‹ Mors et vitaChapitre 3 sur 16 · TO · texte numérisé non relu

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Toutefois ce n'est point la mort, cessation de la vie, qui peut rendre pleine raison de celle-ci ; et c'est par la vie plutôt que doit se comprendre la mort. Mais qui d'abord nous dira le secret de la vie ?

Ni la vie ni la mort ne dépendent de nous ; elles nous dominent, et nos spéculations ne sauraient les changer au fond. Nous pouvons quelque chose et nous agissons en quelque manière sur les modalités de notre vie et de notre mort, nous les déterminons dans une certaine mesure, mais tant s'en fautque nous en soyons les maîtres. Vivants, nous ne pouvons pas faire que nous n'ayons pas été, et nous ne pouvons pas davantage nous empêcher de mourir. La vie et la mort, quoi qu'elles soient et quoi qu'elles vaillent, sont notre inévitable destin.

La plupart vivent et meurent sans s'arrêter beaucoup à méditer sur la vie et sur la mort. Sans doute sommes-nous au monde pour vivre et pour mourir, non pour savoir le dernier mot de la mort et de la vie. De leur raison profonde le sort ne nous a point constitués juges. Il nous a marqué notre place, et la société dont nous faisons partie nous a utilisés en nous donnant une consigne qui est censée suffisante pour régler notre conduite dans la vie, jusqu'à la mort. En fait, nous n'avons guère que le temps et le souci de vivre, de pourvoir à la tâche qui nous revient, de nous accommoder aux conditions de notre

existence, non de rélléchir lon^uemc^nt sur la vie et sur lîi mort. Ltî petit nombre dt* ceux (foi auraient le loisir de se livrera ces considérations n'en sont pas toujours capables, ou bien ils n'en ont pas le portt et ils n'en prennent pas la peine. L'on dirait qu'une telle philosophie n'est pas d'utilité essentielle pour le développement do l'huinanité, et que les vues sommaires de ceux qui marchent dans la vie sans trop [)enser y ont plus d'elVet. A dire le vrai, les hommes vivent et meurent parce qu il leur faut vivre et mourir ; ils sont h vivre en attemlant la mort, et ils suivent leur petit chemin sans tro[) savoir, sans trop prévoir. Il convient, par conséipicnl, de ne point exagérer la portée réelle des croyances et des théories diverses qui se sont produites sur ce thème de la vie et de la mort, et de n'attacher point trop grand prix ;\ celles que l'on entretient pour soi-même.

Cei)endaiit, [)arce (pie l'homme est un animal pensant, la vie pour lui ne va pas sans une certaine idée de l'existence. Mais il ne semble pas autrement pressé de la dégager, ou [dutAt il la dégage sans grande précaution, et comme i)our se fixer l'esprit sur un sujet où il ne peut se dispenser d avoir une idée quelconque, ce sujet n'étant pas autre que lui-mémo. Ainsi a-t-il rêvé indétiniment sur ce qu'il était et sur ce cpi'il deviendrait, conjecturant au delà du réel un monde invisible qui gouvernait le monde visible, et oij

se rendaient les morts. La figure de ce monde invisible, conçu par l'imagination, a varié selon les peuples et les temps. Quelque chose qui n'a pas varié, un principe qui a réellement gouverné l'existence des hommes dans toutes les sociétés humaines, c'est que les individus, élevés et soutenus par le groupe social auquel ils appartiennent, se doivent plus ou moins, et môme tout à lait, à la collectivité qui les porte. Ce principe, moins apparent, mais plus intimement conscient que les croyances d'outre-tombe, est la loi suprême des rapports humains depuis l'origine de l'humanité, donc la loi de la vie, en sorte que la notion métaphysique de la vie et de la mort se présente à l'égard de cette loi comme un complément, un ornement, un symbole où se repose l'intelligence pour satisfaire sa propre inquiétude. La loi véritable n'est pas dans le symbole où s'arrête l'esprit, mais dans le principe qui règle le vouloir et l'action.

Les graves événements auxquels nous assistons n'ont point changé cet état de choses. Ceux qui participent le plus activement à la mêlée des peuples vivent et meurent en hâte, sans discuter ni la vie ni la mort, défendant leur société, leur patrie, leur idéal d'humanité, mourant pour que vivent cette société, cette patrie et cet idéal, abstraction faite, si on l'ose dire, de leurs opinions et de leurs croyances touchant la signification transcendante, philosophique ou théologique, de

la vie et de la mort. Ce sont les désœuvrés de l'arrière qui éi)rouvent le besoin de réfléchir, quelques-uns peut-être celui d'interpréter au f)rolit de théories, de doctrines, de partis religieux et politicjues, ces laits énormes qui ne viennent à l'appui d'aucune tliéorie, d'aucune doctrine, d'aucune religion })articulières, et qui ne démontrent, à ])rcmière vue, qu'une chose, déjà surabondamment tlémontrée par l'histoire, à savoir la disposition où sont les sociétés humaines de sacrifier les vies d'hommes à l'intérêt, bien ou mal comi)ris, de leur conservation et de leur expansion.

Une religion s'atlirme, elle ne se prouve pas. Elle vit en s'allirniant, et il n'est {)as trop ilitticile de voir comment elle subsiste. i)articipant à la vie des sociétés et des individus qui la professent. Les ai)ologistes qui essaient d'en établir la vérité par le raisonnement ne sont pas toujours les croyants les plus convaincus, et ils sont loin d'être les meilleurs serviteurs delà foi. Le simple croyant ne ressent pas le besoin de se démontrer la vérité de sa religion, ni même de la démontrer logiquement aux incroyants; comme cette vérité lui est incontestable, intuitivement évidente, il pense l'exprimer telle en la professant, en la pratiquant. Nul iloute qu'il y a une contagion de

la foi sincère, ainsi naïvement prêchée. Et c'est de môme un fait d'expérience qne rien n'est plus dangereux pour les croyances religieuses qu'une discussion critique de leur objet, quand môme cette discussion serait instituée pour les défendre.

Quelque sorte d'apologétique et de démonstration rationnelle est cependant indispensable dans une société où la foi trouve des contradicteurs et des adversaires. Mais la manœuvre et des plus délicates ; car il s'agit de satisfaire l'ennemi sans lui faire de concession, de répondre à l'objection, — à une objection qui peut être solide, môme irréfutable, — sans dommage pour la croyance qu'elle attaque, de s'avancer vers l'incrédule et d'entrer dans sa manière de voir, sans quitter la position traditionnelle ni trahir la pensée de l'Église. Aussi bien les plus distingués avocats de l'orthodoxie ont-ils été souvent désavoués par elle, et le catholicisme en nos jours a pour apologistes certains écrivains laïques dont l'autorité religieuse ferait prompte justice en condamnant leurs écarts de doctrine, si sa responsabilité y était engagée.

L'Église catholique a sa démonstration officielle, dont le principe fondamental est que l'objet propre de la foi n'est pas à prouver, la foi même étant une grâce, un don de Dieu, non une conviction peu à peu et laborieusement acquise par le travail de l'esprit. Autant dire que la foi

n'est pas matière de science ni de raison savante. Et rien n'est plus vrai. Par ailleurs, l'I'^jçlise ensei^^ne que la raison peut démontrer Texistence de Dieu et le lait ile la révélation divine, attesté par les tii-constances miraculeuses dans les({uelies se sont produites et ont f^randi d'abord la religion israélite, puis la religion clirélieune. Cette démonstration ne donne pas la loi, mais elle y prépare; de plus elle résout, ou elle est censée résoudre les dinicultés des non-croyants, en établissant que non seulement la loi n'a rien dans ses dogmes cjui soit contredit par la saine raison, mais que l'adhésion à une loi si bien recommandée est comme un acte de raison supérieure dont la simple raison naturelle n'a pas de quoi s'olVusquer et qu'<Mle doit même a])prouver. Si l'acte en question n'est pas au [)ouvoir de cette hund)le raison, c'est qu'il la dé[)asse, ce n'est pas qu'il soit en lui-même irrationnel. On ne saurait mieux signifier que toute foi procède d'un principe supérieur à l'individu et à ses moyens personnels de recherche ou d'activité.

Inutile de dire que le coté faible de cette a{)ologétique est sa prétention démonstrative. L'histoire de la religion israélite et chrétienne n'est pas un chapitre surnaturel dans l'histoire générale de l'humanité ; son caractère miraculeux n'existe que ]>our la foi qui en a elle-même con(;u les miracles. Au fond, la démonstration implique tous les postulats de la foi; elle ne prouve Dieu,

la révélation de Dieu dans le Christ, l'institution divine de l'Église, qu'à ceux qui y croient avant la preuve. Les croyants eux-mêmes commencent à s'en apercevoir, et c'est pourquoi la défense tend à se transporter sur un autre terrain. On laisse dans le sanctuaire, théologiquement embaumée, comme les anciens dogmes, dont elle fait partie depuis le concile du Vatican, la démonstration traditionnelle. Car il est de foi maintenant, — et la chose ne manque pas de piquant, — que cette démonstration est conçaincante. Rien d'étonnant à ce qu'elle tombe hors d'usage. On aurait pu aussi bien décréter qu'elle ne compterait plus désormais que pour les croyants. L'Église a déclaré bons ses arguments parce que le siècle n'en voulait plus, ne les regardait plus, n'y croyait plus. Ils ne restaient bons que pour elle, et ses défenseurs étaient quand même obligés de parler un autre langage à ce siècle récalcitrant.

Ce qu'on appelle « modernisme catholique » a été un effort apologétique provenant de l'Église, c'est-à-dire principalement de membres du clergé catholique, et qui échoua piteusement pour ce motif même : aussi parce qu'il n'était pas qu'une simple défense de la foi ancienne ; c'était en même temps et plus encore une tentative de réforme. Les autorités ecclésiastiques ne voulurent point tolérer que des prêtres et des religieux leur suggérassent d'assurer l'avenir de l'Église

en modifiant son altitude î\ r<''^aril du monde modorne, en renouvelant son enseij^nement et en révisant sa discipline. Cette apoloj^ie de l'Kglise par voie de régénération était tout autre chose qu'un plaidoyer habile ou maladroit; c'était aussi autre chose ([u'une capitulation, vu (ju'on ne cai)itule pas en cherchant et en i-calisant la vérité. Les moilernistes ne se contentaient pas de dire que la foi catholique adapte l'homme aux conditions de son existence; ils disaient que le catholicisme lui-même doit s'adapter aux conditions de l'humanité contemporaine. Ce qu'ils proposaient n'était pas qu'une apoIoLi^ie, c'était un i*cmcde i\ une crise religieuse dont il fallait être aveugle pour contester l'existence. Uemèile périlleux, dira-t-on; et qui le conteste ? Mais qui osera soutenir qu'en écartant le remède on a en même temps supprimé la maladie? Et le hiMiit (|ue font autour de ce cpi'ils a[)pellent renouveau religieux les apologistes de l' l'église emi)ôche-t-il la crise de la foi de se perpétuer, môme et surtout peut-être dans le clergé ?

Le célèbre romancier, consommé dans la psychologie de l'adultère, qui a pensé découvrir que le mouvement moderniste était l'œuvre du démon de midi, semble avoir voulu abuser son public et s'abuser lui-même sur les causes profondes de ce mouvement en le présentant con:me le songe d'hommes mûrs que gênait la disci[)line du célibat. A cette ine[)te vulgarité le pape lui-même,

Mon s F.T VIT A a

et pour cause, n'avait pas sonj^é, quand il a mis dans l'orgueil, sans d'ailleurs en être bien sûr, le péché capital des modernistes. La facétie lancée contre ees novateurs infortunés ne serait donc point à relever, si elle n'était un élément de certaine apologétique nouvelle, académique, mondaine et réactionnaire, dont nous voyons jusqu'à des incrédules avérés se constituer maintenant les apôtres , Et il doit être permis d'observer que certaines prétendues études qui se donnent comme des expériences, certains chefs-d'œuvre de l'apologétique dite expérimentale, ne sont parfois que des fantaisies étudiées et des expériences de style.

Après avoir caricaturé et calomnié le modernisme sans le connaître, — car. si on en avait eu la première idée, on ne se serait pas avisé de le prendre pour un essai de retour au christianisme primitif, — on veut nous expliquer le sens de la mort: comme si personne en France avait besoin d'une semblable explication. La mort, hélas ! nous la comprenons tous aujourd'hui, nous la sentons, nous la subissons en chacun de nos frères qui tombent, et iln'est point du tout nécessaire que l'on vienne, à son occasion, nous faire un prêche quelconque en faveur de quelque doctrine que ce soit. Et si ce prêche lait partie d'un système d'envoûtement rétrograde, si une vieille croyance est célébrée dans un intérêt politique, si l'on nous parle de la vie future au profit d'une

conception très étroite et plus (jue surannée de notre réj^ime national, ce prêche est injui'ieux à à nos morts, dont il altère l'amirahle ^este, et à notre douleur cju'il paraît vouloir ex[)l()iter. deux (|ue nous avons perdus savaient hien poui* quelle cause ils allaient à la mort, et nous le savons bien aussi. (^)ue l'on respecte leur sacritice et le nôtre, et qu'on n'essaie pas de nous enrégimenter en leur nom sous un drapeau qui ne l'ut i)()int le leur! Ils sont morts pour la France, pour celle d aujounlliui et pour celle de demain, et ils n'avaient [)as le vain projet de ramener le passé. Qu'on ne les fasse point témoig^ier contre l'idéal de liberté pour lequel ils sont tombés. Nous sommes témoins de ce qu'ils avaient au cceur.

Mais on nous assure qu'une certaine loi est la seule qui permette d'atlronter courageusement la mort, et Ton ajoute que cette même foi est aussi la seule qui donne à la vie son équilibre ; elle seule nous adapterait aux exigences morales et aux conditions inexorables de la mort et de la vie ; d'où l'on devrait conclure que cette foi, lumière de l'existence humaine, est l'éternelle vérité de Dieu. Voyons donc d'un peu plus près ce que valent ces hautaines assertions.

Ce qui frappe d'abord un lecteur tant soit peu instruit de la controverse moderniste est lana-

logie, on pourrait même dire l'identité de ces propos avec certaines des doctrines qui ont été condamnées sous le nom de modernisme par le prédécesseur de Benoit XV. Quelques philosophes mystiques,qui n'affichaient pas autrement le souci de réformer la théologie traditionnelle, s'étaient risqués à dire que la vérité de la foi se démontrait par l'expérience, et ils avaient bien l'air de dédaigner, sous le nom d'extrinsécisme,\a méthode officielle de l'apologétique chrétienne, canonisée par le concile du Vatican, qui regarde comme démontrables pour la raison, et par la raison seule, l'existence de Dieu et l'authenticité de la révélation chrétienne. Il y avait selon eux une sorte de correspondance si intime entre les besoins de la nature humaine et les données de la foi, que la vérité de la religion se faisait évidente en se réalisant pour ainsi dire dans le sujet croyant, qui se sentait vivre dans la foi, adapté à la vie par la foi, exalté en vie supérieure moyennant la foi. Immanence et pragmatisme, ainsi qualifiait-on la nouvelle doctrine, qui trahissait par là ses origines non catholiques . Car trouver la vérité de la religion dans son expérience intime et personnelle, c'est entrer dans la voie du protestantisme; et prouver cette vérité par son utilité pratique, cela sent l'Amérique, où le pragmatisme en effet a trouvé son théoricien le plus éminent.

Une grande part de vérité psychologique était en ces doctrines, vu que le croyant puise dans la

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