I. M.\nc, VIII
à dire sur la prétendue adaptation de l'homme au devoir et au sacrifice par la seule loi catholique de l'immortalité.
Le premier venu a tout d'abord le droit de demander si le dévouement à la cliose publique est né avec le christianisme, et si l'antiquité n'en a point connu d'assez beaux exemples, qui pourtant n'étaient point inspirés parla foi chrétienne. Il est de fait que ce dévouement s'est formé, qu'il a grandi, qu'il s'est approfondi avec les sociétés mêmes, qui par lui ont subsisté. Partout et toujours les individus se sont exposés pour le salut commun, et l'entrain qu'ils ont mis à se sacrifier ne dépendait pas, en général, de l'importance que pouvaient avoir pour eux les croyances d'outretombe. Ces croyances, chez beaucoupjde peuples, étaient assez vagues, et l'on peut dire que, chez aucun peuple, pas même chez les peuples chrétiens^ elles n'ont réussi à rendre la mort pratiquement désirable. Combien y a-t-il aujourd'hui de croyants catholiques à qui la seule foi de l'immortalité enlève toute crainte de la mort et la fasse souhaiter? N'est-il pas vrai que l'on s'expose à la mort le plus souvent sans y trop penser, ne faisant d'ailleurs pas autre chose, étant vivant, que d'y être exposé constamment sans le vouloir ; que beaucoup, de tout temps, ont risqué leur vie par une sorte d'entraînement et de courage naturels, qui n'avaient besoin d'être soutenus par aucune espérance d'éternité ; et que les
autres, ceux (jui sont braves avec rctlexion, s'exposent par un sentiment de nécessité morale et pour faire leur devoir, comme ils disent, sans regarder i)lus loin? Nos modernes a[)oloi^istes oublient (|ue, si Ton en croit rKvan<,Mle, Jésus lui -nïéme, à Gethsémani, surmonta la crainte de la mort, non par la considération de sa gloire future, mais par celle de la volonté de Dieu. L'immortalité vient donc ici par surcroit, comme un encouragement qui n'a rien d'indispensable. On i>cut mourir, et très noblement, avec une autre philosophie de la mort, ou même sans aucune [)hilosophie de l'au-delà.
Que la foi à l'immortalité ait éié, (|u'eile soit encore un ap[)ui pour le croyant, nul ne le peut contester ; mais puisque rapjnii se trouve dans la foi comme telle et non précisément dans la croyance à l'immortalité, une autre foi i)eut fournir ce même appui à qui n'a pas cette croyance. L'humanité a toujours eu besoin de foi, et elle a toujours été soutenue par la foi que lui suggérait soti besoin ; ce ([ui ne l'a point empêchée do laisser tomber à mesure les formes et symboles de foi que le développemeikl desest'Xpériences et de sa raison ne lui permettait pas de conserver. L'homme inculte croit à la magie tant qu'on ne lui en a pas fait voir l'inanité. Le [)olythéiste croit k ses dieux tant ([u'il n'en a pas ilécouverl le néant. Les idées des hommes sur l'au-delà de la mort ont été aussi variées et inconsistantes que
leurs idées sur la nature des choses et du monde. On sait comment s'est construit le système catholique des espérances éternelles et que son histoire n'est point une preuve de sa vérité. Il ne peut plus être d'acune utilité morale à qui ne réussit plus à y voir qu'un poème delà mort, plus étudié, mieux défini, mais pas plus certain que celui des autres religions que le christianisme tient pour fausses.
Ce n'est ni d'une expérience véritable ni dune révélation supérieure que l'homme a reçu d'abord l'idée d'une survivance de l'individu après sa mort ; mais c'est que la constitution même et l'infirmité de son intelligence ne lui permettaient pas de concevoir inexistants les compagnons qu'il avait connus, ni de se figurer lui-même à sa pensée comme devant cesser d'être. Les morts oubliés n'existaient plus ; mais ceux dont on gardait la mémoire ne pouvaient être jugés anéantis. Ce qu'ils devenaient, on le conjecturait avec crainte, parce qu'on les supposait partis malgré eux, en vertu de quelque maléfice ; on les croyait irrités et dangereux. Les rites funèbres sont originairement des précautions prises contre les morts pour qu'ils ne fassent point tort aux vivants, plutôt que des soins rendus à des proches toujours aimés. De ce chef l'idée de la survivance n'a rien encore de consolant ; elle serait plutôt déprimante et démoralisante.
On ne s'en est pas tenu là. Les individus qui.
durant leur existence, avaient été plus forts que les autres, ceux ijui avaient été chefs ou maj;iciens, investis de pouvoirs spéciaux, étaient censés rester aussi plus agissants dans l'au-delà. Ces ombres étaient à ménager, étant plus capables que d'autres de faire du mal, et même du bien. Ce fut une croyance très répandue que les morts [)arlicipaient à Id'uvre de la nature, au régime des [)luies, au renouveau de la végétation, à la multi[)lication tles animaux et des hommes eux mêmes. Ainsi furent-ils associés aux esi)rits de la nature, et à tel point qu'il n'est pas toujours facile à l'historien de les en distinguer. Mais comment suhsistaicnt-ils ? On ne se le ih^mandait pas, et c'est précisément ce ([ui permettait de les croire subsistants. Ce n'étaient pas des hommes de chair et d'os, puisqu'on savait que leur corps était décomposé ; ce devaient être des ombres légères, queUiue chose comme des souftles fugitifs ; c'était on ne savait (juoi, mais c'était eux.
La spéculation hellénique estima que c'étaient des esprits, des Ames, habitantes temporaires d'un corps matériel où elles étaient comme enfermées en attendant que la mort les en libérAt ; la mort n'atteignait que les corps, et ces filles du ciel pouvaient subsister dans le monde des dieux. Celles-là surtout étaient assurées d'entrer en ce monde bienheureux, qui avaient connu les initiations rédemptrices instituées par les divinités
des mystères, — les anciens dieux de la végétation et du renouveau. — Car ces divinités, ayant elles-mêmes connu la mort et Tayant surmontée, voulaient bien faire participer leurs fidèles à leur félicité. Économie de grâce et de salut où prend décidément consistance la foi à Timmortalité des individus. Dionysos et les déesses d'Eleusis garantissent ainsi le bonheur éternel de leurs clients : ainsi feront Cybèle, la grande Mère de Phrygie, et Isis l'Égyptienne, et le Perse Mithra. De cette foi Ton n'exigeait point de preuves, on y croyait pour la consolation qu'on y trouvait.
Trait curieux, et qui plaide en quelque façon contre l'impossibilité de s'adapter au devoir humain sans la croyance de l'immortalité, les anciens prophètes d'Israël et la Loi, estimant injurieux à Dieu le culte des morts., ne font pas la moindre place dans leur enseignement à l'espérance éternelle. Ils proclament du reste que Dieu est juste, rigoureusement juste, qu'il ne manque jamais de récompenser en ce monde les bons et de punir les méchants. Cette position religieuse n'était pas tenable pour peu que le peuple fût malheureux ; et comme il n'y a guère de peuples heureux, comme le peuple Israélite fut plus malheureux que d'autres, il corrigea lui-même la foi que ses réformateurs avaient voulu lui imposer. Ils lui avaient prédit le règne de Dieu sur un Israël juste que son protecteur céleste garantirait contre ses ennemis ; Israël lui-même, s'ins-
pirant probahlomenl des croyances de la Perse, proclame par la l)oufhe du faux Daniel, au temps (l'Antioclius l*]pi[)h;\iie, cpie le rè^ne de Dieu va venir et que les justes morts ressusciteront pour demeurer sur la terre avec les justes vivants, indéfiniment.
Le rèjçne de Dieu ne vient pas, ni la résurrection, mais on ne se lasse pas d'y croire et dans la période de croissante ellervescence qui va de la mort d'Hcrode, en l'an !\ avant notre ère, à la Jurande révolte et k la destruction de Jérusalem en l'an 70, l'espérance juive trouve de nouveaux prophètes parmi lesquels se distingue Jésus le Nazaréen. Lui aussi annonce que le rèj^nc de Dieu arrive, que tous les hommes vont être jugés, que les justes vont ressusciter; futur prince du royaume des élus, il est condamné i)ar Pilate comme prétendant à la royauté sur la Judée ; il meurt et ses disciples le proclament le i)reraier des ressuscites, en attendant qu'il vienne présider à la résurrection générale et au règne de justice qu'il a i)rédil ; ses sectateurs l'ont des recrues ; de nouveaux missionnaires, dont le plus célèbre est Paul de Tarse, comnmniquenl hnir espérance aux païens aussi bien qu'aux juifs, présentant le Christ mort et ressuscité comme le médiateur du salut universel, le Sauveur, [)ar la toi et par la couimunion duquel on entre tlans la béatitude éternelle. Ainsi l'espérance juive rencontre l'espérance <les mystères païens, et les
deux peu à peu vont se pénétrer mutuellement, de telle sorte que l'espérance hellénique remplira l'intervalle laissé vide par la perspective, — qui se fait peu à peu plus lointaine, — de l'espérance juive avec son jugement universel et sa résurrection des morts. Le christianisme était fondé ; il a vécu sur cet amalgame de la croyance prophétique au règne de justice, de la croyance juive à la résurrection des morts, de la croyance hellénique à l'immortalité de l'âme ; et l'imagination des siècles chrétiens a travaillé sur cette synthèse. On voit bien comment cette foi s'est formée, construite, perpétuée, à quoi elle a servi. Mais il suffît aussi de regarder son histoire pour voir qu'elle repose sur un autre fondement que celui de l'expérience et de la raison. Elle ne tient à rien qu'à elle-même, si on l'ose dire, étant comme suspendue en l'air et subsistant seulement par la prise qu'elle a sur les croyants, sans que, depuis le commencement jusqu'à la fin, depuis l'idée d'une survivance qui inquiète plus qu'elle ne rassure les anciens compagnons du mort, chez les non-civilisés, jusqu'à celle d'une félicité divine où le chrétien trouve une espérance pour les jours d'épreuve et une consolation pour la perte d'êtres chers, il soit possible à l'historien, assisté du psychologue et du philosophe, d'y vérifier autre chose qu'un rêve et un idéal traditionnellement élaborés.
11 est aisé d'affirmer que par cette croyance
riiomnie est atla[)lé à la vie et au devoir, et <ju'aiiisi la vérité pratique en préjuj^e la vérité absolue. Kn outre îles réserves iléjà faites, à savoir, que la loi dont il s'agit n'est [)as la i*aison essentielle du dévouement, et que son utilité relative peut être compensée par d'autres considérations, comme elle l'a été de tout temps chez les peuples et pour les individus non-chrétiens, nous pouvons maintenant ajouter ipie cette utilité n'existe (jue grAce à la loi même, à une foi qui ne s'im[)ose aucunement à qui l'examine et la discute sans parti pris.
Ne craignons i)as de le dire, il faut une rare inconscience, — et le terme n'est pas trop fort. — aux écrivains qui osent, dans les circonstances présentes, soutenir que les croyants de la vieille foi sont les seuls « adaptés » au sacrifice que la patrie réclame d'eux. Nous ne nierons i)as, nous, qu'ils y soient venus courageusement ; nous ne prétendrons pas, nous, que leur loi les a moralement diminués ; nous n'avons pas besoin de calomnier nos frères pour sauver nos principes. Mais nous avons le droit de protester contre l'injure qu'on fait à notre propre foi, — nous disons à notre foi, — et à ses martyrs quand on professe que les sujets de l'Eglise catholique romaine sont
les seuls qui puissent et qui saclient afïronter la mort sans aucune délaillance.
Nous sommes ici en présence des faits et les faits sont autres que le roman. Le Gallic, le héros de M. Bourget, — qui rend l'esprit après beaucoup de phrases académiques, ce qui n'est point l'ordinaire des héros, — se trouve « adapté » à la mort parce que la « doctrine traditionnelle lui permet de l'accepter aussitôt... Son psychisme sentimental s'y adapte, puisqu'il peut, d'après cette doctrine, offrir sa souffrance, offrir son agonie, av^Cg la conviction d'une réversibilité de son holocauste sur ceux qu'il aime. Son psychisme intellectuel s'y adapte pareillement », parce qu'il a l'espoir assuré de son salut, et que « le salut, c'est de garder vivant le meilleur de son être ». (i) — Va pour le psychisme, bien que Pascal eût trouvé sans doute un autre mot ; mais ce n'est point ainsi, disons-le à leur gloire, que meurt aujourd'hui le commun des bons chrétiens. Ils y font moins de façons, et leur mystique n'est point si contournée. Ils ont offert et ils sacrifient, comme les autres, leur existence pour la patrie ; ils ont exposé leur vie et ils meurent pour que la France vive ; ce faisant, ils ont pensé, comme les autres, accomplir un devoir, et certes ils l'ont accompli ; ils croient, de plus, en accomplissant ce devoir, mériter le ciel promis à celui qui remplit son