SCÈNE VII Les Précédents, Thérèse
THÉRÈSE
Martin ! Je suis venue t'apporter une nouvelle.
MARTIN
C'est toi, Tiiérèse! Qui t'a dit de monter jusqu'ici ?
THÉRÈSE
Des gens du Herloch sont venus chez nous...
Rumeurs d'inquiétude chez tous les personnages.
MARTIN (criant).
Mon cheval! amenez-moi mon cheval ! — Qu'est-ce qu'ils ont fait? s'est-on battu? Les a-t-on repoussés?
THÉRÈSE
Ne t'inquiète pas. Reste ici ! Ils ne sont pas venus en ennemis. Ils n'avaient pas d'armes. Ils voulaient te parler de la paix.
MARTIN
De la paix ? Eux ?
THÉRÈSE
Oui. Ils disent qu'ils en ont assez d'être toujours en lutte avec nous. Ils pensent qu'on serait plus heureux, si l'on vivait d'accord. Ils promettraient de ne plus chercher à nous faire du mal, de ne plus rien prendre sur les terres de la commune, si on ne les attaque pas chez eux. C'étaient trois vieux qui parlaient au nom de tous. Ils te demandent de la part de leurs chefs que tu leur indiques un jour et un endroit dans la forêt pour régler cette affaire avec toi et les anciens du village. Et je me suis habillée de suite pour venir t'annoncer la nouvelle, Martin. Je courais, en montant, sur le sentier^ sans fatigue ; je n'avais pas peur d'être toute seule dans le bois ; mais je chantais, en regardant se lever la lune...
Un silence.
MARTIN
Voilà — voilà une chose — surprenante!
Les hommes hochent la tête et restent muets. Claudine va au devant de Thérèse, l'embrasse, puis l'amène dans le groupe des femmes.
GRÈCHE (après un silence).
Il me semble — je ne suis pas votre chef pour rien trancher, — mais il me semble que
nous ferons bien ici de réfléchir et d'écouter ceux qui parlent le mieux selon notre avantage. Qu'en dites vous, Longène !
LONGÈNE (hochant la tète d'un air incertain).
Oui, oui... la paix...
Merrin et Clagan se font des signes en se montrant Laurent immobile.
CLAGAN
11 ne dit rien, maintenant.
MERRIN
Pourtant, on croirait qu'il savait d'avance. . .
(Se mettant en face de Laurent). He bien ? (Silence )
Hé bien ?
LAURENT
(iue veux-tu, mon ami? — Attendez que votrechef parle, d'abord. Il faut écouter ceux à qui l'autorité est remise, et respecter en eux les Lois.
CLAGAN
Ce qu'il dit là... est bien,
MERRIN
A la bonne heure !
MARTIN (après une lutte intérieure).
Je ne suis pas ennemi de lajpaix... Non, quoi que quelques-uns puissent croire. Si ces gens sont bien résolus et si les conditions qu'ils nous font paraissent bonnes, peut-être cela vaudra mieux qu'on vive d'accord. Je rassemblerai demain le Conseil sur la place, et l'on décidera.
MERRIN (montrant Laurent).
Alors, qu'est-ce qu'on va faire... hum?..
CLAGAN
Oui, de ce pélerin-ci. Le gardera-t-on ?
MERRIN
Ou l'expédiera-t-on ?
CLAUDINE
Il n'est pas méchant.
CLAGAN
Si Marie Robin était plus jeune, ça ferait un assez bon parti pour elle.
MARIE ROBIN
Nenni. Je ne veux pas d'un fou!
MARTIN (à Laurent).
Reste si tu veux: je t'ai donné^une espèce d'engagement. Mais que feras-tu chez nous ?
LAURENT
Je vivrai comme vous. Si vous voulez, je garderai vos enfants à l'école, pendant que vous serez dehors et que leurs mères travailleront; j'aurai soin d'eux et je les instruirai.
(Martin lui fait un signe de consentement). O Martin,
je te remercie ! Et crois que je t'obéirai.
(A Thérèse vers laquelle il se tourne pour la première fois). Toi femme.. (U la regarde longuement). C'est
bien. C'est bien !
CLAUDINE (à Thérèse.)
Comme il t'a regardée!
MARTIN
Voici l'heure de partir. Que ceux dont c'est le tour de garde cette nuit restent ici et se partagent la faction. Ce n'est pas encore le moment d'être inattentifs. Nous autres en bas !
(Il saute sur son cheval que lui amène Babon. Us commencent à s'éloigner tous par la droite, sauf Longène, Grèche, Ombredane et Qagan).
CRÈCHE (à Claudine).
Rentre sans moi. J'ai des collets à tendre par ici, ce soir. Ferme bien toutes les portes, et attends-moi.
CLAUDINE
C'est bien. C'est bien ! (Elle se rapproche de Laurent, qui s'est arrêté au fond de la scène — A part) —
OÙ va-t-il aller? chez qui logera-t-il? chez Martin, peut-être?..
GRÈCHE (à Claudine).
Hé bien? va!
Elle s'éloigne lentement.
LAURENT (au fond, tourné vers la clairière).
J'ai fait mon devoir. — Que tout ce qui vit, que la forêt pleine de crépuscule, que les êtres du jour et des ténèbres, que la joie, la souffrance et l'amour...
La voix de CLAGAN (dans Téloignement).
Hé bien, vient-il, le maître d'école?
LAURENT
Ah! ah ! c'est moi qu'il appelle. Et ce nom
me glorifie... (ll se retourne encore une fois vers la clairière et la contemple)... Soient bénis !
(11 disparait derrière les autres).
GRKCHK (à LoNGÈNK et à Clagan qui se dirigent vers la
hutte, à gauche).
Vous rentrez?
LONGKNE
Oui ; nous allons nous mettre un peu à l'abri, sous ce toit.
CRÈCHE
Vous pouvez dormir tranquilles. Je reste aux environs, avec mon domestique. S'il arrive quelque chose, je vous préviendrai.
LONCÈNE
Bon.
11 rentre dans la hutte avec Clagan.