I. Le Voyage du Centurion, i
contre la religion catholique et ses représentants, la dérision de ses croyances ; et l'on comprend de même que tout cet attirail de polémique implacable ait été un moyen d'éducation très défectueux. A distance, le Centurion prend en horreur et en dégoût cette atmosphère où l'on respirait mal, oppressé qu'on était par de lourdespassions. Ce ne fut pas seulement un malheur pour le catholicisme, en tant qu'il représente parmi nous une force morale, d'être mêlé politiquement à ces querelles, ce fut un malheur pour les idées morales elles-mêmes ; c'en était un auparavant, et c'en est encore un maintenant pour l'éducation française en général, de subir le contre-coup de nos luttes politico-religieuses. Le danger de la polémique anticléricale, si légitime qu'elle puisse être en principe et si nécessaire qu'elle soit parfois dans la pratique, est de faire perdre de vue la raison d'être de la religion catholique et de toute religion, à savoir l'entretien d'une vie sentimentale, support de la vie morale et sociale, que les plus beaux exercices de raison raisonnante et les disputes négatives ne sauraient satisfaire, qu'elles peuvent encore moins remplacer.
Sans qu'il s'en doutât, le Centurion était mystique, comme nous le sommes tous, sans nous en douter davantage; mais lui l'était plus que beaucoup d'autres par son tempérament héréditaire. Son grand-père avait écrit, un peu légèrement, mais avec une pointe d'inquiétude qui n'était que
trop fondée : « Nous vivons de l'ombre d'une ombre ; de quoi vivra-t-on après nous? » Le petit-lîls a répondu : Tout i)IulAt que la mort ; je préfère embrasser l'ombre; si l'ombre me lait vivre, c'est que l'ombre est vivante. — Et de cette ombre vivante il déclare le nom. Le Centurion « dit que Dieu n'est pas ou (ju'il est Jésus: Il dit que Dieu n'est rien ou qu'il est le dieu des chrétiens... Maxence (le Centurion) n'a pas d'autre raison pour aller à Dieu — ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus, ni d'autre désir que de Jésus. Et il ne peut avoir d'autre accès à Dieu (jue Jésus, Dieu lui-même et homme en même temps ». C'est aussi bien ce qui lui permet de conclure : « Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer? » (i)
Cette dernière litçnc est la meilleure du livre, littéraiiement parlant, et ce doit être aussi la plus vraie psychologiquement. Nous y voyons l'ombre qu'Ernest Renan croyait avoir conjurée, tout en en déplorant l'évanouissement, et qu'Krnest Psichari a embrassée, ne trouvant qu'en Jésus « les paroles de vie éternelle)). (2) Quel trait de lumière sur les profondeurs de l'Ame humaine ! Mais aussi quelle théologie, ou plutôt quelles hérésies ! Le Centurionne seconvertit nia l'Evangile du Christ