SCÈNE IV
Les précédents , Ombredane , Claudine , Prunette, la femme de Merrin, la femme
DE ClaGAN, la femme DE FeRRY.
LA FEMME DE MERRIN
Ombredane ! Ombredane !
prunette Il nous en conte ! il n'a jamais fait cela !
CLAUDINE
Ah ! ah ! ah ! c'est un brave ! vous ne le connaissez pas comme moi... depuis seize ans qu'il sert chez nous. — N'est-ce pas, Ombredane, que tu es un brave?
LA FEMME DE CLAGAN
Lui, se battre avec un géant? Il a peur des sotrès, quand il entre dans l'écurie. Monsieur est hardi avec les filles, mais trois poils de barbe lui font peur !..'
Ombredane fait mine de la saisir; elle se débat.
PRUNETTE
Encore une histoire, Ombredane !
LA FEMME DE MERRIN
Ombredane! Ombredane!
Ombredane gesticule au milieu d'elles, se bouche les oreilles et, en riant, feint de les vouloir éviter.
MERRIN (s'avançant au devant d'elles).
Sacré tas de femelles ! Aurez-vous bientôt fini de sauter ainsi et de piailler comme des poules autour de ce beau coq, pendant que vos hommes se serrent le ventre en vous attendant? (A sa femme) Allons, ouste, toi ! viens ici !
Toutes les femmes s'arrêtent de rire subitement. CLAGAN (à sa femme).
Apporte-moi ma soupe ! si tu Tas encore laissée brûler, gare à toi !
LONGÈNE (à Prunette).
Hé bien, la grande, et moi?
PRUNETTE
Voilà, papa.
GRÈCHE (à Claudine).
Tu as été longtemps. — Pourquoi riezvous?
CLAUDINE (se remettant à rire).
Ah! ah! ah! C'est Ombredane. Figuretoi... ah! ah! ah!
GRÈCHE
Mais ne ris pas. — Qu'est-ce qu'il a fait, ce fou?
CLAUDINE
II disait... ah ah!... que ce matin, en allant, dans la clairière, ramasser les peaux qu'il avait mises à sécher, voilà qu'il a aperçu je ne sais pas quoi... un gros homme, un géant, qu'il dit, avec une barbe rouge et, sous son manteau, un habit tout en fer, qui le regardait, qui le regardait!..
GRÈCHE
Tout en fer, avec une barbe... Quelle histoire !
• CLAUDINE
Attends ! Ce géant qu'il dit , ou ce diable — c'était peut-être le diable, n'est-ce pas, Ombredane? — en voyant qu'Ombredane l'avait vu, lui a fait un signe de la main et s'est mis à marcher vers lui. Et que penses-tu qu'ait fait
GRÈCHE
Lui, ce poltron? II s'est sauvé?
CLAUDINE
Ah ! c'est ce que nous avons toutes dit ; mais il prétend que non et que c'est lui qui a
fait sauver le fantôme : car c'était sûrement -Tf un fantôme n'est-ce pas, Ombredane.
Elle rit. Ombredane fait des signes de tête.
GRÈCHE
Mais ne ris pas ! Ce garçon est stupide ; il ferait mieux d'exécuter ce que je lui commande et de prendre garde à sa besogne que d'inventer d'aussi sottes histoires. Un géant tout •rouge... c'est stupide!
CLAUDINE
II jurg^ que c'est vrai. Jure-le, Ombredane.
OMBREDANE (levant la main et crachant).
Je jure que c'est vrai... (à part) que je me suis sauvé.
CLAUDINE
Tu vois ! — Comment ne pas le croire, avec une tête pareille? Ses grosses joues soufflent la vérité, sa bravoure brille dans ses petits yeux de taupe, et l'honnêteté de son âme éclate sur sa tête sans cheveux... Ah ! ah ! ah !
GRÈCHE (furieux, la secouant par le bras).
Mais ne ris donc pas ! Vas-tu t'arrêter de rire? un jour pareil, quand j'ai été humilié, mis à l'amende !
CLAUDINE
Eh! veux-tu donc que je pleure? Cela ne te rendra pas ton argent.
CLAGAN
11 n'y a rien de nouveau en bas ?
Les cinq femmes ouvrent en même temps la bouche pour parler et s'arrêtent.
LONGÈNE (à sa fille).
Réponds, toi, la grande.
PRUNETTE
Non, il n'y a rien.
LONGÈNE
Où est le chef. ?
PRUNETTE
Il chasse, depuis ce matin.
GRÈCHE (entre les dents, à Ombredane).
C'est ça, il chasse, pendant que nous, nous trimons !
OMBREDANE (en écho).
Nous trimons !
PRUNETTE
Sa femme, Thérèse, voulait monter avec nous : elle a eu peur d'être grondée.
CLAUDINE
Les hommes sont si rudes ! (riant) Il n y a que le mien qui est toujours de bonne humeur.
GRÈCHE
Prends garde à toi.
CLAUDINE
Bah ! je n'ai plus peur de rien. Ombredane me défendrait.
Elle s'approche d'Ombredane. Grèche les sépare en se mettant entre eux. Pendant ce qui précède, Marie Robin vole, sans être vu, le pain de Merrin.
MERRIN
Mon pain ! Qui est-ce qui m'a pris mon pain ? (A Ciagan) C'est toi !
CLAGAN
Moi ? Ton pain ?
MERRIN
je l'avais posé là... Rends-le moi.
CLAGAN
Va te promener ! Je n'ai pas touché à ton pain.
LA FEMME DE MERRIN (à Clagan).
Vous n'êtes pas honnête. Pourquoi lui prenez-vous ce qui est à lui ?
CLAGAN
due le diable vous enlève !. Je vous dis que je ne lui ai rien pris.
LA FEMME DE CLAGAN (à la femme de Merrin).
Cest bon pour vous de voler, ma chère !
Avant de nous accuser, vous feriez bien de rendre les poules que vous avez prises, il y a cinq ans, à votre voisin.
LONGÈNE
Ah! si les femmes s'en mêlent!..
LA FEMME DE MERRIN
Qu'est-ce que vous dites? Moi, voler des poules ! Oh la menteuse !
LA FEMME DE CLAGAN
11 y a trois personnes qui vous ont vue.
Tout le monde le sait bien . . . Demandez à Clémence.
LA FEMME DE FERRY
Ma foi, je ne...
NICOLAS FERRY (lui mettant la main sur la bouche).
Ne te mêle pas des affaires des autres.
Assez !
LA FEMME DE MERRIN
O la menteuse ! est-il possible. (Elle pleure). L'entends-tu, Merrin, cette mauvaise langue?
Elle dit que nous sommes des voleurs.
MERRIN (à Clagan)
Rends moi mon pain? Tu ne veux pas me le rendre?
CLAGAN (haussant les épaules).
Laisse-moi tranquille !
LONGÈNE
S'il dit qu'il ne l'a pas pris?
LA FEMME DE MERRIN
Menteuse !
LA FEMME DE CLAGAN
Crie ! crie! Les poules de Mouriche criaient aussi, quand tu les emportais sous ta jupe.
MERRIN (s'avançant sur Clagan).
Nous allons bien voir.
CLAGAN (ramassant une pierre).
Approche un peu, et je te casse la tête.
GRÈCHE (à part).
Kss! Kss ! Cognez-vous, mangez-vous, imbéciles ! 11 en restera toujours assez.
Les deux hommes se menacent pendant que les deux femmes s'injurient encore. Tous les autres se sont levés et s'agitent en criant.
MARIE ROBIN (mangeant le pain de Merrin).
Au loup ! au loup !
Martin Bromerre arrive à droite, à cheval, suivi de chiens que Babon tient en laisse. 11 s'arrête brusquement.