A VOUS TOUS
Je ne vous cache pas que je pense à nos pères.
Durs au tigre, ils mettaient le pied sur les vipères ; Ils affrontaient la griffe, ils bravaient les venins Et ne craignaient pas plus les géants que les nains. Ils étaient confiants, ils faisaient de grands songes. Et par toute lEurope, au-dessus des mensonges, Des crimes, des erreurs, ils faisaient sans repos Flotter ces fiers chiffons qu'on appelle drapeaux ; Quand les rois accouraient vers nous, gueules ouvertes, Quand, fauve, horrible, éparse en nos campagnes vertes. Quelque armée arrivait, ils étaient là. Souvent Ils avaient dissipé, comme un nuage au vent. Les rois au cœur d'airain, si superbes naguère. Que les fleurs qu'ils mettaient à leur chapeau de guerre N'avaient pas encore eu le temps de se faner.
Je sais que l'homme fort ne doit pas s'étonner. Et qu'il est de bon goût d'envoyer des bouffées
{Toute la Lyre. Corde d'airain).
De cigare à l'histoire, aux tombeaux, aux trophées. Boire son vin vaut mieux que répandre son sang. Je sais que le dédain sied aux cœurs d'à présent Et que des gens d'esprit et de bon sens qu'enivre Ce but sublime, rire et digérer, bien vivre, Sont grands, certe, et n'ont point le travers puéril De vénérer ces vieux qui cherchaient le péril. Les filles ont des droits, sans doute, et, je l'avoue, C'est doux de contempler sur leur gorge et leur joue Les roses et les lys, et la poudre de riz. Quel ténor aura-t-on cette année à Paris? Est-ce de damas rose, ou bien de satin mauve Qu'il faut vêtir sa belle et tendre son alcôve ? Quand passe, éblouissante et faite pour aimer, Une femme au front pur et charmant, s'informer Si cet ange est à vendre, et combien on l'achète ; Prier chez Dupanloup et souper chez Vachette ; Croire et jouir; hanter des membres du Sénat ; Attendre, dos au feu, le sourire incarnat De l'aurore, attablés à des brelans féroces, Pendant que nos cochers dorment sur nos carrosses ; Dormir, bâiller, railler, ignorer, être ainsi. C'est beau, je le répète ; et je comprends aussi Qu'on évite un aïeul comme on fuit un reproche. Et qu'on soit élégant, et qu'on n'ait dans sa poche. Tandis que d'autres vont pieds nus sur le pavé. Que de l'or dans de l'eau de Cologne lavé. Je ne suis point ingrat pour l'air que je respire Jusqu'à n'y point sentir le parfum de l'empire. Et le Napoléon troisième a fait nos cœurs Tels qu'ils sont, gracieux, point fanfarons, moqueurs : Toujours les Sybaris ont bafoué les Romes ;