Jürrcuer, Il
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Mais la combinaison de Matthieu est des plus fragiles. Même sous la forme abrégée où il la présente, la parabole ne conduit pas à la morale qu'il en tire. Dieu est comme le berger qui cherche la brebis perdue, et qui se réjouit quand il l’a retrouvée : donc, conclut Matthieu, il ne veut pas qu'on scandalise les petits. La déduction peut être légitime, mais ce ne peut être l'application originelle de la parabole. La conclusion naturelle de celle-ci est que Dieu s'intéresse, non pas spécialement aux âmes des humbles fidèles, que représenteraient les cent brebis, mais aux âmes des pécheurs qui sont hors du bercail, comme la brebis égarée, et que la conversion de ces malheureux procure. en un sens, plus de joie au ciel que la fidélité de ceux qui n'ont pas péché.
C'est ce paradoxe qui aura déconcerté le rédacteur du premier Évangile, comme il en a déconcerté bien d’autres; Matthieu n’a pas voulu que Dieu parüt plus sensible au retour des coupables qu’au service des hommes de bien ; il n’a pas voulu non plus laisser passer pour Justes des gens qui ne croÿaient pas en Jésus; enfin, comme il interprétait la parabole en allégorie et qu'il voyait dans le Christ le pasteur des brebis, il n'avait que faire de la convocation des amis et voisins qui participent à la joie du berger. Il a connu la parabole dans son intégrité ; ne Jugeant pas à propos de la reproduire telle quelle et croyant pouvoir en tirer parti pour sa lecon contre le scandale des faibles, il en a élagué tout ce qui ne convenait pas à l'application qu'il en voulait faire.
Quant à la parabole de la Drachme perdue, il ne pouvait l'utiliser, parce qu'elle ne signifie rien sans la conclusion qu’on trouve dans Luc. On aurait tort de supposer qu'il ne l’a pas connue, car un élément de cette parabole est retenu dans le cadre artificiel qu'il a donné à la parabole des Brebis : la pensée des anges n'était pas autrement suggérée par celle du scandale des faibles, mais Matthieu
parlefdes anges parce qu'il en a trouvé mention dans la source où il a pris la première parabole. Comme il a modifié, en la résumant, la conclusion de celle-ci, il transpose et retourne pour ainsi dire la conclusion de la parabole des Drachmes : « Ainsi, vous dis-je, y aura-t-il joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur repenti », dans son préambule : « Car, je vous le dis, leurs anges, dans les cieux, voient constamment la face du Père qui est au ciel ». Les anges s'intéressent aux «petits » de Matthieu comme ils s'intéressent au pécheur repentant de Luc. Dans cette hypothèse, l’allusion aux anges protecteurs appartiendrait en propre à l’évangéliste, et il n’y aurait pas lieu de se demander si Jésus n’a pas dit des « enfants » ce que Matthieu entend des « petits ! ».
Luc, xv, 11, Et il dit : « Un homme avait deux fils, 12. et le plus jeune d’entre eux dit au père : « Père, donne-moi la part qui me revient de la fortune. » Et il leur partagea le bien. 13. Et peu de jours après, ayant tout ramassé, le plus jeune fils s’en alla dans un pays lointain et il y dissipa tout son avoir en vivant dans la débauche. 14. Et quand il eut tout dépensé, advint une grande famine dans ce pays-là, et luimême se trouva dans le besoin. 15. Et il alla s'attacher à l’un des habitants de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder des porcs. 16. Et il aurait bien voulu se garnir l'estomac des cosses que mangeaient les pores, et personne ne lui en donnait. 17. Et rentrant en lui-même, il dit : « Combien de gens aux gages de mon père ont plus de pain qu'il ne leur en faut, tandis que moi, je meurs de faim ici! 18. Je vais aller trouver mon père et lui dire: « Père, j'ai péché contre le ciel et devant toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme un de tes mercenaires. » 20. Et s’en allant, il vint trouver son père. Et comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut touché de com-
1. Cf. Jüncuer, loc. cit. On pourrait supposer que la source mettait en premier lieu la parabole des Drachmes et qu’il n’y avait d'application que pour la parabole des Brebis ; mais cette conjecture n’est pas très vraisemblable ; il est plus naturel que chaque parabole ait eu sa conclusion distincte et que le double rapport qui se remarque dans Marrn. xvinr, 10 et 14, corresponde à deux passages de la source, non à un seul passage, la conclusion de la parabole des Brebis, que l’évangéliste aurait exploité deux fois.
passion, et, accourant, il se jeta à son cou et l’embrassa. 21. Et le fils lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et devant toi; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. » 22. Et le père dit à ses serviteurs : « Apportez la plus belle robe et l'en revêtez, mettez-lui un anneau à la main et des souliers aux pieds; 23. amenez aussi le veau gras et tuez-le ; et mangeons et réjouissons-nous, 24. parce que mon fils que voici était mortetil est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. » Et ils se mirent à faire réjouissance.
25. Cependant son fils aîné était aux champs, et, en revenant, comme il approchait de la maison, il entendit (un bruit) de musique etde danses, 26. et, appelant un des serviteurs, il s'informa de ce que c'était. 27. Et celui-ci lui dit : « C’est que ton frère est venu, et ton père a tué le veau gras, parce qu'il le retrouve en bonne santé. » 28. Et il se fâcha, et il ne voulait pas entrer ; et son père, étant sorti, l'en priait. 29. Et répondant, il dit à son père : « Voilà tant d’années que je te sers, et je n’ai jamais désobéi à tes ordres ; et tu ne m’as jamais donné un chevreau pour faire réjouissance avec mes amis. 30. Et lorsque ce tien fils, qui a mangé ton bien avec des courtisanes, est arrivé, tu as tué pour lui le veau gras! » 31. Et il lui dit : « Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi; 32. mais il fallait faire fête et se réjouir, parce que ce tien frère était mort et qu'il vit, qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. »
La parabole du Fils prodigue se détache des précédentes par la courte formule d'introduction : € Etil dit. » L'importance du récit justifie certainement l'ouverture d’un alinéa; mais la reprise pourrait marquer ici, comme en d’autres endroits, le passage d’une source à une autre, ou la réunion de pièces qui étaient séparées dans le document d’où on les a extraits !.
Il s’agit cette fois d’un père de famille qui avait deux fils ?. Le plus jeune, pour des raisons qu’on n’a pas besoin de raconter, mais que sa conduite ultérieure laisse facilement deviner, demande au père ? de lui remettre sa part
1. Cf. Luc, xvi, 19, où la parabole du Riche et de Lazare vient sans introduction.
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3. V. 12. La leçon de plusieurs ms. latins et de Sc. : « Et le plus jeune lui dit : Père, donne-moi, etc. », paraît venir simplement de ce qu'on a voulu éviter la répétition du mot « père ». Le même motif explique la leçon de Ss. : « Le plus jeune dit à son père : Donne-moi la part qui me revient de {on bien. »
d'héritage !. D'aprèsla Loi ?, cette part devait être la moitié de celle qui était réservée à l'aîné. On ne pouvait attribuer une pareille démarche à celui-ci sans compliquer inutilement la parabole : l’ainé, pour demander sa part, aurait dû en quelque sorte renoncer à la succession principale et céder son droit d’ainesse au plus jeune. On voit, en effet, que le fonds du patrimoine familial lui est assuré, mais que le père en retient l’usufruit jusqu'à sa mort. Ce doit être pour cette cause, et non parce que le second fils, étant plus jeune, doit être censé plus étourdi, que l’aîné a reçu le rôle du sage, et le cadet celui du prodigue. En droit, le partage n’est exécutable qu’au décès du testateur; le plus jeune fils, en réclamant la jouissance immédiate, a sollicité une faveur ; l'aîné, qui n’a rien demandé, a sa part garantie, mais il reste à l'égard du père dans la même situation qu'auparavant ; on n'est pas obligé de supposer qu'il na pas voulu, par piété filiale, entrer en possession du patrimoine *. De tels arrangements étaient dans Îles habitudes de ce temps, et un cadet pouvait avoir de bons motifs pour solliciter les moyens de se créer une situation indépendante.
Mais à peine le partage a-t-il été fait, que le jeune fou
1. pépos rüs oùoiac ne peut désigner que la fortune du père, et il est inutile de suppléer, avec Ss. (supr. cit.), l'adjectif possessif.