‹ Mors et vitaChapitre 11 sur 16 · I. Le Sens de La morU 3ai, 3ia · texte numérisé non relu

I. Le Sens de La morU 3ai, 3ia

ils croient, de plus, que leur sacrifice n'est point inutile, qu'il contribue, au contraire, à la préservation de ce qu'ils ont de plus cher au monde. Et ainsi leur un n'est ni sans espoir ni sans consolation; assez vraiment grands pour n'attacher point tant d'importance à leur personnalité, ils se sont lait un avenir de la cause qu'ils ont servie jusqu'à la mort. Oui, ils sont nombreux, ceux qui meurent ainsi, avec cette confiance, qui s'endorment avec la foi de leur idéal humain. Paix et honneur soient à leur tombe.

Les exemples qui vont être cités ne sont point des figures de roman. Celui qui écrit ces lignes avait dans notre armée trois amis particulièrement chers, voisins de son cœur et de sa pensée. Tous trois sont morts, et voici ce qu'ils étaient, voici ce qu'ils ont fait :

A cinquante ans, le premier s'était engagé dès le début de la guerre. Il était né à Colmar, dans une modeste condition ; devenu prêtre et membre d'une congrégation religieuse assez connue, il avait été longtemps attaché à un collège parisien que gouvernaient alors de concert, et non sans gloire, l'Eglise et l'Université ; c'était un homme instruit, un esprit très ouvert, un éducateur distingué ; il devint ensuite supérieur du noviciat et il semblait destiné aux premiers emplois de sa société. Mais, la crise dite moderniste étant survenue, il y était entré dans la sincérité de son intelligence ; tant qu'il put, ilresta fidèle àl'Église

et à son ordre, cjui avait éié ilis[)ersL' ; un temps arriva où il l'ut, Pie X aidant, tout à l'ait en dehors de l'ancienne foi; il ijuitla l'ii^lise à l'automne de 1910, (juand Home exigea de tous les ecclésiastiques la [)restation du serment antimoderniste. Non sans peine il se relit une situation, et son avenir [)araissait assuré lorsque la guerre éclata. Enfant île l'Alsace et de la France, il voulut, bien qu'oxem[)té [)ar son ;\ge, prendre une part active à la défense nationale. Dans les derniers mois de lyi^i il était auprès de Soissons, respecté de ses camarades, estimé de ses chefs qui soup(,*onnaienten lui le conducteur il'hommes qu'il avait été. Toujours le premier au danger, il fut frapi)é à mort le lu janvier kj^.o, près de Crouy, sur un terrain qui est resté aux mains des allemands, et il a été cité à l'ordre du régiment. Ses lettres respiraient la confiance, sans crainte aucune du sortijui l'attendait, ((u'il prévoyait, ayant Irolé [)lusieurs fois la mort avant de la subir. Jamais ne se vit plus simi)le et [»lus parfaite « adaptation » d'un vivant héroïque à la mort qui l'a couronné. Or, celui-là était pire qu'un simple incrédule, puisqu'il était ce que d'un certain côté on appelle avec horreur un apostat. Il avait, enellet, par amour du vrai et conduit [>ar l'évidence, renoncé à la foi de sa jeunesse, à la profession religieuse et au sacerdoce, même à toute foi théologique, mais il était assez large d'esprit et de cœur pour ne point mépriser ni

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outrager ce passé, et il n'était pas homme à renoncer jamais au devoir; c'est au devoir qu'il s'est généreusement « adapté », jusqu'à la mort. Le second n'en était qu'à la quarantaine ; il fut mobilisé dans la territoriale et affecté à la garde d'un port méditerranéen. « Le sergent X ., écrivait-il plaisamment, défend Toulon, que nul n'attaque » Elevé dans la rigueur du christianisme évangélique, fils de pasteur, il avait passé par l'École normale et l'École de Rome, et il était devenu professeur dans une Faculté de pro^dnce ; savant déjà réputé, critique pénétrant, travailleur infatigable, ayant devant lui la plus brillante carrière. Du dogme évangélique il ne gardait rien ; à lui aussi restaient la bonté et l'esprit de dévouement au devoir. Ce savant, qui était marié et père de trois petits enfants, trouva qu'il ne faisait point assez pour la France, et, avec l'agrément d'une femme digne de lui, il se fit verser dans l'armée active. Au commencement de Tannée 1916, il était sous-lieutenant, et il a été blessé mortellement le 28 février, dans une action d'éclat, à Bœsingue (Belgique), décoré de la Légion d'honneur avant de rendre le dernier soupir. Et ce mourant demandait : « Ai-je bien fait tout mon devoir? » Ah ! certes, il l'avait fait, et plus que son devoir, si ceux de sa sorte pouvaient jamais trouver qu'ils en font assez. « Adaptation » d'une grande âme à un devoir qu'elle prolonge au dernier terme de ses forces, et sans

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autrt' (Mainte, sans autre re^i*el que de n'avoir pas pu faire davantage, pas plus que de doiniei* sa vie...

Et le troisième était dans sa vin^t-sixièine .année. Il appartenait k une bonne famille bourgeoise, de celles qu'on appelle m conservatrices », et il avait été élevé en province dans un collège de jésuites; on lui avait même, pour la préservation de sa i'oi, fait préparer sa licence és-lcttres dans un Institut catholique ; du reste, élève studieux, très appliqué, méticuleux même, curieux aussi, hélas ! et clairvoyant, et sincère. Ses premiers doutes lui vinrent, racontait-il en souriant, à la lecture de publications antimodernistes que ses directeurs lui avaient i)rocurées pour l'atTermir dans la foi traditionnelle. La réfutation lui avait donné quelque soupçon d'estime pour la thèse adverse, et, son attention une fois éveillée, il avait cherché. Il avait trouvé que la certitude n'était pas du côté des théologiens, et pendant quelque temps, habitué par eux à une certaine dialectique abstraite, il fut assez inquiet de ne pas réussir, comme il l'auiait voulu, à construire avec de beaux syllogismes une métaphysique du devoir ; peu à peu il s'accoutuma davantage à considérer la léalité des choses, la naturo humaine et les faits de l'histoire ; il se dosalVectiouna des théories, et il prit un intérêt vif et direct, autre que polémique, h Tliistoire religieuse. Il avait retrouvé la sérénité de l'esprit

quand, dérangeant avec tout le reste l'échange de nos réflexions, la guerre éclata. Faible de santé, après deux ajournements, il venait d'être embrigadé parmi les secrétaires d'état-major, service facile en temps de paix, mais qui, dès les premières semaines de la guerre, lui pesa tellement par cette facilité même, qu'il demanda à entrer dans un régiment de zouaves. 11 commença, après une citation à l'ordre de la brigade, par avoir les pieds gelés dans les tranchées du côté d'Ypres, et il fut plusieurs semaines à s'en remettre, puis il retourna en Belgique ; devenu sergent, il s'offrait pour toutes les missions difliciles, et il avait plaisir à aller entendre ce qui se disait dans la tranchée d'en face ; cité à l'ordre de la division le 9 mai 1910, pour un audacieux succès de combattant, il s'en allait le surlendemain, au péril de ses jours (oubliant qu'il avait un frère médecin, retenu contre tout droit prisonnier en Allemagne), ramasser quelques blessés ennemis, tombés entre les deux lignes, qui se lamentaient, disait-il, à fendre l'âme, et que nul, ni d'un côté ni de l'autre, n'osait secourir. Entre temps, ce brave enfant, quand il était au repos, se reprenait à ses études, rédigeant par exemple une petite dissertation sur l'idée de la fin du monde dans la première Épître de saint Paul aux Thessaloniciens; il commençait d'apprendre l'hébreu... Il a été tué net, le 5 avril 1916, par un éclat de fusée allemande, dans une de ces missions péril-

leuses où il se plaisait à narguer le danger. Pour son dernier exi)loit, il l'ut cité à Tordre de l'armée. Il disait (jue ses compagnons alVrontaient la mort sans seulement y penser, sans aucune [)rc()ccupation de l'au-delà. Lui-même en iaisait autant . 11 « s'ada[)tait » joyeusement à la mort, sans rien ignorer pourtant de ce que la vie pouvait lui promettre ; il savait bien, lui, ce qu'il voulait faire de la sienne; mais il savait aussi que, s'il succombait dans cette guerre, il no i)orirait pas en vain. Ainsi meurent des hommes ilont certains diraient, avec on ne sait quelle nuance d'insulent mé[)ris, qu'ils n'avaient pas la foi. Dites, si vous voulez, qu'ils s'étaient iU'tachés des vieux symboles de la l'oi chrétienne. Mais ils avaient une loi, certes, et profonde, et puissante, et noble, une foi qui leur était commune avec vos morts, à vous, et qui les rendait tous frères. La France n'a pas deux catégories de héros dont l'une, la vôtre, serait i)lus grande, et plus belle, et plus sainte que l'autre, celle des prétendus incrédules. La France reconnaît tous ceux (jui croient en elle, et jamais elle n'admettra cet humiliant partage. Nos morts sont légion comme les vôtres, et comme les vôtres ils ont droit au respect. Honte et malheur à qui insinue que ces malpensants n'étaient pas capables de bien mourir ! Bonne a été leur mort, et bonne était leur pensée, puisque cette pensée était toute loyale et de dévouement. La croyance antique, dont vous

TOUS aidez, lear était une entrave. Ce n'était pas pour être moins dévoués qu'ils l'ont laissée tomber. Gardez-vous donc d'insulter à leur trépas illustre, ou bien, — recevez-en l'avertissement charitable, — l'insulte retombera sur vous, avec la malédiction du pays .

Dès avant la guerre il s'était produit chez nous un mouvement politico-religieux dont la presse catholique et réactionnaire laisait grand bruit. La jeunesse des écoles surtout, à ce que l'on disait, se retournait tranchement vers l'Église : et ce qu'il y avait à constater en fait était surtout un effort tapageur, qui n'a point cessé, de propagande monarchiste, sous le couvert de ce qu'on appelait le nationalisme intégral. Pour diverses causes, dont une des principales pourrait être le défaut de monarque, l'effort proprement monarchiste commençait à languir, mais non le nationalisme militariste que le péril de guerre encourageait, et que la guerre a tout naturellement surexcité. Cette poussée de nationalisme, louable à certains égards, et, quant à présent, excusable pour ce qu'il est difficile d'approuver en principe, affecte chez certains une couleur religieuse, une alliance intime et qu'on dit nécessaire avec le christianisme catholique, d'où résulte parmi nous, non pas précisément un renouveau reli-

g"ieux, comme on s'est un peu trop pressé de le (lire, mais un i;c()urant, ni étendu ni pi'ofond, de mysticisme ijui n'est i)as très loin de ressembler, en quelques-unes de ses manifestations, au culte du dieu idlemand.

- Les attaches de cette reli^non militaire avec l'Evangile de Jésus sont au-dessous même de la fragilité, car elles n'existent point. Mais les vieux textes sacrés ont cette com[)kiisance d'être inintelligibles en granile partie pour qui ne les a pas pliilologi(juoment étudiés, — c'est-à-dire i)our la prescfue totalité de leurs lecteurs, — et de se pouvoir ainsi prêter à tous les contresens que suggèrent le préjugé, l'intérêt et la passion. C'est pouivpioi le Christ évangélique, si indiirérent à toutes les choses de ce monde, si dédaigneux de la force matérielle, si complètement étranger à nos idées de patrie et de nationalité, ce Christ dont l'unique principe est qu'il ne faut tenir à rien dans l'ordre présent, quitter biens et famille, abandonner sa vie au persécuteur, tout sacrilier, en un mot, h l'espérance ilu [)rochain règne de Dieu, oîi l'on recouvrera au centuple tout ce qu'on aura perdu, ce Christ d'un idéal plus que jiacifiste devient une tlivinité sanglante, un maître de l'extermination, un chel céleste des armées nationales. Jésus Sabaoth. La mythologie antiiiue n'a pas connu de métamorphose plus extraordinaire.

On s'est aperçu tout à coup que les Évangiles

étaient un véritable manuel du patriote et du soldat. Certaines contradictions qu'ils présentent étaient faciles à exploiter. A côté du précepte absolu, et qui devait nécessairement rester plus ou moins théorique, de ne point résister à la violence, de tendre la joue gauche à qui vous frappe la droite, d'abandonner votre manteau au voleur qui vous prend votre tunique, de ne pas vous soucier plus de votre vie et de votre subsistance que les passereaux confiés à la garde de Dieu (i), on remarque le passage où Jésus, sur le point de se rendre à Gethsémani, conseille à ses disciples de ne point rester désormais sans armes (2; ; et, sans égard au texte d'un autre Évangile où le Christ tance vertement le disciple qui a tiré l'épée pour le défendre dans le jardin des Oliviers, lui disant que qui prend le glaive périt par le glaive (3), on imagine que le Maître divin, en autorisant la défense privée, — ce qui eût été une concession imposée à l'idéalisme théorique par les conditions de la vie réelle, — a par là même autorisé la défense nationale ; — comme s'il y avait réellement pensé, comme s'il avait eu seulement l'idée d'une guerre nationale, comme sll avait eu notre conception des rapports internationaux, comme si, avec sa vision du prochain

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