LA PROVIDENCE A L'HOMME
Quoi ! le fils du néa^it a maudit l'existence ! Quoil tu peux m'accuser de mes propres bienfaits) Tu peux fermer tes yeux à la magnificence Des dons que je t'ai faits I
Tu n'étais pas encor, créature insensée.
Déjà de ton bonheur j'enfantais le dessein; Déjà, comme son fruit l'éternelle pensée Te portait dans son sein.
Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire; Je préparais les temps selon ma volonté.
Enfin ce jour parut ; je dis : « Nais pour ma gloire Et ta félicité ! »
Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente, Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ; J'échauffai de tes sens la sève languissante Des feux de mon regard.
D'un lait mystérieux je remplis la mamelle ; Tu t'enivras sans peine à ces sources d'amour. III. 4
5o MÉDITATIONS POETIQUES
J'affermis les ressorts, j'arrondis la prunelle Où se peignit le jour.
Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée, Comme tes yeux au jour, s'ouvrit à la raison : Tu pensas; la parole acheva ta pensée.
Et j'y gravai mon nom.
En quel éclatant caractère
Ce grand nom s'offrit à tes yeux !
Tu vis ma bonté sur la terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux !
L'ordre était mon intelligence ;
La nature, ma providence;
L'espace, mon immensité!
Et, de mon être ombre altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le destin, ma volonté !
Tu m'adoras dans ma puissance.
Tu me bénis dans ton bonheur.
Et tu marchas en ma présence Dans la simplicité du cœur; Mais aujourd'hui que l'infortune A couvert d'une ombre importune Ces vives clartés du réveil.
Ta voix m'interroge et me blâme, Le nuage couvre ton âme.
Et tu ne croîs plus au soleil.
LA PROVIDENCE A LHOMME 5i
« Non, tu n'es plus qu'un grand problème
Que le sort offre à la raison ;
Si ce monde était ton emblème,
Ce monde serait juste et bon. »
Arrête, orgueilleuse pensée!
A la loi que je t'ai tracée
Tu prétends comparer ma loi ?
Connais leur différence auguste :
Tu n'as qu'un jour pour être juste ;
J'ai l'éternité devant moi I
Quand les voiles de ma sagesse A tes yeux seront abattus, Ces maux dont gémit ta faiblesse Seront transformés en vertus.
De ces obscurités cessantes Tu verras sortir triomphantes Ma justice et ta liberté :
C'est la flamme qui purifie Le creuset divin où la vie Se change en immortalité !
Mais ton cœur endurci doute et murmure encore :
Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore
De l'éternelle aurore
Les célestes clartés !
Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure, Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :
5a MÉDITATIONS POÉTIQUES
Regarde qui je suis, et marche sans murmure, Comme fait la nature Sur la foi de son Dieu.
La terre ne sait pas la loi qui la féconde ; L'Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant, Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,
De sa prison profonde
La mer vomit son onde.
Et des bords qu'elle inonde
Recule en mugissant?
Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière, Sait-il où le conduit le signe de ma main?
S'est-il tracé lui-même un glorieux chemin ?
Au bout de sa carrière.
Quand j'éteins sa lumière.
Promet-il à la terre
Le soleil de demain?
Cependant tout subsiste et marche en assurance. Ma voix chaque matin réveille l'univers; J'appelle le soleil du fond de ses déserts :
Franchissant la distance.
Il monte en ma présence,
Me répond, et s'élance
, Sur le trône des airs !
Et toi, dont mon souffle est la vie.
Toi, sur qui mes yeux sont ouverts.