‹ Morteville: drame en trois actesChapitre 7 sur 35 · SCÈNE II Les Mêmes, Crèche · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les Mêmes, Crèche

CRÈCHE (arrivant de droite et se parlant tout haut).

Que la maladie les fasse crever tous ! Que cinquante mille démons tombent sur eux et les étouffent! La peste soit de ce Martin Bromerre, et de sa femme Thérèse, et de son grand'père Siméon, et de toute la satanée engeance!...

Pouah! Je donnerais... je donnerais dix de mes plus belles fourrures pour pouvoir les tenir là, sous mon soulier, et cracher sur eux!

MERRIN (bas, aux autres).

Voilà Crèche, le marchand de peaux, qui vient par ici en grommelant. On dirait qu'il est en colère.

CLAGAN

Est-ce qu'il n'en veut pas toujours à quelqu'un ? 11 est jaloux de tout.

CRÈCHE (à part).

Me faire mettre à l'amende, me menacer d'être fouetté pour quelques malheureuses peaux d'ours vendues en cachette aux gens de la ville... Ah gredins! — La loi, la loi! je me moque de leur loi. M'a-t-on consulté pour la faire?

LONGÈNE

Marchand, est-ce que les fouines ne se laissent plus prendre ? Est-ce que tu as trouvé un renard plus rusé que toi ? Tu n'as pas l'air bien satisfait ?

CRÈCHE (doucereux).

Qui ça ? Moi ? — Je n'ai à me plaindre de rien, je suis très content. — Que faites-vous ici ?

LONCÈNE

Tu le vois bien : notre métier. On a travaillé tout l'après-midi, moi à abattre du bois, eux à préparer les rondins, pour faire du charbon. Nous sommes de garde ici dans la forêt, jusqu'à demain soir.

CRÈCHE

Le beau métier!

LONCÈNE

Cela durera tant que, dans la montagne, Balmont et le Herloch seront en guerre, tant que les hommes de leur canton et ceux du nôtre se battront à coups de fourches et nos enfants à coups de cailloux.

MERRIN

C'est-à-dire, toujours!

CRÈCHE

Bon, bon! Et, dites-moi, quand ce bois aura brûlé assez longtemps et que le charbon sera prêt, qu'en fera-t-on ?

CLAGAN

Ce qu'on en fera? Pardieu! on le livrera, comme toujours, à ceux d'en bas, aux étrangers qui sont établis dans la vallée du Hard et qui l'emploient pour leurs mines... Est-ce que tu ne sais pas ça aussi bien que nous ?

CRÈCHE

Ah! on le vendra aux gens de la ville...

Si, si, je le sais! mais je voulais encore vous l'entendre dire.' Hé bien, quand j'ai envie, moi, de vendre aux gens de la ville mes produits, ma chasse, mon travail enfin, pourquoi n'en ai-je pas le droit? Pourquoi, si je le fais, me poursuit-on et me cite-t-on devant une espèce de tribunal où un homme, comme moi, qui se dit mon chef, et trois ou quatre pauvres gueux, comme vous, qui se prétendent mes juges, me condamnent à payer dix fois ce que j'ai reçu, me ruinent et, peu s'en faut...

CLAGAN

Ah ! ah ! tu t'es encore fait mettre à l'amende? C'est au moins la troisième fois.

GRÈCHE

Ceux qui m'ont fait payer, si je peux un jour leur régler leur compte!... — C'est bon! Mais est-ce juste, voyons, est-ce juste?

LONGÈNE

Pourquoi te plains-tu ? Tu sais bien qu'aucune marchandise ne peut sortir d'ici que pour la communauté; vendre au dehors à notre profit, ça nous est défendu.

GRÈCHE

Défendu ! Par qui ?

LONGÈNE

Par nos règles donc, par les anciens usages de la commune et par la volonté de ceux qui sont à notre tête pour nous gouverner.

GRÈCHE

Ah! ah! Vos chefs! vos maîtres!

LONGÈNE (tranquillement)

Oui, et les tiens.

GRECHE

Je croyais qu'il ne devait y avoir qu'un chef. Quel est celui que l'assemblée a choisi autrefois ?

LONGÈNE

Siméon Bromerre, le doyen des sagards.

GRÈCHE

Et quel est celui qui nous commande ici?

Ce n'est pas Siméon. Siméon est donc mort?

LONGÈNE

Non, tu le sais bien. Le vieux Siméon, l'automne dernier, — il avait bien alors près de cent ans — s'est retiré du village. Où vit-il aujourd'hui? Quelque part, là-haut, au plus profond de la forêt. Il a voulu rester seul. Ce qu'il fait, personne ne peut le dire; mais quelquefois, on a cru le voir rôder derrière les sapins, toujours robuste, avec un air qui fait baisser les yeux au plus hardi. Il ne nous abandonne pas; tout ce qui se passe parmi nous, il le sait; et si nous étions en danger, il viendrait. Mais avant de s'éloigner, il a remis son bâton blanc à son petit-fils et lui a délégué son autorité. Voilà pourquoi Martin Bromerre, aujourd'hui, a le droit de juger sur la place et

de commander, quoique jeune encore, à tous les hommes de ce ban ; et s'il t'avait condamné, au lieu de te mettre à l'amende, à être fouetté ou chassé du canton, il faudrait bien encore lui obéir.

CLAGAN

A moins que tu ne te sentes assez fort pour lui tenir tête ? Essaye.

GRÈCHE (dans une violente fureur).

Par les cornes de la lune! par la pierre ronde des sorciers, qu'on voit sur le grand Bal!.. (Se calmant). Je payerai : c'est bon, je payerai. Vous êtes contents de votre sort? Moi aussi. Vous trouvez que tout est bien chez vous, que vous êtes libres quand un de vos semblables vous mène comme un troupeau, que vous êtes heureux quand vous réussissez tout juste à ne pas crever de froid et de faim, isolés du monde dans votre sauvage montagne?

eh bien, tant mieux! je suis de votre avis. Je payerai l'amende, puisque Martin l'a dit, et que, quand Martin parle, du haut de sa rosse, avec son fouet à chiens au poing, tous les braves de la Rougegoutte se grattent humblement le nez devant lui... (Sursautant). Halte! qui vient par là ?

Il recule. Les autres ont fait un mouvement pour se mettre en défense, quelques-uns ont saisi leurs bâtons.

CLAGAN (regardant au fond).

Bah! c'est une bête, mais elle n'est pas méchante.

MERRIN

C'est Marie Robin, la folle!

Marie Robin sort des arbres, au fond, en courant.

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