TROISIÈME PARTIE
La fin du monde, prédite pour le 13 juin, s'était bien passée. ï)ans ce cataclysme universel, attendu avec une si vive anxiété, nous n'avions pas eu à déplorer le moindre accident. Le monde, oubliant qu'il venait de finir, continuait, comme si de rien n'était, à la barbe des comètes et des astronomes allemands ; il se livrait à ses évolutions et révolutions accoutumées, et décrivait en paix sa ronde autour du soleil sur la foi et les
assurances formelles de M. Babinet 0 trompeuse
sécurité ! un autre danger aussi terrible le menace. La mort nous enveloppe encore une fois de toutes parts. Échappés à Charybde, nous allons nous fracasser contre Scylla. Le monde ne s'est pas brûlé à la flamme ardente
1 La Fin du monde par la science, par M. Eugène Huzar. — L'Arbre de la sciencej par le même.
2G0 iMOKlS ET VIVANTS.
de la comète^ mais il va se briser contre l'arbre de la science; -^— c'est M. Eugène Huzar qui le lui prédit.
En présence des miracles auquel le développement de la science et de l'industrie nous fait assister aujourd'hui^ on peut bien être saisi d'un étonnement qui va jusqu'à la frayeur. Un misanthrope est excusable de se demander si l'orgueil de l'homme n'a pas besoin d'être abaissé et son audace refrénée. Il y a dix-huit cents ans déjà, Horace^ en se séparant de Virgile et s'efîrayant despéi'ils que son ami allait courir sur la mer, s'emportait en imprécations magnifiques contre les entreprises toujours croissantes et toujours plus dangereuses de l'audace et du génie humains. Illirohur et œs triplex
circa pectus erat « Il avait un cœur de chêne et de
fer celui qui le premier confia un frêle esquif à l'Océan terrible, qui brava l'impétueux vent d'Afrique et les aquilons, et les pluvieuses Hyades et la rage du Notus, tyran furieux de l'Adriatique. Sous quel aspect assez terrible la mort pouvait-elle l'effrayer celui qui sans pleurer a regardé les monstres de l'Océan, et^la mer soulevée, et les sinistres écueils Acrocérauniens ? En vain la divine Providence a séparé les continents en jetant l'Océan au travers^ si des navires impies osent franchir l"ol)slacle inlranchissable. La race humaine, dans son
audace^ se rue à Tavcugle coiilrc toutes les lois de Dieu et de la nature. I/audacieux enfant Japhet a donné aux hommes le feu qu'il avait dérobé, A la suite de ce vol fait au ciel, la lièvre et les maladies se sont abattues en cohortes nouvelles -sur la terre, et la mort, nécessité jusqu'alors tardive, dut accélérer le pas. Dédale a tenté de s'appuyer sur l'air vide avec des ailes refusées à l'homme. Hercule a enfoncé les portes de l'enfer. Rien n'est impossible aux mortels. Notre folie escalade le ciel lui-même^ et, impies que nous sommes, nous ne laissons pas à Jupiter le temps de déposer ses foudres irrités ! »
Que dirait Horace, s'il vivait aujourd'hui au milieu de nos bateaux à vapeur, de nos rails^ de nos lils électriques, de nos câbles transatlantiques ; s'il voyait le soleil, ce roi que personne n'osait regarder, abaissé à la condition de peintre de portraits, et de peintre réaliste encore ; s'il nous voyait soutirant par précaution ces foudres irrités de Jupiter, et non contents de franchir les mers, briser tout à l'heure les isthmes qui les séparent?
Ce travail merveilleux de la civilisation a donné le vertige à M. Huzar. Son imagination, fortement frappée, lui a suggéré un système décourageant. En vertu de ce
système, Phomme est destiné à périr,, et le monde avec lui, par cette science même dont il est si lier. Plus il s^efibrce et réussit à pétnr, à assujettir, à améliorer le monde, plus il Tapproche de sa ruine. Chaque progrès engendre un péril; on ne peut le. nier, chaque découverte, chaque expérience scientifique emporte avec elle un danger 3 or les dangers de la science seront d^autant plus grands dans Favenir que l'homme fera des expériences plus grandes, plus capitales, plus définitives. Un cataclysme universel sera le résultat de la dernière. Un jour l'homme voudra soulever le monde, et le monde retomhera sur lui.
Quelle cause précise déterminera ce cataclysme final? Si M. Huzar le savait d'avance, il nous le ferait éviter. 11 peut arriver de mille manières. L'homme que M. Huzar définit « une raison iiupresciente à la recherche de rahsolu » , portant sur la nature une main de plus en plus téméraire, touchant dès à présent aux lois qui constituent son équilibre, ne peutTon prévoir à la fin un cas donné où cet équilibre sera tout à fait rompu et la planète terrestre désorganisée?
Voyez plutôt. Nous déboisons les montagnes : qu^'arrive-t-il? Nous récoltons l'inondation dans les plaines. On se rappelle les dernières si terribles. Et ce déboi -
sèment n'amène pas seulement le trouble dans laterre, mais dans Tair. L'atmosphère que nous respirons reste en effet viciée de tout l'acide carbonique que les arbres nous rendaient le service d'absorber. En même temps cet acide carbonique augmente sans cesse sa mortelle (juantité par la combustion toujours plus considérable des minéraux que nous arrachons aux entrailles du sol pour entretenir nos usines, nos fabriques, nos bateaux à vapeur, nos chemins de fer. Ainsi peu à peu la science et l'agriculture nous noient et nous asphyxient. Ne peut-on pas craindre encore que cette masse énorme de houille extraite au hasard du sol (environ cinq cent cinquante millions de quintaux métriques par an^ seulement sur notre continent européen) ne vienne à changer le centre de gravité de notre globe et à le faire dévier de son axe? Aujourd'hui on parle de percer l'isthme de Suez. Lord Palmerston oppose à cet admirable entreprise les raisons d'une politique étroite et jalouse. M. Huzar vient à son secours, mais en arguant du salut du monde. Comment! Dieu a dit à la mer : « Tu n'iras pas plus loin ! » et nous, faibles humains, nous voulons briser les digues que Dieu a imposées aux océans au risque d'en altérer l'équilibre? Monsieur de Lesseps, y avez-vous songé ? Et ne conçoit-on pas bien
maintenant comment le monde peut im jour Unir par l'usage téméraire, par l'abus de la science?
Comme pour fortifier les trop ingénieuses hypothèses et les sombres pronostics de M. Huzar, depuis l'apparition de son dernier cri d'alarme, la science et Tindustrie ont joué de malheur. Le crédit, cette machine à ressort si délicat et si compliqué de notre civilisation scientifique, subit une bourrasque atfreuse sur les deux continents. Et le Leviathan, ce monstre marin créé par rindustrie anglaise, vous l'avez vu : on devait le lancer à la mer. Jusqu'à présent, hélas ! il n'y a eu de lancés que des hommes. Le monstre, encore au rivage, a dévoré des victimes humaines et a voulu la mort pour marraine. Un jour, je vous le dis en vérité (parlant au nom de M. Huzar), ce ne seront plus des désastres partiels que nous aurons à pleurer, des vaisseaux gigantesques qui feront explosion et s'enfonceront dans les abîmes^ ce sera le vaisseau de la civilisation^ le bateau de l'humanité tout entière qui sombrera.
Pour donner plus d'autorité à sa lugubre prophétie, M. Huzar cherche à l'étayer sur une explication toute neuve de la Genèse et du péché originel. Ce péché ne fut autre chose, suivant lui, qu'une faute scientifique commise contre les lois de l'harmonie univeiseîle. Le
paradis terrestre n'était pas le séjour de simplicité et d^innocence que nous croyons, et que nous avons perdu par la faute morale de nos premiers pores. UEden, dans cette hypothèse, figure une civilisation scientifique très-avancéè, bien mieux, le dernier terme de la civilisation auquel l'Humanité-Adam était déjà parvenue. Dans la pensée de Moïse, sous le voile allégorique qui la recouvre et que M. Huzar affirme avoir réussi le premier à lui enlever, la science est l'arbre encyclopédique des connaissances humaines, qui portait comme un fruit fatal, un fruit de mort, la dernière expérience de la science. Le serpent figure la séduction scientifique qui poussa l'homme à cueillir ce fruit. Or la conquête de l'absolu par la science expérimentale n'étant qu'une illusion, quand l'homme porta la main sur ce fruit trompeur de l'arbre de la science, l'équilibre du monde fut rompu, un cataclysme planétaire eut lieu; comment? je ne sais, et M. Huzar non plus; mais l'homme fut précipité de TÉden, c'est-à-dire que le monde revint au chaos et que la civilisation humaine fut à refaire. Or, CE QUI A ÉTÉ SERA; M. Huzar écrit cet aphorisme en lettres capitales, ce qui en double singulièrement la valeur. Donc, quand nous serons arrivés au dernier terme de cette nouvelle civilisation scientifique
OÙ nous marchons d\in pas si rapide; quand, ivres d'orgueil et d'espérance, nous nous avancerons pour cueillir^ comme Piobert son talisman^ le dernier fruit de l'arbre de la science, nous serons foudroyés sous notre conquête, et notre cycle à son tour sera terminé. A peine si quelques naufragés échapperont, comme au temps d'Adam , pour raconter ce grand désastre et pour recommencer une autre humanité destinée fatalement à périr comme celles qui l'auront précédée^
Nous avons tâché d'exposer clairement, et sans chercher à l'affaiblir, le système de M. Huzar. Il y ajoute, rendons-lui cette justice, toutes sortes de développements ingénieux, avec beaucoup de verve et une incontestable originalité. Seulement pourquoi est-ce un système? Si l'on pouvait n'y voir qu'une piquante boutade contre les prétentions exorbitantes de notre éducation scientifique et de la science elle-même sous la livrée industrielle qu'elle revêt à notre époque^ cette boutade nous semblerait charmante, et elle serait la bienvenue. En effet, sans m.éconnaître les grandeurs de notre civilisation scientifique^ on peut regretter ce qu'elles nous cotitent. La poésie s'en va, ou bien on veut qu'elle se mette à la remorque de la machine à
vapeur et qu'elle chante la machine à hattre le chanvre ou à tisser. Les lettres infructueuses sont dédaignées. Et puis, à mesure que l'homme asservit la nature, on dirait qu'il est condamné à en perdre le sentiment naïf, Tamour désintéressé, et l'on voit avec mélancolie s'effacer peu à peu, au milieu de nos raffinements, ce (jue Fénelon appelait si bien Taimable simplicité du monde naissant. Or quand on viendrait nous dire : Hommes de beaucoup de science et de peu de poésie et (l'amour, qui ne cherchez que ce qui peut servir^ qui ne trouvez beau que ce qui est utile, dont le cœur ne bat plus pour les choses invisibles, qui n'avez plus de foi qu'en votre orgueilleuse intelligence, qui croyez avec Proudhon que si le Créateur vient à manquera la créature, l'homme le remplacera, qui dites avec Béranger qu^, si le sokiil s'éteint, l'homme le rallumera, vous pensez que votre science vous rendra à la fm semblables à Dieu, eh bien ! c'est cette science elle-même qui vous tuera 1 Celui qui viendrait nous dire cela, sa satire ne serait pas trouvée trop mauvaise. Mais il faut que ce soit une satire et non une grave prophétie. Or c'est bel et bien pour un prophète, pour un voyant, que M. Huzar veut être pris. Ainsi il perd le bénéfice de son livre, et d'une idée qui fournissait un développement
spirituel, il fait un système qui ne soutient pas la discussion.
Malgré tout ce que peuvent dire ceux qui nient le progrès et ceux qui y croient, comme M. Huzar, en s^effrayant de ses dernières conséquences, Fhomme sent en lui un instinct invincible qui le pousse à pétrir, à améliorer, à «s'assujettir » en un mot la terre, suivant le précepte de Dieu. 11 ne croit pas à cette ridicule et misérable destinée d'une humanité condamnée à monter, à se perfectionner sans cesse, pour ensuite rouler fatalement et irrémédiablement dans Tabîme et recommencer encore et sans fin cette tâche ingrate comme celle de Sisyphe. Croître et périr tour à tour, ce peut être la destinée des peuples, ce n'est pas celle de l'humanité tout entière, au sein de laquelle les peuples ne sont que des individus. La caravane humaine avance dans les chemins qu'elle se flraye, en obéissant à une voix secrète qui lui dit : Progrès et perfectionnement ! Sous ce char du progrès qu'elle pousse en avant avec peine et péril, sans doute à chaque instant une foule de victimes, individus et peuples, sont broyées, et je comprends qu'il soit bon de jeter de temps en temps à cette humanité triomphante le cri mélancolique de l'esclave au vainqueur : «Souviens-toi que tu es humanité ! » Mais
ne cherchez pas à hii faire peur, vous ne réussiriez pas à Tarrêter jusqu^au jour où ses destinées seront accomphes, au moins dans ce y.:onde, et où Dieu effacera alors notre globe terrestre comme tous les astres qui s'éteignent dans les champs du ciel.
Il est vrai qu'après nous avoir bien effrayés, M. Huzar pour nous rassurer sur les conséquences de son système, pour conjurer la fatalité qui nous menace, tient en réserve deux remèdes. D'abord un palliatif : il propose une sorte d'édilité, de police planétaire, destinée à empêcher toute expérience trop hasardeuse et à assurer la conservation de notre pauvre monde à défaut de Dieu qui s'y entend si mal et qui l'abandonne à la fatalité. Mais le vrai remède, c'est l'intuition substituée à la science expérimentale pour comprendre les lois de l'univers et pour diriger le monde. L'intuition, c'est cet arbre de vie qui figure dans l'Éden en opposition avec l'arbre de la science, et auquel les hommes négligent de toucher. L'intuition, ce n'est plus la science raisonnable ni raisonneuse des docteurs, c'est la vue à priori des illuminés, des ignorants, celle qui a inspiré le livre de l'Arbre de la science. N'analysez pas, devinez ; brisez les savants, remplacez-les par les prophètes, meltez par exemple M. Huzar aux lieu et plclce de
M. Babinet, et le monde continuera de tourner. Mais si Pintuition peut nous sauver de la chute fatale, que devient ce fameux apophtliegme : Ce qui a été sera ? On peut récrire désormais en capitales ordinaires.
Nous ne perdrons pas beaucoup de temps à discuter sérieusement Texplication de la Genèse et du péché originel imaginée par M. Huzar, et qui est la base de son système. D'abord, comment l'arbre édénique pourrait-il figurer l'arbre des connaissances humaines? La Bible ne dit pas l'arbre de la science, mais l'arbre de la science « du bien et du mal. » ïl n'y a donc pas eu pour l'homme, d'après le récit de la Bible, une déchéance intellectuelle et scientifique^ mais bien une chute morale, et l'explication de M. Huzar est ainsi en contradiction avec les livres saints. Je n'examinerai pas si à un autre point de vue son interprétation est conforme ou non à l'orthodoxie; mais je puis bien lui dire que, dans son système, la fatalité d'une chute scientifique n'est pas plus satisfaisante, comme il s'en flatte, plus facile à mettre en harmonie avec la bonté divine, que cette réversibilité si difficile à concevoir, selon la justice, de la chute morale, dans le dogme du péché originel. Puis comment l'Éden pouvait-il être le séjour d'une civilisation avancée? Adam et Eve, d'après la
Genèse, étaient nus dans le jardin des délices; or au centre des civilisations les moins raffinées, on est couvert, et dans les jardins où l'homme et la femme se promènent aujourd'hui, sans vouloir faire Téloge du paletot ni dire trop de hien des robes et de leurs immenses accessoires, on ne peut nier qu'ils ne soient plus perfectionnés que le costume d'Adam et d'Eve. Mon objection est moins légère qu'elle n'en a l'air. Autre objection : Suivant votre système, l'âge édénique doit toujours précédei immédiatement la chute. Comment donc expliquez-vous le déluge, c'est-à-dire un cataclysme survenu et tout un monde disparu, non pas à la suite d'un âge d'or, d'une civilisation heureuse et perfectionnée, mais succédant à un âge de fer^ âge pervers et misérable, où les hommes s'entre-détruisaient et ne se comprenaient plus? Enfm, vous oubliez que, d'après la Genèse, la femme écrasera un jour la tête du serpent. En suivant votre exégèse, cela doit vouloir dire que l'amour un jour l'emportera sur- les séductions de la science. Mais alors vos prédictions sont chimériques, nous sommes arpiés d'avance contre cette chute que vous nous annonciez comme fatale, et il faut effacer tout à fait votre aphorisme majuscule : CE QUI A ÉTÉ SERA.
Mon essai de réfutation fera sourire, j'en suis siYr, M. Huzar. « On ne me comprendra, dit-il à chaque instant, qu'à la consommation des siècles. » Ace trait et à d'autres que nous avons déjà signalés : courtes sentences, mot décisifs, en lettres italiques ou capitales, vous reconnaissez un prophète. Ainsi M. Proudhon, définissant la propriété, s'écriait : « On ne dit pas en un siècle deux mots comme le mien. » Mais, pour être prophète, on n'en est pas moins homme. M. Huzar reproche amèrement à M. de Lamartine de l'avoir, en propres termes, dépouillé, et d'avoir, dans son Cours familier de Littérature, développé, en la recouvrant de son admirable langage , cette conception propre à M. Huzar, suivant M. Huzar, que l'Éden était une civilisation. Mais comment peut-on développer un auteur qui prétend qu'on ne peut pas le comprendre? Sans nous préoccuper de défendre M. de Lamartine, ô prophète qui tenez à la propriété de vos oracles et à vos droits d'auteur, je vous le demande, quand vous donniez cette définition de l'homme dont vous vous montrez si fier, « une raison impuissante et insuffisante à la recherche de Tabsolu, » ne connaissiez-vous pas non plus cette belle définition?
Borné dans son pouvoir, infini dans ses vœux , L'honinne est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.
Suum cuique, je le veux bien. Mais M. de Lamartine ne serait-il pas fondé à vous reprocher, si la chose en valait la peine, de lui avoir pris sa définition sans la couvrir, il est vrai, et en la dépouillant au contraire d'tui magnifique vêtement? Et quant à cette hypothèse d'une civilisation dans FEden à laquelle vous ne voulez pas que l'on touche, il me semble qu'elle ne vous appartient pourtant qu'en collaboration avec les préadamites. Hélas î rien n'est tout à fait nouveau sous le soleil.
Une autre question à M. Huzar : Pourquoi écorchet-il les noms honorables et distingués qu'il cite dans ses livres, sans malice, je le crois, mais avec une étrange distraction? M. Babinet devient M. Bassinet; le nom de M. Taine se durcit en Thein ; celui de M. Ulbach s'adoucit euDulbach ; M. JeanReynaud s'écrit au hasard Renaud. C'est sans doute que M. Huzar a plus à' intuition que de mémoire. C'est probablement aussi pour cette même raison qu'il mêle sans convenance les noms anciens et les noms modernes, et, sans songer auv disparates, cite ensemble Platon et M. Pierre
Leroux, ou M. Pelletan, Yico et M. Nicolas. A la hauteur où les prophètes sont placés, embrassant d^un coup d^œil le passé, le présent et Favenir, il n^y a plus de temps et plus de distance entre les hommes, le prophète plane au-dessus de tous, et ils sont tous confondus devant lui dans la même égalité. Mais, nous, faisons usage de notre mémoire et retenons cette date : 21 avril 1855. C^est la date de Tapparition du premier livre de M. Huzar, la Fin du monde par la science; le second, dit-il, V Arbre de la science, n^est que l'exégèse du premier.
Hélas ! les prophètes sont malheureux à notre époque. Voyez : on ne croit plus à rien, on les raille. Ils ne parlent plus, comme autrefois, an milieu de la foudre et des éclairs. Ils écrivent, et on discute leurs oracles obscurs. Cela, leur est égal, pourvu que le monde sache le nom du prophète. Ils proclament qu^on ne les comprendra qu^à la fin des siècles, mais ils ne veulent pas qu^on attende la fin des temps pour leur faire un brin de réputation. Et ils demandent avec instance des articles aux journaux, aux critiques, les gens qui se piquent le moins de procéder par intuition. N^en rions pas trop cependant; quelques-uns de ces prophètes ont du bon; M. Huzar, on Fa pu voir,
ne manque ni dWiginalité ni d ^imagination, et, sans prendre au sérieux son système intuitif et ses hypothèses essoufflées^ on ht avec plaisir ses deux volumes.
Et pourquoi ne ferais-je pas tout comme un autre, et à Texemple de M. Huzar, ma prophétie sur la fm du monde? Je ne crois pas, comme lui, qu'il finira par une imprudence de la science, par la rupture de quelque continent, par le percement funeste d'un isthme, ou par quelque corps comburant comme le potassium, qui mettra le feu aux océans. Je crois qu'un jour le monde sera au comble de la science et de la richesse. Le crédit n'aura plus de limites. Les bonnes et belles actions pleuvront : je parle des actions industrielles. Celles qui se composent de dévouement et d'enthousiasme, de vertu et d'héroïsme, n'auront plus cours. Il n'y aura plus nulle part de partis politiques; tout le monde restera sous tous les gouvernements du parti de l'ordre au service de la patrie, c'est-à-dire du côté de son traitement et de ses places. L'industrie fera des prodiges. Ce ne seront que bateaux à vapeur sur la mer, chemins de fer sur la terre et ballons dans l'air. Mais le cœur n'aura plus d'ailes. Mais les oiseaux effrayés par le sifflet des locomotives ne chanteront
pluS;, c( les tourterelles se fuiront : plus d'amour, partant plus (le joie! » Les fleurs, 11 ! les fleurs qui ne servent à rien qu'à embaumer, elles se dessécheront sur les chemins au souffle du gaz et de la vapeur. La beauté du soleil sera obscurcie par la houille, et le ciel pèsera comme du plomb sur les têtes. Plus d'art et plus de poésie. On exposera d'admirables machines et d'affreux tableaux. Pas d'autre lyre et pas d'autres cordes à la lyre que les fils électriques vibrant silencieusement, d'un pôle à l'autre, sous un contact mécanique. Et plus rien pour réchauffer nos imaginations et nos cœurs, plus rien pour nous distraire que quelques mauvais romans réalistes, c'est-à-dire plus triviaux, plus immoraux et plus mornes encore que la réalité.
Ennui, fatal ennui! monstre au pâle visage! Prince des scorpions, fléau de l'Angleterre!
Ce sera le fléau du monde. Tout à coup, au milieu de ce grand développement de civilisation, un immense bâillement distendra les mâchoires humaines, et ces bouches ouvertes par un incommensurable ennui, elles ne pourront plus se refermer. Ce vide des lèvres,
LA FIN DU MONDE PAU LA SCIENCE. 277 lidèle image du vide des caniis, il ne pourra j)lus èlre comblé. Limmanité sera pétri fiée dans un bâillement. Et voilà, si Ton n^y prend garde, comment le monde finira.