intérieur d'un grand crime j'avance. Quand dans l'ombre un cadavre auguste est découver Quand il s'agit du flanc de ma mère entr'ouvert, Quand l'impur ouvrier d'une exécrable trame, Monk livrant un pays, Deutz livrant une femme, Goriolan, Leclerc, Pichegru, m'apparalt.

Quand j'entre dans cette àme et dans cette forêt,

Je tremble, et je veux être, à cette approche noire, Averti par le cri terrible de Thistoire.

Devant l'affront, devant le traître à son pays,

0 deuil ! devant les champs paternels envahis,

Devant le râle affreux des cités violées,

Devant le sang versé pour rien dans les mêlées.

Si facile qu'on soit au pardon, non ! jamais î

Il faut punir ! — Devant Baylen, devant Metz,

C'est pour la France en pleurs que notre cœur se serre.

La lapidation publique est nécessaire.

Aux pavés, tous ! frappons t et que l'écrasement

Du bandit soit sous l'ombre et les pierres fumant !

Pas de grâce ! il faut être ou vengeur ou complice ;

Et quiconque n'est pas du crime est du supplice.

Hélas !

Ce que je veux tuer, ce n'est pas lui, C'est son crime. Cet homme a failli, s'est enfui, A tout perdu !

Pour Tàme épouvantable et vile, Pour celui qui livra la porte de la ville. Qui donna ses soldats comme on donne un troupeau. Qui poignarda la gloire et vendit le drapeau, Pour cet homme de deuil, de mensonge et de ruse. Les sombres firmaments n'admettent pas d'excuse.

Après que, dans un siècle où tout semble effacé. Un si lâche assassin de l'honneur a passé,

On ne tient plus à vivre, on ne sait plus que croire ;

Et la vertu, la foi, la probité, l'histoire,

Sont comme des rayons dans la mer engloutis.

Si l'on voulait mêler cet homme à ses petits,

La tigresse serait indignée et confuse ;

La fauve honnêteté des antres le refuse

Et ne lui donne point dans les bois frémissants

Place parmi les loups hideux, mais innocents ;

Et toute la nature, étant une patrie,

Abhorre, en sa sauvage et fière rêverie,

Le fourbe autour duquel Satan vient chuchoter.

L'astre des cieux nest pas d'avis qu'on puisse ôter

Sa honte à ce damné dont Gain est Tancètre

Et veut le voir infâme après l'avoir vu traître.

Ne faisons point douter les hommes ; laissons-leur

L'horreur du meurtrier, du menteur, du voleur;

Ne troublons pas en eux la notion du juste ;

Faisons luire à leurs yeux la certitude auguste.

L'héroïsme est un ciel, l'honneur est un azur ;

Si vous livrez le peuple au scepticisme obscur.

Il ne sait plus quelle est la lueur qui le mène;

Alors tout flotte ; alors la conscience humaine

A des blêmissements pires que la noirceur.

L'esquif dans l'eau diffuse a son avertisseur. La boussole ; il navigue ; et les hommes ont l'àme. Laissez-leur ce conseil, laissez-leur cette flamme ; La droiture est leur pôle et le devoir leur nord ; La flotte en pleine mer et le peuple en plein sort, La vie étant brumeuse et l'ombre étant profonde, Ont besoin, dans la vaste obscurité de Tonde,

AUX HISTORIENS lôf

L'une de voir l'étoile et l'autre de voir Dieu. Dieu, c'est Ja vérité rayonnante au milieu Des ténèbres, du doute et de l'idolâtrie: Et, quand les ennemis sont là, c'est la patrie.

Pour qui vend son pays, ciel noir, pas de pitié î

Ah ! ne partageons point le crime par moitié Entre le hasard louche et l'homme misérable ! Pas de grâce ! Imitons l'abîme vénérable Qui ne se laisse pas détourner de son but. Tout forfait doit payer au châtiment tribut ; La justice est la loi, la loi que rien ne touche ; La peine a pour épée une flamme farouche ; Le glaive de cet ange horrible est sans fourreau. Pas plus que le hibou ne devient passereau, Pas plus que le corbeau ne se change en colombe» Un perfide ne peut être un juste, et la tombe Pose et ferme à jamais son couvercle sur lui.

Les peuples, dont l'honneur est le seul point d'appui.

Veulent que le destin sur ce monstre exemplaire

Jette une catastrophe égale à leur colère ;

Il convient que Judas ait Judas pour bourreau ;

J'approuve le boulet qui terrasse Moreau

Et qui fut ce jour-là ressemblant au tonnerre.

Tout cet inattendu formidable où Ton erre, Qu'on nomme histoire, où l'ombre a le ciel pour reflet, C'est l'océan, tremblant, terrible, et, bien qu'il ait De vagues mouvements de berceau, c'est le gouffre.

i68 PATRIE

L'homme en ces profondeurs travaille, cherche, souffre,

El l'espérance vole en avant, doux oiseau !

0 pilote démon qui trahit le vaisseau 1

Malheur au matelot monstrueux qui se traîne

Et fait avec sa vrille un trou dans la carène

Quand le navire lutte en proie aux aquilons I

Historien, soyez implacable aux félons.

Je me sens inclément quand la patrie expire ;

Je ne hais point la mort, trouvant la honte pire ;

Je ne suis pas sévère et terrible à demi ;

Lorsqu'il s'agit de mettre en fuite l'ennemi.

J'exige la fureur, l'effroi, la réussite I

Vous tenez le stylet tragique de Tacite,

Eh bien, soyez farouche et dur. Il me déplaît

Que le narrateur fasse un détail trop complet

De la difficulté de combattre, et calcule

eomplaisamment le lieu, l'heure, le crépuscule.

La distance, le temps de marcher au canon ;

Si les soldats étaient bien disposés ou non;

S'il n'était point venu d'ordre contradictoire.

Je n'aime pas entendre ainsi parler l'histoire ;

Et ce tas d'arguments, de motifs, de raisons.

C'est l'encouragement sinistre aux trahisons.

La plaidoirie est sombre, et l'excuse est malsaine.

Ah! vous semez Grouchy? vous récoltez Bazaine !

15 janvier 1875

Peuple, ce siècle a vu tes travaux surhumains.

Il t'a vu repétrir l'Europe dans tes mains.

Tu montras le néant du sceptre et des couronnes

Par ta façon de faire et défaire des trônes ;

A chacun de tes pas tout croissait d'un degré ;

Tu marchais ; tu faisais sur le globe effaré

Un ensemencement formidable d'idées ;

Tes légions étaient les vagues débordées

Du progrès s'élevant de sommets en sommets ;

La Révolution te guidait ; tu semais

Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne ;

Ta gloire, ô peuple, avait l'aurore pour campagne,

Et le jour se levait partout où tu passais ;

Comme on a dit : les Grecs, on disait : les Français ;

Tu détruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,

Ici le moyen âge et là le saint-office ;

Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit ;

Ta clarté grandissante engloutissait la nuit ;

Toute la terre était à tes rayons mêlée ;

Tandis que tu montais dans ta voie étoilée.

Les hommes t'admiraient, même dans tes revers :

Parfois tu t'envolais, planant ; et l'univers,

{L Année terrible.)

Vingt ans, du Tage à l'Elbe et du Nil à l'Adige, Fut la face éblouie, et tu fus le prodige ; Et tout disparaissait, — Histoire, souviens-t'en, Même le chef géant, sous le peuple titan.

De là deux monuments élevés à la gloire. Le pilier de puissance et l'arche de victoire. Qui tous deux sont toi-même, ô peuple souverain. L'un étant de granit et l'autre étant d'airain.

Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.

Oh ! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile.

Comme on va les garder, et comme nuit et jour

On va veiller sur eux avec un sombre amour I

Ah 1 c'est presque un vengeur qu'un témoin d'un autre âge

Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage ;

Nous puiserons en eux lardeur de châtier.

Sur ce hautain métal et sur ce marbre altier,

Oh ! comme on cherchera d'un œii mélancolique

Tous ces fiers vétérans, fils de la République !

Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil ;

Car la défaite augmente, aux yeux du peuple en deuil.

Le resplendissement farouche des trophées ;

Les âmes de leur feu se sentent réchauffées ;

La vision des grands est salubre aux petits.

Nous éterniserons ces monuments, bâtis

Par les morts dont survit l'œuvre extraordinaire ;

Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,

Et de leur marche encore on entend les éclats;

Et les pâles vivants d'à présent sont, hélas!

Moins qu'eux dans la lumière et plus qu'eux dans la tombe.

Écoutez, c'est la pioche ! écoutez, c'est la bombe ! Qui donc fait bombarder? Qui donc fait démolir? Voust

Le penseur frémit, pareil au vieux roi Lear Qui parle à la tempête et lui fait des reproches. Quels signes effrayants ! d'affreux jours sont-ils proches ? Est-ce que Tavenir peut-être assassiné ? Est-ce qu'un siècle meurt quand l'autre n'est pas né? Vertige ! de qui donc Paris est-il la proie? Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie. Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.

C'est à qui frappera, c'est à qui détruira. Peuple, ces deux chaos ont tort; je blâme ensemble Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

Soit! De ces deux pouvoirs, dont la colère croit,

L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;

Versaille a la paroisse et Paris la commune ;

Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une;

Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,

Est-ce bien le moment de sentre-dévorer.

Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie ?

0 fratricide ! Ici toute la frénésie

Des canons, des mortiers, des mitrailles ; et là

Le vandalisme ; ici Charybde, et là Scylla.

Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs étouffées,

Chacun ôte à ta gloire un de tes deux trophées ;

Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux ; Et de ces deux pouvoirs étrangement rivaux Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne, L'un prend l'Arc de Triomphe, et l'autre la Colonne i

Mais c'est la France ! Quoi, Français, nous renversons

Ce qui reste debout sur les noirs horizons 1

La grande France est là 1 Qu'importe Bonaparte I

Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte ?

Otez Napoléon, le Peuple reparaît.

Abattez l'arbre, mais respectez la forêt.

Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,

Peuplant les champs, les tours, les barques amirales.

Franchissant murs et ponts, fossés, fleuves, marais.

C'est la France montant à l'assaut du progrés.

Justice î ôtez de là César, mettez-y Rome.

Qu'on voit à cette cime un peuple et non un homme î

Condensez en statue au sommet du pilier

Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,

Vengeur des droits, vainqueur du mensonge féroce !

Que le fourmillement aboutisse au colosse 1

Faites cette statue en un si pur métal

Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal ;

Incarnez-y la foule, incarnez-y l'élite ;

Et que ce géant peuple, et que ce grand stylite

Du lointain idéal éclaire le chemin.

Et qu'il ait au front l'astre et l'épée à la main 1

Respect à nos soldats, rien n'égalait leurs tailles ! La Révolution gronde en leurs cent batailles;

La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,

S'est faite pierre là, s'est faite bronze ici ;

De ces deux monuments sort un cri : Délivrance !

Quoi ! de nos propres mains nous achevons la France !

Quoi! c'est nous qui faisons cela ! nous nous jetons

Sur ce double trophée envié des Teutons,

Torche et massue aux poings, tous à la fois, en foule !

C'est sous nos propres coups que notre gloire croule î

Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de près, de loin,

Toujours, partout, avec la Prusse pour témoin !

Ils sont là, ceux à qui fut livrée et vendue

Ton invincible épée, ô patrie éperdue !

Us sont là, ceux par qui tomba l'homme de Ham !

C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram!

Marengo raturé, c'est Waterloo qui reste.

La page altière meurt sous la page funeste;

Ce qui souille survit à ce qui rayonna ;

Et pour garder Forbach on supprime léna !

Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale

De feu, de fer, de plomb sur l'arche triomphale.

Honte ! un drapeau tudesque étend sur nous ses plis,

Et regarde Sedan souffleter Austerlitz !

Où sontles Charentons, France ? où sont les Bicêtres ?

Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les ancêtres.

Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouille,

Terribles, secouant leur vieux sabre rouillé,

Cherchant au ciel la grande aurore évanouie ?

Est-ce que ce n'est pas une chose inouïe

Qu'ils soient violemment de l'histoire chassés.

Eux qui se prodiguaient sans iamais dire : Assez I

Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noire Et le passé, captifs et cernés dans leur gloire, Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus, Eux les pères vainqueurs, par nous les fils vaincus ?

Hélas ! ce dernier coup après tant de misères, Et la paix incurable où saignent deux ulcères, Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Hay, Après Strasbourg brûlée, après Paris trahi ! La France n'est donc pas encore assez tuée ?

Si la Prusse, à l'orgueil sauvage habituée,

Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon,

Si la Prusse, tenant Paris sous son talon.

Nous eût crié : « Je veux que vos gloires s'enfuient.

Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient,

Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre ; il faut

M'en délivrer ; ici, dressez un échafaud,

Là, braquez des canons ; ce soin sera le vôtre.

Vous démolirez l'un, vous mitraillerez l'autre.

Je l'ordonne. » 0 fureur I comme on eût dit : « Souffrons 1

Luttons ! c'est trop ! ceci passe tous les affronts!

Plutôt mourir cent fois ! nos morts seront nos fêtes 1 »

Gomme on eût dit : « Jamais ! Jamais ! »

Et vous le faites

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