‹ Moreau le jeune, 1741-1814Chapitre 10 sur 66 · KUVRES DE MOUÈHIL — PROLOGUE DE LA PRINCESSE D'ÉLIDE · texte numérisé non relu

KUVRES DE MOUÈHIL — PROLOGUE DE LA PRINCESSE D'ÉLIDE

MUKKAi; LE .TEL NE

Aux Méiamoi‘ijhoses succède, eu 1773, /c Théâtre de Molière neec les Remarques de Bret.

Molièi'c, il (aut l’avouer, ne lui pas, malgré le respect dont sa mémoire était toujours entouj‘ée. Fauteur favori du xviiF siècle. Il lui manquait, à lui comme à Corneille, ce raflinemeut subtil dans la pensée et ce style atténué qui plaisaient tant aux coiitemporaiiis de Marivaux et de Voltaire. Ils étaient de trop haute taille. Ou sait le discrédit où était tombé le Théâtre de Corneille et (juelles étranges critiques Voltaire se permit imjmuémeul dans l’édition qu’il lit de ses œuvres.

Racine seul , parmi les grands auteurs de Louis XIV, plaisait aux femmes par ses tragédies de l’amour et l’o])inion des femmes ne soutirait pas alors de contradicteurs.

Molière était donc toujours admiré, mais peu pratiqué; au point (pic Reaumarehais put lui emprunter des scènes, sans susciter les protestations de la critique. Ou le lisait peu; il y avait près de ([uarante ans (pi’il n’avait été fait une belh' édition de son Théâtre. La dernière avait paru en 17I4, avec les ligures de Roucher, f[ui, depuis lors, p('rj)étnelh“ment copiées et réduites, avaient servi à orner toutes les éditions de moindre format, |)id)liées en f’rance et à l’étranger.

Le Molière de Moreau h* .lenne faisait donc ligure de nouveauté. Ses trente-trois vignettes furent giavées par Simonet, De Launay, Xée, Dnclos, llelrnan, etc.,

c’est-à-dire par les artistes les plus adroits. Cependant, aucune de leurs planches ne peut donner, à qui ne les a pas vus, l’idée des dessins orig-inaux. Toute riiahileté de la pointe, toute la maîtrise du métier, ne sauraient rendre l’extraordinaire trans- [)arence de ces lavis. Une lumière légère et difïuse éclaire ces appartements, depuis les corniches jusqu’au sol ; elle pénètre dans les jjièces voisines par les portes entr’onvertes ; on la suit partout; elle donne l’espace, la profondeur, la réalité à des scènes qui en deviennent grandes dans leur exiguïté. Et tout cela, exécuté avec les moyens les plus simples, avec un peu de bistre, qui suffît à exprimer toute la gamme des valeurs.

Remarquons d’abord les fonds d’architecture de cette décoration thécàtrale. Moreau les a traités avec le môme soin que les j)ersonnages et il en sera de même dans tout son oeuvre. Ne lui en faisons pas un mérite particulier. Pour tous les artistes de ce temps, aussi bien les peintres que les dessinateurs, Pétude de l’architecture était une partie de l'éducation première. On estimait cpie, pour être complet dans un art, on devait les connaître tous. On n’avait pas encore l’idée de ces praticiens qui vont d’atelier en atelier, établissant la perspective des compositions décoratives ou des tableaux d’histoire des peintres en vogue.

Moreau le .leune dessinait lui-même les portiques, les colonnades, les lambris sculptés, les trumeaux avec une telle lidélité, qu’ils pourraient être cons-

ŒUVRKS D1-: MOLIÈRE. — L.\ l’RINCESSE D ÉLIDE

Iruits sur ses modèles. Les salles du Festin royal et de la Fête de Loiieeeiennes^ sont des chefs-d’œuvre de précision architecturale en même temps que de couleur : la vérité du cadre fait la vérité des personnages. Nous voilà loin des idées modernes qui estiment contraire à l’art, l’exactitude des architectures dans une composition et déclarent puéril, le rendu exact des terrains.

Pour les costumes de son Molière^ Moreau suivit l’exemple de Boucher. 11 ne se mit pas en peine de reconstitution historique et n’alla pas fouiller dans les magasins de la Comédie-Française, pour y retrouver les accessoires et les habits du temps. Il lit une seule exception, pour un meuble unique, la relique vénérable de la maison de Molière : le lauteuil du Malade iinaginaire où s’était assis, quelques heures avant d’expirer, l’un des plus grands maîtres du Théâtre.

Cette exception faite, tout va pour lui comme s’il s'agissait de ses contemporains. 11 habille les personnages de Molière à la mode de 1770. Et cela n’est pas choquant. De Louis XIV à Louis XV, les diilérences dans le costume n’étaient pas de celles qui déterminent une époque ou une civilisation. C’était encore, pour les contemporains de Moreau, l’Iiabit, la veste, la culotte, l’épée et la perruque. La mode leur avait enlevé beaueouj) de la gravité du grand siècle, mais ces changements étaient siiperliciels. Il n’y avail pas entre l’esprit et les mœurs de la France

(ie Louis XIV et celle de Louis XV, l’abîme qui sépare la France d’aujourd’hui de la France de l’ancien Régime.

Et même, au lieu de taire un reproche à Moreau de ses anachronismes, peut-être faudrait-il l’en féliciter : ils nous donnent sur l’aspect de l’ancien Paris et sur la décoration et le mobilier des appartements, les plus utiles indications.

Le Paris d’autrefois disparaît de jour en jour; une Aulle moderne se substitue à la ville du xviii® siècle comme celle-ci avait remplacé le Paris de la Renaissance. Aussi, tout ce qui rappelle la cité de jadis devient-il de plus en plus précieux. Les vignettes de V Etourdi, de l’Ecole des maris ^ et de l’Ecole des femmes, du Mariage forcé, des Eoiirberies de Scapin, nous olfrent l’aspect des rues et des places du vieux Paris, avec leiu*s grands hôtels et cet air de calme que l’on retrouve encoie dans quelques villes de pi’ovince. Et, en fait, le Paris d’autrefois, malgré la grandeur et la beauté des niouuinents, n’avait pas cette immensité monstrueuse de la capitale moderne. Il était seulement la plus grande et la plus belle des villes de province. (Quelle raison de ne pas croire à la sincérité (lu dessinateur, parisien casanier s’il en fut, puisque |)artout où l’ou ]>eut le contrôler, on le trouve exact? Dans la vignette des Fâcheux par exemple, dont l’action se ])ass(‘ à Versailles, ue leproduit-il pas lidèlcment la vue du Pare avec la Fontaine de la Pyramide?

Les rcuiseignements sont pins intéi’cssants encore

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(KUM^IiS DE MOF.IÉUE. — LE MARIAGE FORCÉ

pour la décoration des appartements. On y retrouve les tentures à grandes raies dans les Précieuses ridicules ; les lueiibles familiers, les larges commodes ventrues dans le Bourg'eois Gentilhomme : les bibliothèques moiui mentales dans les Femmes savantes; les cages à ])ei*roquet, d’où parfois l'oiseau s’évade, et, surtout, ce meuble, inutile aujourd’hui, mais qui faisait le confort des grands logis d’autrefois, qui créait une petite pièce dans la gi*ande, y permettait la tiédeur auprès de la cheminée, l’intimité des com^ersations, l’abri contre les iinportuiis, le paravent. On le retrouve dans la plupart des vignettes de Moreau le Jeune, sans qu’il joue un rôle dans la scène théâtrale. L’artiste l’a mis partout parce qu’il était partout.

Jusqu’à présent, nous n’avons ]>as trouvé de réminiscences dans l’oeuvre de Moreau. Nous allons en constater une première, très nette, dans son Molière : celle du Sicilien ou l'Amour j)eintre. Là, Moreau s’est souvenu directement du Peintre dans le Modèle honnête de Heaiidoin, ([ii’il avait gravé quelques années auparavant. Même composition générale et surtout même attitude de l’artiste, vn de dos, renversé sur son fauteuil, montrant à plein sa palette chargée de couleurs, figure qui est son propre porti^ait, an témoignage de Madame Carie Vernet, sa fille. Les emprunts de ce genre sont à noter, car ils sont raies chez Moreau. Ihi reuilletant les deux mille pièces de son (Luvre, (jnaiid on croit revoir une com])osition, un personnag<‘, lin décoi-, c’est chez bii-mème (jii'il faut les elu*r-

cher. Il ne copie pas; il se répète. Permis «à lui d’avoir suhi les influences de ses prédécesseurs, Yernet, Boucher, Beaudoin. C’est eu cela rpi’il reste puissamment attaché à la tradition française et (ju’il bénéficie, sans edbrt, du talent et de l’expérience de ses maîtres.

Les Chansons de La Borde ne nous donneront pas de ces réminiscences : nous y trouverons, au contraire, la première idée de compositions (ju’il développera dans la suite, avee des variantes.

En 1773, jiarut le premier des quatre volumes des ('Chansons de La Borde, sous ce titre : Choix de chansons mises en musique par M. de La Borde, premier valet de chambre ordinaire du Roi, Gouverneur du Louvre. Ornées d’estampes par J.-M. Moreau. Dédiées à Madame la Dauphine Marie- A ntoinette.

Jean-Benjamiji de La Borde était à la lois financier, littérateur et musieien. Il avait puljlié, en 1764^ une comédie en deux actes mêlés d’ariettes, le Dormeur éveillé. Puis il donna le Choix de chansons de T 773, et, eidin, en 1784, nu Recueil de quelques petits vers dédiés à Adélaïde par le plus heureux des éj)oux. En même temps, et au milieu de toutes ses euti*e])rises liuaneières, il engageait et soutenait de sou immeuse ei'édit, des puljlications illustrées telles que les Tableaux de la Suisse, et surtout la Description générale et pardieu Hère de la France, où se ])lace la gravure d’uu des ])lus beaux dessins de Moreau, la Revue de la Plaine des Sablons.

Nous u'avoiis [>as à apj)i*écier sa valeur comme

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(i:UVRES DE MOEIÈRE. — EE FESTIN DE l'IE.RRE

liiiaiicier. 11 était aventureux ; il cumproiiiil souvent sa fortune dans des afl'aires hasardeuses d’oii le sauva la protection royale. 11 faillit être ruiné plusieurs fois, jusqu’au jour où la Révolution le ruina définitivement et lui fit subir le sort qu’elle réservait aux Fermiers g’énéi’aux.

Moreau le Jeune devait se charger, seul, de l’illustration des quatre volumes du Choix de Chansons ; mais survint, entre La Horde et lui, nue querelle (jui gâta l’affaire. L’artiste se retira après la publication dn premier volume et la suite fut conliée aux médiocres graveurs, Le Bouteux, Le Barbier, Saint-Quentin.

Nous ne connaissons pas les causes de cette Ijrouille : la question d’argent y fut probablement étrangère. Si run était rigoureux sur ses droits, l’autre était prodigue. Il a snlfi, peut-être, entre l’artiste fier et ombrageux et le (inaneier plein d’importance, de quelques-uns de ces mots malheureux qui ne se pardonnent pas.

Qvioi qu’il en soit, les vignettes des chansons sont de sa meilleure veine et méritent quelques remar([ues. La Dormeuse peut passer pour la ])remière idée des Délices de la Maternité dans le « Monnrnent du Costume ». C’est le même j)arc où, sur le même l)anc de bois, au pied d’une statue de l’Amour, est étendue, ici, une jeune femme que vient surprendre son amant, là, une jeune mère entourée de son mari et de ses enfants. Ial Toilette évoque le souvenir de eelle de Beaudoin. ()uant à T Amant ouéri, assis sur le (juai d'un j)oi‘i et

regardant la mer, on pense, malgré soi, à ces ligures dont Joseph Yernet a peuplé ses Vues du Levant ou ses Vues de Naples.

Dans les Jardins de Marty, près de la rangée des pavillons royaux, dans cette l'oule de promeneurs sous les grands arbres, avec cet horizon lointain de collines baignées par la Seine, on retrouve les })aysages de son frère Louis-Gabriel Moi*eau.

Mais dans l’Ingémie et La Fille mal gardée, tout est nouveau, exquis de grâce et de poésie. Ce sont deux chefs-d’œiivre.

Les vignettes de la Fête de Gonesse et de la Fête du Seigneur forment un des sujets favoris des petits maîtres (h‘ la tin du xviii® siècle. La fête de village était un spectacle séduisant poiii* cette société qui, croyant se rajeunir en regardant la nature et la simplicité champêtre, reposait ses yeux du décor factice des salons ])ar un décor de Aillagc. Après Moreau le Jeune, c'est Fragoiiard, Debucourt, Taunay et les antres, qui répètent ce sujet poétique où, dans nn parc seigneurial, sous les grands marronniers du ]\fariage de Figaro, se pressent des montreurs de mariounettes, des vendeurs de pantins, des enfants marchands de llcnrs, paysans d’o[)éracomi({ue, an milieu desquels passent le Seigneur et la Châtelaine, paiés et bienveillants.

Les anecdotes de la bienfaisance inspirent, d'ailleurs, henrensement Moreau le .lenne. L’Exemple d'humanilé de Madame la Dauphine est nue de ses

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