‹ Moreau le jeune, 1741-1814Chapitre 32 sur 66 · LA, HONTE · texte numérisé non relu

LA, HONTE

-J. ROUSSEAU. — UA NOUVELLE HÉLOÏSE

ET LE REMORDS VENGENT l’ AMOUR OUTRAGÉ

Joseph Vernet avait épousé en i74«^, à Rome, Mademoiselle Virg-inia Parker, fille de Marie-Madeleine Sarner et de Sir Parker, Irlandais au service du Pape, officier dans la petite escadre pontificale.

Le mariage avait été parfaitement heureux pendant les premières années. Joseph Vernet fit à sa jeune femme, les honneurs de l’Italie. Reçue partout avec empressement, choyée pour ses qualités de grâce et d’amabilité, fêtée comme la femme d’un artiste célèbre, elle connut toutes les joies du succès et du bonheur conjugal. A son retour en France, pendant que Joseph Vernet allait de Toulon à Rordeaux et de Rordeaux à la Rochelle pour achever la suite des Poî'ts de mer^ Madame Vernet rencontrait partout l’accueil que l’ancienne société française réservait à ses préférés.

Malheureusement, son caractère s’altéra, on ne sait trop pourquoi, car Joseph Vernet, de l’aveu de tous ceux qui l’ont connu, fut pour sa femme le plus tendre et le pins dévoué des maris.

Quand il revint se fixer définitivement à Paris, Madame Vernet était dans un état mental déjà grave. Elle se croyait persécutée et fuyait de prétendues tentatives d’empoisonnement. Chaque jour, dit-on, elle allait acheter son pain chez un boulanger dilférent et se faisait/ conduire en barque, jusqu’au milieu de la Seine, pour y puiser une eau qui ne fût pas mêlée de poison.

Pendant plusieurs années, Vernet se chargea des

soins du ménage ; mais il fallut se résigner à une séparation. Madame Vernet fut mise dans une pension à Monceau, où des ressources assurées par son mari lui permirent de recevoir tous les soins nécessaires. Elle traversa ainsi la Révolution. Sous l’Empire en 1808, elle existait encore, survivant J. Vernet de près de vingt ans. Les premiers symptômes de sa folie s’étaient révélés en 1760 et elle mourut quarante-huit ans plus tard.

De ce mariage était né, en 1747» un premier fils, Livio, dont la destinée ne perpétua pas la gloire de sa famille. Mal doué pour les arts, il fit ses études de droit et fut reçu avocat. En 1788, il entra dans l’administration des Fermes, puis obtint la recette générale du tabac, à Avignon. Après avoir essayé de diverses fonctions, il fut employé, sous le premier Empire, à la Direction générale des subsistances militaires. 11 mourut en i8iî2, aidé et soutenu jusqu’à la fin, par son frère Carie.

Après Livio naquit, également en Italie, un autre fils à qui Madame Vernet, qui ne parlait et n’écrivait que l’italien, donna le nom d’Orazio; il ne vécut pas.

Puis, quand Joseph Vernet revint en France, il ent deux autres enfants nés, riiii à Bordeaux en 1768, Antoine-Charles Horace, connu sous le nom de Carie, et l’autre, à Bayonne en 1760, Virginie, qui épousa l’architecte Chalgrin et mourut guillotinée.

p]n août 1786, au moment où Moreau le Jeune

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(KUVRES DE J.-J. ROUSSEAU. — LA NOUVELLE IIELOISE

« ... c’était l’inoculation de l’amour... »

rentrait à Paris, Carie donnait de grands soiieis à sa famille. Son enfance avait été délicate et prolongée, mais, à la lin, l’habitiide des exercices physiques et surtout de l’équitation, avait donné une constitution robuste à reniant d’apparence si frêle. Sa vocation artistique s’était révélée de très bonne heure. A onze ans, il commençait à dessiner chez Lépicié, qui a laissé de lui un délicieux portrait ; à treize ans, il commençait à peindre et à peindre le sujet qu’il alTectionna toute sa vie, le cheval, dans toutes ses attitudes et tous ses travaux.

Cependant, Joseph Vernet n’était pas liomme à le laisser se confiner dans ces études sans grandeur. 11 lui lit faire toute ses classes académiques. A vingt et un ans, Carie montait en loge pour le concours de Rome et obtenait le second prix. Deux ans après (1782) il emportait le Grand Prix et partait pour Rome. La pensée de cette absence qui devait durer jusqu’en 1787 le plongea dans une profonde tristesse. Il s’était épris d’une jeune lilîe qui haljitait Nogent, aux environs de Paris. Et l’idée de quitter, pour si longtemps, celle qu’il aimait, lui causa un insurmontable chagrin. Après quelques mois de séjour en Italie, il tomba malade, plus moralement que physiquement. Joseph Vernet, alarmé, lui écrivit de revenir. Carie obéit en tonte hâte, il quitta Rome où il n’était resté que du mois d’octobre 1782 jusqu’au mois d’avril 1788, mais, à sou arrivée à Paris, il apprit que celle qu’il aimait, était mariée.

Son désespoir fut profond ; il acheta une Bible, voulut quitter le monde et se faire moine. Mais son père l’entoura de tant de distractions, flatta avec tant de tendresse et d’habileté son goût pour les courses, le théâtre, les spectacles, le jeu, qu’il endormit sa tlouleur et la lui lit oublier. Si bien que, l’année suivante (1787), l’inconsolable Carie épousait, à Saint- Germain-l’Auxerrois, Catherine-Françoise dite Fanny Moreau, lille de Moreau le .leune. Ainsi se trouva scellée l’alliance de deux familles d’artistes qui, en s’unissant, plus tard, à un autre peintre d’universelle notoriété, allait former une lignée unique dans l’histoire de l’art français.

Moreau le Jeune achevait son Voltaire^ lorsque la Bévolution éclata. 11 en adopta aussitôt les principes. Par une sorte d’indilférence qui n’est pas rare, il parut ainsi avoir méconnu tout ce que son talent devait au régime qu’il voulait détruire. La France monarchique lui avait donné son éducation d’artiste, les modèles de grâce exquise qu’il n’avait fait que reproduire, le décor inimitable que présentaient les coutumes sociales, enlîn cet esprit si français qui remplissait l’atmosphère d’alors et c[ue la Révolution allait anéantir. 11 était le débiteur de cette France de Louis XV et Louis XVI; mais il l’oidjlia, peut-être pour ne se souvenir que de ses origines personnelles. Le fils du perruquier de la rue de Buci se sentit alors peuple, comme son ami David, le lils du marchand de fer du quai de la Mégisserie, et une

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