I. Le Sens de la mort
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vicliielk'. — «Ce inonde de puissances ayant charge de veiller sur liiléal nous garantit seulement (jue l'élénuMil KUilfur dans les choses sera éternellenieiit sauvegarilé. Mais qui de nous peut s'assurer que les fins idéales que représente son existence (personnelle) seront toujours indissolublement liées à cette existence ? Si nous pouvions être cei'tains (|ue pendant toute l'éternité quelqu'un veillera sui- elles, nous pourrions peut être nous résigner à ce que leur sort l"i\t en d'autres mains que les ntUies ». — Kemar(|uer la délicieuse ironie de cette finale. — a Je comprends néanmoins l'ardent ilésir qu'éprouve l'Ame d'assister elle-même à leur réalisation; et enti'e deux tendames si nohles et si vagues, bien (pie l'une puisse paraître un i)eu moins désintéressée que l'autre» il me semble que la raison toute seule ne peut choisir. C'est un de ces cas où le témoignage des faits me paraît seul recevable ». Mais les expériences des s[)irites ne semblent [)as autrement concluantes à William James; c'est [)ourc[uoi il « laisse la question ouverte » (i).
Voilà un piiilosophe ipii parle en honnête homme. Mais ([uelle im[)rudence d invoquer son autorité, au nom du pragmatisme, en conclusion du Sens de la mort ! William James n'a jias du tout l'air de suspendre à la foi de l'immortalité
I. L'Expérience religieuse, trad. Xaxuiir. Paris, igo6, 4a4, 433.
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l'équilibre de la vie morale, et môme il insinue que l'intérêt supérieur de l'univers pourrait n'exiger pas que nous soyons là éternellement pour aider au règne de la justice ou pour y participer.
Nos apologistes de guei re ne prennent point la chose de si haut. Ils ne réclament pas l'immortalité comme étant due à celui qui a voulu consciemment, sincèrement, profondément le bien, qui s'y est pour ainsi dire identifié, en sorte qu'il semblerait devoir être associé à la fortune éternelle de son idéal, et toujours vivant si son idéal est derrière ce monde visible, dans le monde des principes et des causes invisibles, une réalité sans limites. De ce point de vue, l'immortalité individuelle paraît si peu de chose, et de si médiocre conséquence, que William James, comme les grands mystiques d'autrefois, sourit à l'hypothèse du « désintéressement ». Ceux qui veulent maintenant nous éclaircir le mystère de la mort sont davantage préoccupés deux-mômes. Ils nous disent que la foi de l'immortalité, au sens catholique, — c'est-à-dire au sens où il leur plaît d'entendre la doctrine catholique sur les fins dernières de riiumanité, — peut seule mettre les hommes en état de remplir les grands devoirs de l'heure présente quand ils exposent leur vie sur
les chumps de bataille. Cette loi cjui adapte l'bonime à la nécessité actuelle se démontrerait ainsi par elle. D'où il suit, — et nos apologistes nous le si^nilient ingénument ou impudemment, — que les catholiques seuls aujourd liui savent mourir.
Hépélons-leur d'abord (pi'ils ne sont point euxmêmes très catholiques de pensée. L Kjj^lise ne démcntre point comme eux la loi de l'immortalité. Elle ralUrme d'aprc» la nvélation contenue dans les Ecritures et interprétée par la tradition apostolique. Cette révélation, (jui concerne la récompense éternelle des bons et le chAtiment éternel des méchants, spécifie que les uns et les autres ressusciteront en chair à la i\n des tem[)s. La loi à la résurrection des corps et au jugement dernier ne s'autorise, elle ne [)eut s autoriser que de la révélation. Elle ne dit rien sans doute au ])ragmatisme, et nos apologistes n'en i>arlent pas. Mais ri^plise croit en même temps à l'immortalité de l'Ame, cl sa théoloi^ie démontre philosophicpiemcnt cette immortalité enallé<(uant la si)iriUialité de l'àme, qui rend celle-ci indestructible dans sa personnalit<*, — du moins ou le dit; — (}uant au sort (l(î l'Ame et de l'homme immortels, la justice de Dieu, — assure-t-on, — ne permet pas de sup poser que la ])ersonnalité de l'être liumain s'évanouisse dans la mort,attendu([ue, durant cette vie, ni les bons no sont récompensés, ni les méchants punis; c'est que Dieu leur réserve en son monde
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éternel les récompenses et les punitions qui leur sont dues. Le sort des pécheurs est définitivement fixé par la mort, et il y a pour eux un enfer. Les justes parfaits vont tout droit à Dieu. l*our les justes imparfaits, pour les pécheurs repentis et insuffisamment purifiés, il existe un séjour temporaire de i)urification où ils peuvent être soulagés par les prières et les bonnes œuvres que les fidèles vivants font à leur intention. Leur salut final est d'ailleurs assuré, tout comme la damnation des pécheurs est sans remède.
Ces fortes doctrines, qui font abstraction du pragmatisme, ne conviennent pas non plus à une religion de salon et de roman. De là vient que nos apologistes improvisés en prennent un peu et qu ils en laissent beaucoup. Dieu et sa justice absolue, l'enfer et la résurrection sont des éléments trop lourds pour leur pensée, trop peu souples pour leur imagination. 11 leur faut une théologie moins raide et moins sévère, une justice divine qui soit flexible, une immortalité facile à concevoir, parce qu'on n'en cherchera pas la définition, un gentil rêve dont toute la moralité consistera dans l'espérance d'une survie pour celui qui accepte la mort, — comme si la raison essentielle, honorable, vraie, du sacrifice n'était pas le devoir, et qu'il ne pût s'inspirer que de l'intérêt personnel. — et dans l'image sentimentale d'un rachat, d'une comptabilité spirituelle, qui permet, par exemple, à un fidèle amant
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(l'offrir sa vie, — la vie «lu'il a donnée à la patrie, — en rançon pour le salut île la l'enune incrédule dont il n a i)u être en ce monde Iheurcux époux ; et les (puvres charitables île cette Icnune ijui ne croit [)as seront censées soulager, dans l'éternité obscure où il souffre, le mari incrédule et matérialiste qui s'est suicidé pour ne plus soulVrir. — Kxi)lication inédile de la «communion des saints». Induli,^ent qui reconnaîtra dans celte fade et lanj;()Mrcuse conce[)tion la vieille foi catholique ! Il en n^ste k peine l'ombre. On joue avec une idée vague : la croyance à la vi<' future nous adai)te au devoir présent; — et avec un sentiment plus vague encore : — le désir d'être utile jusque dans la mort aux porsonnes ((u'on aime ; — et l'on se figure avoir établi sui- un fondement solide la foi de l'Kglise, qui, elle, juirle du ciel et de l'enfer éternels, et du Christ, qui viendra, à la fin des temps, juger les vivants et les morts. Discrètement on a supprimé l'enfer et le jugement sans appel, — sujets désagréables, — et l'on repose sa fantaisie sur une espérance qui se lait douce à souhait, avec un sacrifice qui est presque un jeu de société, alors que tout près de nous des milliers d'hommes meurent et se sacrifient tout de bon, dans des sentiments tels que cette apologie incolore d'une croyance dénaturée devient i)res<iue une in*lccente plaisanterie à l'égard des fidèles aulhenliques aussi bien qu'à l'égard des incrovants.
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Car le vrai croyant ne se sacrifie pas précisément en vue de la récompense étemelle ; il se sacrifie, comme ont fait tous les gens de bien et tous les hommes de quelque moralité depuis qu'il y en a, par le sentiment de ce qui lui paraît être le devoir. Le sacrifice, le vrai, exclut l'intérêt propre ; on est sacrifié, l'on se dévoue à un intérêt général et collectif. Ce sacrifice accompli volontairement suppose le sentiment plus ou moins conscient d'une obligation vis-à-vis de la collectivité qui en profite. Le sacrifice dont il s'agit, au lieu d'être orienté vers la récompense, implique le désintéressement personnel, avec une espérance qui ne concerne j)as le sujet lui-même, mais le bien public, l'avantage ultérieur de la communauté, en vue duquel il se sacrifie. Il est absurde, palpablement, de supposer un sacrifice directement intéressé, le sacrifice personnel ne pouvant qu'exclure l'intérêt personnel, ou bien il n'y aurait qu'un marché, non un sacrifice.
La doctrine de l'Église est bien plus profonde que celle de ses frivoles avocats. L'Église désigne comme principes et motifs du renoncement le devoir, qu'elle appelle volonté de Dieu, et le dévouement, qu'elle appelle charité, amour de Dieu et amour du prochain. Elle impose au simple fidèle l'obligation d'aimer Dieu pour luimême et par dessus toute chose, c'est-à-dire que la considéi'ation du devoir en soi, du bien en soi doit primer toute considération personnelle, et
qu'il ne laut pas aimer Dieu uiU(|ii(Miieiil pour le salul qu'il donne, pour le bonheur qu il i^roniet, mais il'al)on1 et essentiellement poui- luimt^me, en sorte (jue clincun doit lui eonsacrer sa vie, parée qu'elle lui est due et qu'elle ne saurait i^tre bien employée qu'à son service, La consiilôration du saint personnel vitMit en second lieu, l'économieprovidentielle voulantque l'homme trouve l'immortalité' bienheureuse dans la consécration totale de son existence à (]clui (pii Ta tiré du néant et racheté de la mort éternelle. L'immortalité bienheureuse est donc un encouragement et une récompense, mais ce n'est pas la raison proj)osée au sacrifice. Si on l'entend bien, l'Kglise, après l'Kvangile, garantit au croyant qu'il trouvera son bonheur éternel dans le sacrifice, et la vie dans la mort ; mais elle se gai-de bien de donner au sacrifice un autre motif essentiel que le service de Dieu. En langage vulgaire et pour les honnôtes gens dont l'espnt ne réussit plus à trouver aux termes proprement théologiques aucun sens précis, cela signifierait que le sacrifice de soi par devoir et par dévouement, si abs^olu et désintéressé qu'il apparaisse en lui-même, emporte avec lui sa récompense, — une récompense qui ne peut lui être ravie, — parce qu'il réalise en quelque façon l'idéal qu'il poursuit. Le dévouement trouve sa rétribution dans l'acte qui le constitue, et il ne serait [)lus dévouement s'il la cherchait ailleurs.
Mais la théologie romancière s'efface à la pensée du sacrifice ignoré. Où serait, dit-elle, son salaire, et ne faut-il pas qu'il ait un témoin ? « Il faut qu'il y ait, en l'absence de témoins humains, quelqu'un pour le recevoir, un esprit capable d'enregistrer l'acte que l'homme fait pour l'homme » ; car « si ce témoin des dévouements inconnus et inefficaces n'existe pas, ces dévouements sont comme s'ils n'avaient pas été. » (i) — Raisonnement d'académicien appliquant à l'ordre moral universel le système des prix littéraires et des prix de vertu qu'il est accoutumé à décerner pêlemêle, avec la majesté sereine qui sied à un juge impartial du beau et du bien.
Dans notre cas, pourtant, il ne s'agit point d'exercices de style qui ne valent une entière satisfaction à leur auteur que s'ils lui rapportent l'agréable chatouillement de louanges autorisées. L'on n'est point ici dans le royaume des lettres, mais dans celui de l'esprit. Au fond, notre conscience est le vrai témoin réclamé pour l'équilibre de notre vie, et c'est notre conscience qui murmure en ce monde l'idéal du bien. Il y a des dévouements qui n'aboutissent pas, des efforts qui tombent avant le succès. Le témoin enregistreur n'y peut rien, et sa comptabilité transcendante ne saurait remédier à cette insuffisance. Chacun, s'il ne se dupe lui-même, doit savoir qu'il