SCÈNE m
LoNGÈNE, Clagan, Merrin, Grèche, Marie Robin
MARIE ROBIN (très vite).
Je ne suis pas folle, mais toi, tu es un poltron, voilà ce que je te dis. Si j'étais folle, je ne verrais pas que tu es un poltron : et tu en es un, puisque tu as peur de mourir.
clagan (riant).
Attrape !
MERRIN (la menaçant).
Bougresse, tu vas voir si j'ai peur de cogner sur toi, quoique tu sois vieille et vilaine comme la Mort!
MARIE ROBIN (cachant d'abord son visage).
Seigneurs mes dieux ! ne me battez pas !
(le regardant en face) Touche-moi, et tU mOUrraS
dans l'année!
Merrin abaisse le poing et recule.
CRÈCHE
D'où viens-tu encore, vieille sorcière ?
MARIE ROBIN
De voir tes amis, vieux démon! (geignant) Ah ! mes bonnes gens, j'en ai-t-y-fait, du chemin! j'ai-t-y peiné sur mes pauvres vieilles jambes ! Quelle vie, quel sort! Gagner son pain, sans pouvoir travailler à rien, avec une tête faible comme celle-là! Mon pain!., encore bien heureuse quand je trouve à me nourrir des racines et de quelques fruits sauvages que je cueille dans les bois!
CRÈCHE
Ou de ce que tu voles à droite et à gauche.
MARIE ROBIN
Dieu de dieux! moi voler! une pauvre créature innocente comme moi, sans famille, sans demeure!., peut-on dire? (Bas à Grèche) J'ai quelque chose à vous...
CRÈCHE (qui n'a pas compris)
Comment?
MARIE ROBIN (feignant de ne pas comprendre
non plus).
Comment ?
GRÈCHE
Qu'est-ce que tu me veux?
MARIE ROBIN
Rien du tout. Mes bonnes gens, est-ce que j'ai dit un mot? (grelottant) Be be be be... Je suis transie que je n'en puis plus, et mes dents claquent de froid.
LONGÈNE
Viens te chauffer un peu, si tu veux.
MERRIN
Nous n'avons pas besoin d'elle près de nous; c'est une...
MARIE ROBIN
Une... duoi?
CLAGAN
On dit qu'elle jette des sorts.
LONGÈNE
Hé bien, si elle peut vous faire du mal, il faut justement ne pas la mettre en colère. — Allons, voilà une place.
MARIE ROBIN
Je connais mes amis et mes ennemis.
(Bas, en passant près de Crèche) J'ai à VOUS parler...
écoutez-moi donc! — de la part de quelqu'un... d'en bas.
CRÈCHE (à mi-voix).
Ah ! Ah ! De la ville ?
MARIE ROBIN (bas).
Tout-à-l'heure, à la nuit, ici... trouvez-vous
ici. On y sera. (Sur un regard interrogateur de Crèche
duelqu'un de grand!.,
CLAGAN (aux autres).
Elle a parlé de la ville.
MARIE ROBIN (à Crèche).
Il y aura des choses nouvelles. Vous verrez venir, tout-à-l'heure... Chut! plus tard.
LONGÈNE (à Marie Robin).
Hé bien, viens-tu .^^
MARIE ROBIN
Voilà, voilà. — Aïe ! mes enfants ; je suis rompue.
(Ils s'asseyent autour de la meule).
MERRIN
Cette ville, qu'est-ce donc? Ils en parlent toujours, (à Ciagan) Tu la Connais, toi ?
CLAGAN
Non. Ni moi, ni un autre. Une fois, de là-haut, je l'ai vue... Beaucoup de pierres, des cheminées comme s'il en poussait du sol, et dressées partout comme une forêt ébranchée. . . Au soleil les toits reluisaient dans toute la vallée. J'étais monté tout en haut d'un grand sapin... On ne la voit pas d'un autre endroit ; de tous les côtés, les forêts l'entourent et descendent en rond jusqu'au bas de la pente.
MERRIN
Les gens de cette ville, qu'est-ce qu'ils font? sont-ils...
CLAGAN
Quoi?
MERRIN
Comme nous?
CLAGAN
A moins qu'ils n'aient deux têtes...
Pauvre Merrin !
MERRIN
Pourquoi ris-tu? On raconte beaucoup d'histoires sur eux. N'est-ce pas, Longène?
LONGÈNE
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ne vivent pas comme nous. Leur costume est différent.
Ils parlent un autre langage. Ils ont fait des choses!... Mais à quoi bon vous occuper de cette ville? Vous n'y entrerez jamais.
CRÈCHE (entre les dents).
Défendu ! Cela>aussi nous est défendu.
CLACAN (regardant Marie Robin).
11 y a quelqu'un qui pourrait mieux te renseigner, peut-être... pas vrai, la vieille? Allons! ne fais pas l'innocente : on t'a vue rôder bien près... On ne lui dit rien, à elle, parce qu'autrefois, quand elle était plus jeune, il paraît que le vieux Siméon et elle s'accordaient bien ensemble... (à Marie Robin) Est-ce que tu m'entends ?
MARIE ROBIN
C'est à moi que vous parlez?
MERRIN
Non ; c'est à mon pied !
MARIE ROBIN
Vous êtes bien honnête. Merci, je h'ai plus si froid.
CLAGAN
Tu n'en tireras rien; elle ne veut pas entendre. (Baillant) Ah ça! est-ce que les femmes vont bientôt venir? J'ai les dents longues.
MERRIN
Et moi!
CRÈCHE (se levant).
Vous êtes tous des simples ! On vous fait croire ce qu'on veut. Cette ville, je sais ce que c'est; écoutez: Il y avait là autrefois un
grand étang, une morte; et au printemps, toute la neige fondue des montagnes y roulait. Ces hommes-là sont venus, il y a plus de trois cents ans. D'où? Je ne puis pas le dire... De trèsloin, d'un pays où on dit que la mer est gelée. Et voilà qu'en passant ici pour aller se battre, quelques - uns ont entendu raconter qu'en fouillant la terre, on y trouvait du métal. [Les gens de ce canton savaient cela , mais ils
étaient trop bêtes pour tirer quelque chose de ces richesses. Ils le sont encore, pardieu, comme ils le seront sans doute toujours !
MERRIN
Est-ce de nous que tu parles, hein ?
GRÈCHE
Mais non, mais non! Comment donc!
N'êtes-vous pas les plus malins des hommes, vous qui avez pris, pour vous conduire, une espèce d'ours aveugle appelé Martin? — Qu'estce que je vous disais donc? Ah! Voilà que ces étrangers ont bien su mettre le nez, eux, sur les trésors cachés dans le sol.] Au lieu de continuer à faire la guerre et d'aller pour le
plaisir de leurs chefs, exposer leur peau, ils se sont établis ici. Ils percent la montagne, lui arrachent l'argent, le cuivre, l'étain, travaillent ces métaux, en font le commerce, deviennent riches, construisent des maisons, des fabriques, bâtissent une ville qui s'agrandit chaque jour. L'étang les gênait, ils l'ont fait reculer. Avec des quartiers de granit et des machines dont une seule fait le travail de cent hommes, ils ont élevé un mur, une digue formidable, derrière laquelle leur ville s'étend en sûreté. Et main-
tenant, que font-ils? — Mais dites-moi d'abord, nous, ce que nous faisons.
LONGÈNE
Nous faisons ce qu'ont fait nos pères.
GRÈCHE
Peuh ! Autant vaudrait que ta femme eût mis au monde une portée de bûches, si tes enfants ne sont nés après toi que pour rester des gueux comme leurs parents! — Vraiment, vous êtes contents de votre sort? Oui ma foi, votre existence est belle ! Regardez vos figures noires, vos vêtements, vos mains : de quoi avez-vous l'air, de bêtes ou d'hommes? Où logez-vous ? dans des tanières. Comment vous nourrissez - vous ? duand vous êtes blessés ou malades, où sont vos médecins? Il vous faut sans cesse vous défendre contre vos voisins, avec lesquels vous ne pouvez vivre en paix, ou contre les animaux féroces qui peuplent ces forêts. Tandis qu'eux, dans leur ville!.. — Pensez-vous qu'on ne puisse manger mieux, dormir mieux, jouir mieux? Dites.
LONGÈNE
Pourtant...
CLAGAN (lentement).
C'est vrai.
MERRIN (avec colère).
C'est vrai!
CRÈCHE
Bien sûr que c'est vrai ! Je ne voudrais pas mentir. O bonnes gens, à qui la faute ?
Qui est-ce qui devrait veiller à votre bien-être, vous instruire, vous faire plus riches et plus heureux? Je ne sais pas, moi. Ne serait-ce pas vos chefs ? Pourquoi les avez-vous élus ?
LONGÈNE
Pour nous défendre, d'abord.
• GRÈCHE
D'abord, oui. Mais êtes-vous sûrs...
(11 sourit).
CLAGAN
Hé bien, de quoi ? parle.
MARIE ROBIN (criant).
Au loup ! au loup!
MERRIN (tressaillant).
Quoi donc? qu'a-t-elle vu?
CLAGAN
Rien! Allons, la folle, vas-tu te taire?
MARIE ROBIN
Je ne dis rien, je ne dis rien! C'est bien assez d'écouter bavarder vos femmes.
On entend une rumeur dans la forêt.
MERRIN
Ce sont-elles. Ah!
GRHCHE
La mienne doit les accompagner, avec mon domestique ; je lui ai ordonné de me rejoindre ici. C'est elle qui rit encore; elle rit toujours...
CLAGAN
Entendez-vous lesbonnespiesPComme elles remuent la langue!— Allons, pressez-vous un peu.
Entrent à gauche Claudine, femme de Crèche, la femme de Merrin, la femme de Clagan, la femme de Ferry, PRUNETTE,'fille de Longène, entourant Ombredane, avec qui elles plaisantent.