‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 33 sur 35 · SCÈNE VII Les Précédents, Martin · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Les Précédents, Martin

MARTIN (à Hagon, lentement, aprèe l'avoir regardé).

Qye demandes-tu?

HAGON

Mon fils, — Laurent! Rendez-le moi et je vous pardonnerai.

MARTIN

C'est ton fils? II est là. Tu peux bien le

prendre, maintenant! (Les assistants qui étaient groupés devant laurent, s'écartent de manière à le laisser

voir par hagon> Et avec lui, emporte ceci. VoiLà le don que je lui rends, à lui et à tous ceux de votre race.

11 jette la tête de Thérèse aux pieds de laurent. LAURENT (se redressant, puis retombant sur les genoux).

O jour ! O vie ! O justice ! justice ! . . .

HAGON

Misérables, que me montrez-vous ici ?

Mon fils blessé, prêt à mourir, et cette jeune tête tranchée!

MARTIN

L'homme et la femme s'étaient unis pour nous perdre. Ils ont reçu leur récompense. Je ne l'ai pas jugée parce qu'elle était coupable envers moi, mais parce qu'elle avait trahi les siens. Et maintenant, on saura comment ce peuple punit et s'il a peur la mort.

LAURENT (îpenché à terre vers la tête de Thérèse).

Coupée, ils t'ont coupée, pauvre tête!...

Et tes yeux grands ouverts me regardent encore avec des larmes ! — Oh jamais la douleur humaine n'a contemplé en face une plus grande iniquité... Fleur sans tache !

MARTIN (criant).

Tu mens; elle s'était souillée avec toi.

LAURENT

Sans tache, comme l'églantine sauvage, comme la neige qui rayonne là-haut sur les grands sommets ! Nulle ne fut plus chaste d'âme; nulle ne garda plus fidèlement son corps à son époux. J'en atteste la mort, qui ne peut mentir!

MARTIN

Ose dire qu'elle ne t'aimait pas !

LAURENT

Oh ! Je suis sûr à cette heure qu'elle m'aimait, et je dirai à la face du monde combien tu m'étais chère, martyre aux joues si blanches ! Fallait-il donc aussi ta vie?

N'était-ce pas assez de moi ? — Oui, je t'ai aimée, et j'ai su que tu m'aimais. Je t'ai aimée dans la pitié, dans l'espérance et dans la douleur ! Dans tous ceux à qui je me donnais, je t'ai aimée ! Et un désespoir pire que toute souffrance, me déchire, de penser que c'est moi qui suis cause de ta mort ! . .

HAGON

Cœiifs féroces, avez-vous donc pu tourmenter ce malheureux qui était venu vers vous et dont la seule faute fut de vouloir vous rendre heureux? Et elle, l'infortunée, pourquoi l'avoir frappée ? Quel était son crime ?

Martin reste silencieux.

LONGÈNE

Pour plaire à celui qu'elle aimait, on dit qu'elle nous a dénoncés et livrés cette nuit à un de tes espions. Il faut que ce soit vrai, puisqu'elle-même n'a pas nié son crime. Mais elle en a été trop rudement châtiée et sa mort est plus horrible que sa faute.

HAGON

Par le ciel, celui qui Ta accusée a menti !

Je le sais, puisque c'est moi-même qui vous guettais cette nuit dans la forêt du Bâlmont : jamais cette bouche lamentable ne m'a parlé.

LONGÈNE

L'entends-tu, Martin, ce n'était pas elle!

GRÈCHE (à part).

Alors, qui donc était-ce? — Gare à moi, maintenant !

CLAGAN

Cette femme qui nous a vendus , son nom ?

HAGON

Croyez-vous que je veuille vous livrer une autre tête, bourreaux? (A Laurent). Malheureux enfant ! Est-ce ainsi que je te retrouve? Qu'ontils fait de toi ! Qu'as-tu fait de toi ? Cruel, tu as eu pitié de tous ces hommes, excepté de toimême et de ton père... Hélas! Vois où il t'a conduit, ton détestable rêve, puisque poursuivant le bien, tu n'as travaillé qu'à une œuvre de malheur pour toi et tous ceux qui t'aimaient !

LONGÈNE (avec tristesse).

C'est vrai, celui-là avait été bon pour nous...

HAGON

Et voilà comme vous l'avez récompensé !

Malheur à vous, vous en serez punis! Puisque je n'ai pu sauver mon fils, je le vengerai. Vous mourrez tous avec lui !

LAURENT (s'agitant dans l'agonie).

Ah ! Est-ce donc là... Est-ce donc là mon œuvre ? Me suis-je trompé? Faut-il renier ma vie et mourir désespéré ! . . . — Non ! — J'ai f'cùi ce que je devais faire... et tout eût été beau! Mais c'est vous... c'est vous qui ne l'avez pas voulu... Hé bien, une dernière fois, mon père ... ayez pitié d'eux, si vous avez... pitié... de moi !

11 meurt.

HAGON

C'est fini ! Mon fils est mort... (ii fait signe

aux deux soldats de ramasser le corps). J emporte toUt

ce que vous me rendez de lui, son cadavre.

Mais ce soir vous serez tous couchés à cette place, comme lui.

11 s'apprête à partir. Crèche s'avance derrière lui.

GRÈCHE (bas).

II n'est pas parti encore... Camarades, quand vous tenez votre ennemi, seriez-vous assez fous pour le lâcher?

Il veut frapper Hagon de son couteau. Hagon lui saisit le bras et le force à s'agenouiller sur le sol.

HAGON

Ah ! C'est toi que je retrouve, traître !

C'est toi-même qui viens te faire punir !

GRÈCHE

Au secours! A l'aide!..

HAGON

Voilà le vrai coupable, celui qui nous a tous trahis ! Il s'entendait avec moi pour vous surveiller et vous exciter à la révolte ; je le payais, et à mon tour, il m'a trompé. Que faut-il faire de lui ?

Ah, gueux ! C'est donc toi qui es la cause de tous ces malheurs ?

CLAGAN

Assommez-le!

MARTIN (s'avançant vers Hagon et lui parlant

presque bas).

Cède-moi cet homme, et emporte ton fils.

HAGON

Soit ! Je compte sur vous et sur votre haine pour être sûr de ma vengeance, en attendant que je vienne moi-même l'achever.

(Martin lie les mains de Grèche avec sa ceinture de cuir, qu'il détache, et l'emmène à droite, un peu à l'écart).

Nous nous reverrons ce soir; avant que les vêpres aient sonné aux cloches de la ville...

Claudine apparaît à gauche, portant, l'air égaré, un enfant dans ses bras.

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