SCÈNE VI Les Précédents, Laurent
LAURENT (doucement).
N'y a-t-il pas une autre loi ?
Tous se retournent et le regardent avec surprise. Marie Robin s'approche de Crèche et lui parle bas, en désignant Laurent. Martin regarde fixement le nouveauvenu. Quelques instants de silence.
MARTIN
Qui es-tu, toi?
LAURENT (s'approcliant du groupe formé par les hommes et les contemplant avec une curiosité
ardente et triste). »
Comme ils sont pauvres ! Comme ils ont l'air rude et las! Et voilà vos vêtements? Et c'est là votre nourriture? — Je ne pouvais pas croire qu'il y eût des hommes si misérables ; et je comprends, ce soir, je comprends comment
ils se déchirent ainsi. (S'approchant aussi des femmes et les regardant avec une douceur plus tendre.)
O pauvres femmes, vos mains sont toutes rouges...
Les Hommes secouent la tête avec une surprise défiante. Les Femmes abaissent leurs regards sur leurs mains, puis les relèvent vers Laurent.
MARTIN
Je te demande qui tu es, d'où tu viens?
Laurent reste silencieux et paraît rêver.
CLAGAN
C'est un fou.
MERRIN (fronçant les sourcils).
Qu'est-ce qu'il nous veut, celui-là?
MARTIN
Tu ne réponds pas ! Je n'ai qu'un signe à faire à ces hommes pour qu'on t'empoigne et
qu'on te traite comme un ennemi. Tu es un étranger, un des hommes de cette ville ?
Pourquoi viens-tu sur notre territoire? Nous n'allons pas chez vous !
LAURENT
Tu es sans doute celui qu'on appelle Bromerre ?
MARTIN
Oui, le chef de la commune. J'ai le droit de t'interroger en leur nom.
LAURENT
Et moi, je dois te répondre. O Martin, il y a peut-être une loi meilleure ! — Ecoutezmoi. ^Oui, je suis monté vers vous de ma ville. J'avais entendu dire qu'il existait, là-haut, cachés sous les sapins de ces grandes forêts, des êtres qui étaient sombres comme les loups parmi lesquels ils vivent, et aussi dénués qu'eux. Comment y aurai-je cru? Je vivais au milieu de toutes les douceurs des sens et dans régoïsme du cœur. Je ne mangeais pas pour assouvir ma faim, mais je m'asseyais devant une table toujours chargée de nourritures et je dormais dans des lits plus mous que le duvet des petits oiseaux. Pouvais-je penser à ceux
qui peinent, attendant avidement chaque soir, récueJle grossière où refroidit la soupe et qui couchent tout vêtus sous les feuilles, la main serrée sur leurs bâtons ? Notre cité était si puissante et si riche, les maisons nous abritaient si chaudement ! [Rien ne manquait -^ que le désir !]
GRÈCHE
Ecoutez-le, écoutez-le. Tout ce que je voulais vous dire tout à l'heure, c'est lui qui va vous rapprendre.
LAURENT
Mais depuis que j'ai su cette chose, que d'autres hommes comme moi n'avaient rien de ces biens auxquels je prenais à peine garde, en vérité, je n'ai plus pu ni dormir, ni manger, ni étudier, ni me divertir. Et j'ai voulu voir de mes yeux ce qu'il en était et faire ce que j'avais en esprit de faire. — Pardonnez-moi, car j'ai été lâche bien longtemps !
CLAGAN (aux hommes).
Que dit-il donc ? On a de la peine à le comprendre : il parle comme s'il lisait des signes sur les vieilles pierres.
CLAUDINE (aux femmes).
Je ne sais pas bien où il veut en venir ;
mais sa voix est douce et ses yeux aussi parlent doucement.
LAURENT
Enfin, me voilà parti ! Ils essayaient tous de me retenir; ils ne comprenaient pas mon projet et croyaient que ma tête était malade ; mais ce n'était que mon cœur. J'ai tout rompu, tout quitté ; ma mère pleurait, mon père serrait les poings et voulait m'enfermer. Il est affreux de se révolter contre ceux que l'on vénère ; mais il ^ est pis de désobéir à sa conscience. J'ai marché dans la forêt, malgré les gardes. J'ai passé plusieurs fois près de vous. Je n'osais pas me montrer et parler. J'ai vu vos villages, vos huttes de terre, vos enfants à peine vêtus et souillés d'ordures, qui criaient sur le pas des portes ; et la neige s'amassait dans le ciel épais. Votre sort est plus rude encore que le nôtre n'était facile et doux. Il ne se peut pas que vous restiez ainsi.
GRÈCHE
Que vous disais-je? Ah ! Ah !
MARTIN (à Crèche).
Tais -toi ! (A Laurent) Comment t€ nommes-tu ?
Appelle-moi Laurent. Je suis quelqu'un qui vous aime et qui vous apporte une nouvelle vie et des lois plus humaines.
MARTIN
C'est la troisième fois que tu dis une chose dangereuse. Nos lois sont bonnes et ne veulent pas être changées. Je te conseille de repartir.
LAURENT
Je ne viens pas pour rien attaquer ni détruire. Je vous enseignerai ce que je sais.
MARTIN
auoi ?
LAURENT
Une vie moins sauvage, plus de bien-être, et la bonté.
MARTIN
Va-t-en !
LAURENT
Pourquoi me chassez-vous ? Je vous serai utile. Tout ce que j'ai reçu, je vous le donnerai. Je vous apprendrai à utiliser les ressources de la terre, de la forêt et de l'eau, et si votre sol
est rude, le moyen de le faire produire. Je vous construirai des maisons où vos femmes aimeront à voir le soleil faire luire les murailles et les armoires dorées et où vos enfants n'étoufferont plus de la fièvre.' Et toutes les sciences que savent les gens de notre ville, je vous les montrerai : [celle de soigner les malades, de tisser les étoffes, d'utiliser les produits des bêtes domestiques et enfin le secret de lire la parole dans les livres et de la fixer pour ceux qui nous suivront.]
MARTIN
Voilà de beaux discours ! Tu veux faire de ces hommes des savants, des raisonneurs et des douillets. Et quand ils auront perdu leur vigueur, quand ils seront devenus, de loups qu'ils sont, comme tu dis, des moutons doux et peureux, qui les défendra contre les autres loups? Leurs voisins tomberont sur eux.
Crois-tu que nous n'ayons pas autre chose à faire que d'écouter des histoires de femmes ? Et nos ennemis, qui habitent aussi cette montagne, tu ne pensais pas qu'il nous faut d'abord nous battre contre eux, et nous venger?
LAURENT
J'y pense. — Pourquoi vous battez-vous ?
De quoi faut-il vous venger ?
MARTIN
Hein ! Mais si tu as entendu parler de nous, tu sais bien que les montagnards de la Rougegoutte et ceux qui occupent les gorges du Herloch se haïssent et se font la guerre.
LAURENT
Je Tai entendu dire. Mais pourquoi vous haïssez-vous ?
MARTIN
Vois, ta question les fait rire. Hé bien, demande leur donc pourquoi.
LAURENT (aux hommes).
Voulez-vous me répondre, vous? Vous haïssez vos voisins ?
CLAGAN
Ah oui !
MERRIN
Tiens, pardieu !
LONGINE
Autant qu'ils nous détestent.
LAURENT
Mais pourquoi?
CLAGAN
Comment, pourquoi? Parce* qu'ils sont nos ennemis !
LAURENT
Depuis quand ?
Depuis toujours. On ne sait plus où cela remonte. Leurs grands pères ont tué les nôtres.
[merrin Et nos petits-fils massacreront les leurs.
LAURENT
Sans doute, ils vous ont fait du mal ?
LONGÈNE
Tant qu'ils ont pu. Ils nous ont volé notre gibier, détruit nos meules et volé notre terre.
LAURENT
Peut-être leur en avez-vous fait aussi .^
CLAGAN
Certainement, tant que nous avons pu.]
LAURENT
Mais enfin, pourquoi êtes-vous ennemis?
CLAGAN
Eh bien, ifia foi... on t'a dit...
MERRIN
Ah! 11 ne comprend rien.
lis ne sont pas de la même commune, voilà !
LAURENT
Mais ne sont-ils pas de la même race.^ ne vivent-ils pas comme vous? Ne travaillent-ils pas aussi dans la forêt à chasser, à abattre les arbres et à préparer le charbon pour ceux de notre ville? ne souffrent-ils pas du froid, de la faim et des bêtes, comme vous? Et quand même ils seraient d'une autre race, ce sont des hommes, n'est-ce pas? Faut-il donc que les hommes, parce qu'ils portent un autre nom, se dévorent!.. Oh! vous me tournez le dos,
vous ne voulez plus m'écOUter? (Allant vers les
femmes) Dites, VOUS qui voyez vos pères, vos maris, vos enfants mener cette sauvage existence et courir toujours inquiets hors de leurs maisons où ils vous laissent, ô femmes, traitées plus durement que des servantes, dites, ne voudriez vous pas la fin de cette misère et
des jours plus heureux? La paix, la bonne paix qui fait que les chaumières ne sont plus vides, et que le grenier s'emplit et que les hommes peuvent rire et jouer avec les petits enfants, ne la souhaitez-vous pasPJe viens vous la donner. Aidez-moi à fiûre mon œuvre!.. Ces gens du Herloch, j'irai les trouver aussi, je parlerai à leur chefs. Ils ne sont pas pire que les autres hommes; il faut les instruire. Je m'adresserai à leurs femmes : ils ont des femmes aussi, qui souffrent comme vous. Oh!
qu'une d'entre vous seulement m'écoute, et qu'après avoir été priée, elle prie aussi pour moi !
(A ce moment, Thérèse, la femme de Martin est apparue au fond, dans la hauteur, entre les arbres. Sans être remarquée, elle s'arrête et écoute Laurent. — Les femmes, auxquelles il s'est adressé, restent silencieuses et semblent réfléchir, la tête baissée, quelques-unes tenant leurs mains étendues l'une sur l'autre, contre la poitrine.)
MARTIN
Allons ! tu as assez parlé. Je comprends maintenant où tu veux en venir, va, et ce qui t'a amené parmi nous. Tu es un de ces ambitieux qui prétendent à toute force changer les choses établies et bouleverser les coutumes : les tiens se sont débarrassés de toi, on t'a
chassé et maintenant tu viens chez les voisins chercher un autre gibier, du 'espères-tu donc ? Devenir le chef de cette commune, prendre ma place et commander ici ?
GRÈCHE (à part).
Si je le pensais, vrai, je soutiendrais ce jeune homme.
MARTIN
Tu t'es trompé. Peut-être es-tu bon pour parler à des femmes; mais les hommes de la Rougegoutte qui veulent un bras solide, ne sont pas faits pour toi. N'est-ce pas, vous autres ?
LONGÈNE
Nous avons confiance en toi, Martin :
on sait que si tu es sévère, tu n'es injuste pour personne.
MERRIN
Faudrait voir si c'est un espion ; et alors, faites-lui son parti.
GRÈCHE
Attendez encore un peu : il a quelque chose à dire.
LAURENT
Prendre votre place? Commander.'* O
Martin, je ne demande ici qu'à servir. (Ouvrant
la robe de bure qui le couvre et sous laquelle il apparaît vêtu d'un riche costume aux couleurs éclatantes).
Ces habits de soie, ces pierres, ces colliers, ces bracelets, arrachez-les moi! Prenez-les, prenezmoi, prenez ma vie, pourvu que vous ne me chassiez pas et que vous ne repoussiez pas ma tendresse et ma paix !
11 jette à terre les bijoux dont il est paré. MARTIN Clés repoussant du pied^.
due veux-tu que nous fassions de ces choses ? Remporte-les avec toi.
MERRIN (s'approchant de Laurent).
Allons, file!
LAURENT
Pas avant que vous m'ayez cru !
MARTIN
Si tu as voulu nous tromper, nous savons nous défendre. Si tu es sincère, ton temps n'es pas venu.
Jeune homme, ne te mêle pas de changer les vieux usages; la montagne te portera malheur.
LAURENT
Personne ne m'entendra donc !
MARTIN
Quand les chiens n'attaqueront plus les sangliers, quand nos voisins se décideront d'abord à nous laisser en repos, alors peut-être, on t'écoutera.
LONGÈNE
Jusque-là, tu peux dormir dans ta maison, où les lits sont si mous.
CLAGAN
On ne t'éveillera pas de sitôt.
MERRIN
Mais écoute donc ce qu'on te dit : décampe ! — Ah î tu ne peux plus marcher, peutêtre. Nous avons là des bâtons pour te redonner des jambes.
(Il ramasse son bâton, ainsi cjiie CIagan,et tous deux s'approchent de Laurent pour le frapper. A ce moment Thérèse fait un mouvement et s'avance de quelques pas sur la scène. Ci.agan et Merrin s'arrêtent et la regardent. Laurent, seul, ne se retourne pas.)