I. Marc, x
a, BoUROBT, préface au Vo^affe du Centurion
discipline militaire que le Christ célèbre en cet endroit, mais la confiance absolue du père qui recourt à lui pour son fils malade. Toute cette exégèse militariste, n'était la sincérité du sentiment qui l'inspire, serait à traiter d'enfantillage ridicule .
Qu'on laisse donc l'Evangile pour ce qu'il est, un idéal de paix dans la charité. Qu'on n'y cherche pas des leçons formelles concernant la guerre : celui qui les y trouve a commencé par les y mettre, en les tirant de son propre cerveau. Conçu en dehors de toutes les réalités de la vie sociale, politique, nationale et internationale, l'idéal évangélique ne leur est point directement applicable, et c'est uniquement par des artifices d'interprétation que l'on peut tirer des discours attribués au Christ une réglementation ou des principes spéciaux de direction pour la conduite de l'homme et du citoyen dans les sociétés contemporaines. S'inspirer du souffle de justice et de charité qui y règne est la seule chose raisonnablement possible ; mais les subtilités exégétiques ne servent en rien à cette utilisation morale de l'Évangile, et elles ne sont guère propres qu'à la compromettre par l'inconsistance arbitraire de leurs déductions. Quant à prendre dans l'Evangile une philosophie de la guerre, de sa nécessité, de sa légitimité, de ses conditions normales, du métier militaire et de ses rapports avec la religion, c'est à quoi Ton ne devra pas
songer si l'on ne Tcut tomber dans la plus invraisemblable fantaisie. Autant vaudrait demander au Boudilha des idées sur le sujet. Mahomet seul en a, qu'il n'est pas l)ien utile d'importer chez nous.
Le \ o)-(ige du Centurion inari[uo ou sip^nifie les étapes d'une conversion dont il semble (]ue plusieurs se disposent à taire un symbole du mouvement général qui ramènerait, selon eux, en ce temi)s, la France au catholicisme comme à sa religion nationale, et d'ailleurs la seule vraie religion. Kn soi, la conversion d'Krnest Psicluiri ne représente rien et ne prouve rien cpie l'évolution i)ar hupielle il a été conduit de l'inciédulité anticléricale à ce qu'il est [)ermisd'a[)peler le catholicisme nationaliste, assez didérent du vieux catholicisme traditionnel qui est encore olliciellement la religion de l'Mglise romain(\ Ce fait intlividuel paraît plein de sens, parce que l'on o[)[u)se le pelit-llls au grand-pére, Krnest Uenan, sans s'être préalablement ilemandé si le cas du grand-père ne serait pas aussi représentatif que celui du petit-fils, et même davantage. Si Ernest Psichari n'est pas qu'un jeune homme rallié à 1 Eglise catholique par dégoût «.le l'anticléricalisme, Ernest Renan pourrait bien aussi n'être pas qu'un séminariste dévoyé pour avoir lu trop de livres allemands.
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Si Ernest Psichari n'est point isolé dans sa conversion, Ernest Renan ne Ta point été dans sa sécession ; et il n'est pas évident, tant s'en faut, que le mouvement inauguré ou figuré par l'ancêtre ait une portée historique moins considérable que le mouvement qu'on nous dit représenté ou manifesté dans le petit-fils. Bien que rapprochés par la parenté, les deux hommes ont été fort différents, et les expériences religieuses qu'ils ont faites l'un et l'autre, en sens inverse, ne diffèrent pas non plus seulement par les directions qu'ils ont prises, elles pourraient bien aussi différer quant à la solidité, à la profondeur, à la valeur significative.
N'est-ce point dès l'abord chose très remarquable, que l'homme de génie sage et correct entre tous, l'âme sincèrement mystique, le clerc appliqué à l'étude de la philosophie et de la théologie chrétiennes, ait été amené malgré lui, — car ce fut certainement contre son désir et son inclination, — à renoncer non seulement à un état auquel il aspirait, pour lequel il semblait fait, mais à la foi pour laquelle il embrassait cet état ; et cela, parce que son esprit ne pouvait tenir dans le moule où il essayait de l'enfermer ; parce qu'il perdait sa foi à mesure qu'il l' étudiait ? Les brèches de cette foi étaient celles mêmes que la science, — la science en général, et non seulement la science allemande, — faisait à l'enseignement catholique ; et l'on ne s'est pas aperçu
jusqu'à présent que ces brèches nient été réparées ; bien nu contrnire, elles se sont i)hitAt n^randies. La crise nioilerniste (hicatlu)licismc lVan(;ais, dont on arecherclié partout les causes, <ît ([ue les malins, — peut-ôtre avec eux quelques naïl's, ' — font dériver aussi d'Allemagne, n'était pas autre chose ([ue la crise même du séminariste Renan, continuée, multi[)liée, intensifiée, au sein de rh^i^lise, en des prêtres qui, attachés à la maison, tentaient de l'aménai^er aux Ijesoins de leur es[)rit et de leur Ame. Crise d'intellectuels, dirat-on, qui prenaient leur pauvre raison pour la mesure du vrai. Hélas ! c'est de cette inlirme raison que se servent les croyants eux-mêmes quand ils regardent leur foi, et le plus humble n'est pas sûr, vraiment, de n'être pas un jour déconcerté par ce qu'il y trouve. Nous ne [louvons pas nous croire dans la vérité en dépit de la raison. Après tout, si peu qu'elle vaille, si médiocre que soit l'outil, — et il est médiocre, — l'intelligence est une pièce maîtresse de l'homme, et toute crise de la loi, quand même ses origines ne seraient point «lans l'ordre des croyances s[)éculatives, se résout en crise intellectuelle. Ce n'est pas de l'intelligence active que procède la foi, mais c'est dans rintel4ifpSice que la foi se définit, et c'est dans lintelligence et par elle qu'éclate sa défaillance. La crise intellectuelle du catholicisme qui est apparue dans Renan s'est continuée sous nos yeux, quand ce n'a pas été en nous-mêmes, et il
n y a pas grand risque à prédire que nos arrièreneveux, s'il leur est donné d'en constater rétrospectivement les progrès accélérés et les ralentissements alternatiis, n'en verront pas la fin
D'autre part, nous avons un jeune homme à aui 1 on ne contestera pas son talent d'écrivain bien qu'il soit prudent de ne pas lire ses meilleures pages après une page quelconque de son grand-pere - mais qui n'avait pas la richesse intellectuelle de celui-ci, ni sa calme raison, ni saproiondeur de pensée, ni sa patience d'esprit, ni sa finesse d observation. A ses facultés naturelles SI nous 1 en croyons, nulle pâture substantielle n a ete donnée. Il exagère sans doute en faisant entendre que son éducation fut dépourvue de toute direction morale. On ne lui aurait enseigne que 1 anticléricalisme le plus brutal et le plus étroit. Il ne semble pas que sa jeunesse ait été aussi studieuse que celle de son aieul. et luimême nous dit qu'elle fut passablement déréglée A un moment donné, il aurait senti le vide de son existence et l'aurait prise en dégoût : sentiment qui honore celui qui l'éprouva, mais qui n atteste d autre expérience que celle d'une vie mal conduite. L incrédulité de ce jeune homme fut celle du parfait ignorant qu'il était dans les choses religieuses ; ce n'était pas la conviction, acquise par une sérieuse étude, et à contre-cœur, de l'inexistence d une révélation surnatarelle dans le christianisme. De cette expérience-là, que Kenanpour-
suIn il (lai).^ h* cours de sa lahorieust* carrière et (|ui tut toujours uienoe sans i)arti pris, quoi qu'en aient pu dire ses adversaires, son petit-lils ne paraît pas avoir eu seulement l'idée. Il aurait pu lire les ouvi'aj;es savants de son grand-père sans en profiter; mais ou dirait ([u'il ne les a i)as nu^me lus. A en juger i)ar le V())-a^e du Centurion, il avait lu le Prêtre de Xénu\ dont il ne paraît pas avoir saisi i'itlée profonde, et l'on peut supposer (ju il ('lait allé jusiju'à l Ahhesse dejouarre ; mais l'ien ne laisse voir qu'il ait lu sérieusement les sept volumes des Origines chréticnnesci l' Histoire du peuple (Thrael. Il aurait donc pu s'épargner certaines scutics qu'il fait contre les laux savants et les demi-savants, n'( t .nt lui-môme savant en aucune manière, et ayant manqué Toccasion de connaître en la personne de son gran(l-j)ère un savant vérital)!e et complet. L état militaire lui imposa une discii)liue dont moralement il se trouva bien; [)ar goiU de son métier, aussi [)eutètrt' par réaction l'ontre son militni d'origine, il i'ul inililarist»» ; il pensa voir hientcH ((ucle catholicisme était une disci[)line aussi nécessaire à la vie nationale (|U(» l;i iliscipline militaire l'est à la conservation île l'année; en Africjue il lui sembla que, devant l'Islam, catholicisme et France formaient une unité imlivisible. Vues sommaires, tlun esi)ril tiêvreux, (piebiue peu dupe de formules trouvées toutes faites et s'y complaisant comme dans une découverte de tout point réelle.
Un malaise intérieur, le besoin, vivement senti, d'une règle et d'une assistance morale, d'une communion spirituelle, pousse Ernest Psichari vers l'Eglise, et son imagination surexcitée trouve encore dans le mysticisme catholique Faliment qui lui convient. Sa conversion finale résulte d'une série d'impressions convergentes, non d'observations attentives ni d'expériences proprement dites. Sa foi n'est pas doctrinalementplus exacte que les thèses des nouveaux apologistes qui aujourd'hui célèbï'ent sa conversion ; il a cru, en néophyte ardent, ce que les autres écrivaient. 11 avoue ne croire en Dieu que parce qu'il croit en Jésus ; et sans doute ne croit-il en Jésus que par le sens mystique de la communion chrétienne. Tout cela est de la foi, de la vraie foi ; mais, juste ciel ! ce n'est point de la théologie orthodoxe, et cette conversion n'est pas selon la formule. L'Église néanmoins s'en félicite, et rien n'est pbis naturel, car elle ne s'attendait pas à cette compensation pour la Vie de Jésus.
La compensation n'est point équivalente, parce que la conversion du petit-fils n'a pas le même caractère d'expérience durable, ni la même signification représentative que l'apostasie du grandpère. Non que le cas d'Ernest Psichari soit à considérer comme accidentel et isolé. Les circonstances y ont mis du relief, mais ce n'est point un cas unique. Abstraction faite du mirage nationaliste et des exagérations intéressées, il est cer-
tain qu'un assez ^nand nombi-c de jl'uhl-s fijcns, non moins i<;iioranlsqu'Erne>t Psichari ilu catholicisme tlu'()lof;ii|ue et doclrinul, s'attachent ti l'E<;lise [lar horreur du vide moral th>nt K'ur paraît soull'rir notre société hiïciue. Eux aussi font une expérience très réelle, mais limitée. Ils ne trouvent que dans l'Église le genre d'ai)pui et l'atmosphère mystique dont ils ont besoin pour la paix de leur conscience et la joie de leur àme. La doctrine de l'Kglise les déconcerterait s'ils y regardaient de près ; la politique de TKglise les scandaliserait s'ils n'en détournaient leur attention ; certains actes olliciels de l'Eglise les troublent mais ils s'empressent de les oublier, parce que l'Eglise seule leur a olî'ertla règle de vie dont ils se sentaient dépourvus, la maison de recueillement, d'émotions douces et de fraternité, où leur cceur se satisfait, où leur i\rae se trouve à l'aise, où leur être s'éi)anouit en s'améliorant. Au dehors ils ne voient, peut-être leur plait-il de ne voir cju'intérèts qui se heurtent, passions qui s'agitent, iiaines et rivalités, désordres sans frein. L'anticléricalisme fanatique, tout en négations et en intolérance, ne leur inspire que dégoût, et ils confondent avec lui dans leur réi)robalion le détachement des anciennes croyances par amour de la vérité. Il y a là vraiment une exi)éricnce : une autre ex|>éricnce que celle de Renan, mais une expérience moins complète que celle-ci, et qui ne la détruit pas. Renan avait expérimenté l'Église
surtout intellectuellement ; il se trouva dans l'impossibilité d'y vivre, et son expérience, continuée par d'autres, ne cesse pas de produire les mêmes résultats. Ernest Psichari et ses pareils ont expérimenté le siècle en impressionnistes et parle sentiment; y soufl'rant moralement, ils se sont tournés vers l'Église, où ils se trouvent mieux, sans l'avoir expérimentée .autrement que par cette satisfaction intime. Ainsi les deux expériences sont toutes différentes, et l'une n'efface pas l'autre ; car elles ne se rencontrent pas. La première peut sembler plus solide, étant plus méthodique, et parce qu'elle n'a point cessé de fortifier ses positions. La seconde peut se réclamer, — ei elle ne s'en fait pas faute, — de ses avantages moraux, de son utilité sociale, de ce qu'on pourrait appeler sa nécessité intime pour l'individu. Mais le première expérience établit que l'Église n'est point la source unique et indispensable des avantages dont il s'agit, et que ces avantages sont compromis par les difficultés croissantes, par l'impossibilité de la foi pour un très grand nombre. La question serait donc de savoir si le centre traditionnel de notre vie morale ne tendrait point à se déplacer, et si une patrie des âuies ne serait pas en voie de se constituer, non pas contre les anciennes confessions religieuses, mais indépendamment d'elles et spécialement de l'Église catholique.
L'alliance du sabre et du goupillon est, comme celle du trône et de 1 autel, très ancienne mais fort chranlée. Sur son chemin de Damas, le Centurion pcnitent a i)ensé la voir indestrurtihie. « Dans le système tie I ordre il y a le prt^tre et le soldat. Dans le système du désordre il n'y a ni prôtre ni soldat. . . Mais tout est lié dans le système de Tordre. Comme la France ne peut rejeter la croix <le Jcsus-Ghrist, de même l'armée ne peut rejeter la France. Kt le pinMrc» ne peut pas plus renier le soKlat que le soldat le [)rèlre... La loyauté devant la France mène vite ti la loyauté devant le Clirist, mais la déloyauté ne mène qu'à la déloyauté. » (i) — Kntendez que rinfidclité au Christ est déloyale à la France. Propos qui ne pèchent j)oint seulement par excès de rhctoricjue, mais par dél'aut de justice et de vérité.
Par lui-même, le christianisme était une économie de salut qui s'adressait à tous les hommes indistinctement et individuellement en vue de leur éternité Sous ce symbole d'immortalité bienheureuse, il tendait à être une discipline de véritable humanité. Fn fait, prenant la place des anciennes religions nationales, il est devenu aussi, au moins par un côté, une religion nationale, d'abord religion de l'empire romain, puis religion des [)euples nés de son démembrement, qui tous, en des [)roportions et sou*^ des t'oiunes diverses,
I Le Voyage du Centurion (/Llustration, Noël, igiS).
l'ont adapté au développement de leur conscience nationale. Il est devenu national en se mêlant à la vie des nations, et c'est ainsi que chez les peuples catholiques le prêtre a marché à côté du soldat. On peut, si l'on veut, — car en ces sortes de généralisations un peu de complaisance est toujours nécessaire, — se les figurer comme les deux gardiens de l'ordre social, le prêtre étant gardien de l'ordre moral, et le soldat gardien de l'ordre extérieur de la société. Dans le passé de la France catholique, cette association a existé, en la mesure où ces choses-là existent, c'est àdire approximativement, un peu plus un peu moins, non pas absolument et parfaitement, comme pense le voir le Centurion dans sa vision de foi. Il y a eu prêtre et prêtre, comme il y avait soldat et soldat; leur rôle était ce qu'il pouvait être dans l'ensemble du corps social où ils le jouaient. Richelieu était un prêtre, et Vincent de Paul aussi ; leurs rapports avec l'armée n'étaient point tout à fait les mêmes. Le premier eût approuvé la déclaration du Centurion; mais M. Vincent ne l'aurait pas comprise dupremier coup, et peut-être y aurait-il bien fait bien des réserves, trouvant que son ordre chrétien de la société avait dans le soldat de son temps un serviteur trop peu exact. Au vrai, la conception est surtout politique, et le Centurion ne l'a point tirée de la vieille histoire de France. Elle appartient à une certaine forme de nationalisme contemporain, qui, voulant uti-
liser t\ SCS fins le catholicisme et rarince, attribue respectivement au [)rùtre et au soUlat le rôle qui convient à son plan de régime absolutiste, avec le prôtre pour gouverner les unies au compte de l'Etat, et le soldat pour combattre l'ennemi du dehors, aussi pour ré[)rimer vivement, selon le besoin, les agites de 1 intérieur. Ainsi pensait en son temps le graml Na[)olcou.
Kt il en est mort. Aucune nation, m<}me la France, — et l'Allemagne pourra bien s*en apercevoir aussi quelque jour à ses dépens, — n'est faite pour la guerre éternelle. Par ailleurs, le catholicisme, — et ce trait n'est i)oint [iour le diminuer, — ne s'adapte pas tout à l'ait à cette gendarmerie ; en principe, il n'est [)as au service de l'Ktat, il a son idéal, qui est su[)érieur aux formes de gouvernement, et il s'en souvient quelquefois. Le soldat lui-même, le soldat absolu, qui n'aurait pas changé dcjjuis le centurion de Carpharnaum et ijui incarnerait pour les siècles des siècles le principe de l'obéissance, n'est pas un pilici" immuable de l'ordre social ; il devient de plus en plus citoyen, n'étant plus guère, dans les jours que nous traversons, que le citoyen armé. Agent tant que l'on voudra, mais de moins en moins instrument. Dès maintenant U) symbole jumeau du [)rètre et ilu sollat n'est que théorique. Le Centurion est passé en esprit de l'armée à l'Eglise ; mais le chemin de Tune à l'autre n'existait que dans sa pensée.
On lit dans la fjréface du Voyage du Centurion : « Nous sommes les soldats de la chrétienté et nous avons devant nous les soldats d'Odin. » Il n'y a plus de chrétienté ; mais, s'il y en avait encore une, le diable lui-môme serait fort empêché de reconnaître où elle se trouve dans le présent conûit. Si Ton regardait du côté du pape et qu'on s'en tint à la lettre de ses déclarations, la chrétienté serait partagée en deux camps qui se déchirent : opinion qui a pour elle beaucoup d'apparences, puisqu'il y a deux camps, et qui se déchirent impitoyablement ; mais sont-ils chrétiens? Si l'on a l'indiscrétion de voir où penche le pontife de la neutralité, — nous savons bien tous, entre nous, qu'on n'est jamais neutre, — la chrétienté serait peut-être avec Odin. Chose odieuse à penser, difficile à croire ! Si l'on appelle chrétiens tous les hommes qui ont été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nos adversaires sont chrétiens comme nous. Si l'on considère les sentiments et les mobiles, le patriotisme et les intérêts nationaux sont de part et d'autre les principes qui dominent toute l'action. Aucune subtilité théologique ne peut faire qu'il existe un sentiment et un principe chrétiens de la guerre. Et la guerre actuelle ne se fait ni pour Odin ni pour le Christ. Que si d'aventure quelqu'un faisait la guerre pour le Christ, ce Christ-là ne serait pas celui de la chrétienté, celui des croisades, et il serait bien près de ressembler à Odin. Mieux
vaut ne pas le compromettre en cette aflaire qui ne le concerne [)as. C'est, au conli'aii'e, une particularité signiticative de cette jj^ucire, qu'elle ne COI respond à aucun intt3rôt de culte, à aucune rivalité conl'essionnelle, et qu'elle domine de bien iiaut tout cela. Une conception d liumanilc vraie lutte contre une conception d'humanité brutale. D'oii un es[)rit non prévenu i)Oui'rait déjà conclure que la cause de la France ne sidcntilie i)as avet; la cause du catholicisme, que le [)atriotisme et la loi catholique ne se confondent i)as dans l'àme française et que l'un n'est pas solidaire de l'autre. Après tout, il se rencontre chez nos ennemis beaucoup de catholi([ues, et (pii sont allemands, bien allemands. — Muis ils sont, ilira-t-on, [)lus allemands que catholiques. — Les nôtres aussi, pour le moment, sont iran(,ais avant tout et ne se distinguent point à cet égard des autres l'raTiçais qui ne sont point catholiques.
Ucsle ce[)endant h^ grand [)assé catholique de la France dont on soutiendra, non sans raison, qu'il ne faut i)oint faire bon marché, attendu qu'il subsiste dans le présent. Mais c'est en vertu d'une logique un peu courte et d'une philosophie un peu trouble que l'on voudrait nous river aux croyances et aux institutions d'autrefois, sous prétexte que ces croyances et ces institutions sont proprement lame de la France. Croyances et institutions sont déjt\ périmées en grande partie dans l'esprit même de ceux qui les célèbrent,
et le passé qu'ils imaginent est un idéal convenu dans lequel il leur plaît de vouloir actuellement s'enfermer. On a pu voir comment les plus déterminés apologistes de l'Église catholique sont, en leur genre, des modernistes inconscients, — si toutefois ils sont inconscients; du moins sont-ils inavoués, et antimodernistes de profession. — En politique, notre ancien régime est loin de nous ; mais le catholicisme du xvii® siècle est-il encore chez nous la religion des croyants ? Les traits nationaux de cet ancien catholicisme ont été effacés ; le gallicanisme est tombé avec la monarchie, et Bonaparte, sans le vouloir, lui a porté le dernier coup ; les formes dites jansénistes de la piété ont aussi disparu pour faire place à une religiosité plus romanesque, moins sévère, et qui pourrait bien être un peu moins solide. La poussée d'ultramontanisme qui s'arrête maintenant déconcertée devant le ti^ône où Benoît XV assied modestement sa neutralité, n'était certes pas un courant national ; c'était même, à beaucoup d'égards, un courant antinational, parce qu'il rompait en même temps avec la tradition gallicane du passe et avec les aspirations libérales du présent. Il est orienté en sens contraire de notre mouvement national depuis la Révolution. L'esprit général de ce nouveau catholicisme, fermé au progrès scientifique bien plus que ne l'était relativement le catholicisme du xvii® et du xviii^ siècle, moins intellectuel et plus matérielle-
ment ilévolieux, religion lie miracles, île croyances et de pralitjues enfantines, est en oi)[)Osition radicale avec les tendances ilu temps présent, non seulement pour ce qui rej^arde le déveloi)pement de l'instruction publique, mais aussi, (juoique moins visiblement, (]uant à la conception de l'idéal moral. A dire le vrai, le catholicisme et la tradition française se sont de i)lus en i)his distingués, disst)ciés, séparés, et il n'est pas actuellement possible d'identilier l'un à l'autre, comme si le catholicisme existant était la lorme religieuse de l'esprit Iranvais. Ce catholicisme-là est la religion d un assez grand nombre de français, ce n'est pas la religion de la France; si d'aventure ou feignait iK)liliquement de le professer, cette fiction ne pourrait être que malfaisante et elle ne durerait pas. Les avocats de l'Eglise peuvent à leur gré célébrer les avantages de leur catholicisme bAlard, ils ne peuvent pas faire que ce catholicisme ait été vraiment la religion de la vieille France et moins encore qu'il soil la religion de toute la France contemporaine.
Notre situation religieuse ne laisse pas d'être délicate. Le Centurion n'a pas découvert le premier que l'anticléricalisme n'est pas un article d'e\i)()rtalion. Même pour le commerce intérieur, l'article est de valeur ilouteusc cl en tout cas très relative. L'anticléricalisme pourrait bien n'être qu'un mal nécessaire, en tant que rempart de la liberté contre les entreprises du cléricalisme. Si
un parti se forme avec étiquette religieuse, qui prétende nous enrégimenter malgré nous sous sa bannière, il est inévitable qu'un autre parti s'organise pour la résistance, d'autant plus acharné que les prétentions du premier sont plus excessives ; et les divisions intestines paralyseront Faction commune au dehors. Il ne faudrait pourtant pas, sous prétexte de soutenir cette action extérieure, qui est secondaire par rapport à notre vie nationale sur le sol français, mettre celle-ci en servitude sous un joug plus lourd que ne fut jamais celui de l'orthodoxie catholique dans les siècles passés, et quand le plus grand nombre n'a pas la foi sincère qui aiderait à le supporter. Notre intérêt peut-être, il est certainement de ne point nous poser au dehors en apôtres d'irréligion ; notre intérêt peut être, et il est de soutenir, moyennant certaines garanties, l'effort des missions catholiques françaises ; mais la chose peut se faire à d'autres conditions que l'apostasie de notre idéal de progrès par une saine liberté ; elle se ferait toute seule le jour où le catholicisme cesserait d'être une menace pour cet idéal et une conspiration contre lui.
Le Centurion nous dit qu'il avait une âme, et nous disons, nous, que cette âme n'était point vulgaire. « Il était né pour croire et pour aimer
et pour espérer... Il ne pouvait se résoudre à ce que la vérité et la i)ureté ne fussent que de vains mots, sans nul soutien. Il avait une Aine, ô prodige, et une Ame qui n'était [)as laite pour le doute, ni i)our le blasplu'nie,nii)our la colère (i). » Le Centurion s'est découvert une i\nie dont il nous veut l'aire entendre que jamais personne autour de lui n'y avait [)ensé. Pourtant le Centurion n'aurait jamais retrouvé son Ame si quelqu'un ne la lui avait donnée; il était lils d'une bonne mère, et il n'a [)as di\ jamais l'oubliei* ; mais, par un jeu de son imagination ardente et pour le besoin de sa thèse, il paraît ne pas s'en souvenir, et il se t'ait illusion au point de ne pas voir (|ui d'abord avait formé cette Ame [)ourla vérité, i)our la douceur et pour la pureté.
C'est en grandissant, c'est dans son adolescence et dans sa premièi'e jeunesse t[u'il a rencontré autour de lui ce qu'il a[)pelle le doute, le i)lasplièine, la colère, toutes les formes de la négation, et nulle foi, nul amour, nulle espérance. Effet de [jerspcctive mysticpie, — avec une part d'cIVet littéraire, — mais i[ui correspond à une réalité. Quiconque a vécu en France les dernières années duxix« siècle i)eut sans trop de peine se figurer un milieu où l'on aurait entendu surtout des paroles de haine, bien qu'elles fussent entremêlées d'appels sincères à la justice, vies sarcasmes amers