‹ Morts et vivantsChapitre 11 sur 15 · LA VIE DES EAUX. — LA VIE ARABE · texte numérisé non relu

LA VIE DES EAUX. — LA VIE ARABE

Il existe une classe d'hommes de lettres intéressants et laborieux entre tous^ voués à une tâche sans trêve, condamnés à l'inspiration hâtive, à une parturition du cerveau quotidienne et perpétuelle. Ils sèment tous les jours, sans compter et sans qu'il leur en soit beaucoup tenu compte, l'idée^ la raison^ le caprice, la vérité sérieuse ou la grâce paradoxale, parfois l'erreur, si vous • voulez, suï" des feuilles qu'on lit et qu'on oublie, et que

le vent emporte. Ils n'ont pas le choix du sujet ; ils sont attelés aux barbarismes politiques du jour ou aux solé-

1 La Vie des eaux. — La Vie de Paris. — La Vie arabe, trois volumes, par M. Félix Mornand.

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cismes littéraires de la veille. La loi les entrave, le sujet les borne. 11 faut courir au milieu de ces barrières sans les heurter ni les franchir, et il faut recommencer toujours et toujours recommencer. A moins de se rappeler Tanecdole mythologique des Danaïdes, on n'a pas l'idée de ce métier, qui consiste à se jeter tous les jours la tête la première dans le gouffre sans fond du journal, et l'on y suffit mal, à moins de jouir d'un tempérament exceptionnel que la physiologie a négligé de classer. Ceux qui ne meurent pas à la peine et soutiennent leur dur mais utile et honorable métier à travers l'ingratitude des sots en général et les rancunes de beaucoup de sots particuliers, ceux-là ne sont ni bilieux, ni nerveux, ni sanguins, ni flegmatiques, ils sont journalistes. Le plus grand chagrin de ces travailleurs est surtout de ne pouvoir se recueillir et concentrer ce qu'ils se sentent de forces et de talent dans une œuvre de longue haleine, spontanée et libre, élaborée à loisir avec art et avec amour. Quelques-uns pourtant, sans nuire à leur tâche de chaque jour, trouvent le temps et le courage de l'essayer. S'ils ne peuvent faire un,poëme, ils écriront un roman ou un drame, ou bien entre deux feuiltons, ils accompliront un voyage (jui deviendra un" livre spirituel.

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M. Félix Mornandj un vrai journaliste, a accompli trois voyages et composé trois livres de cette jolie espèce. Il a fait le tour des bains de mer les plus fameux de TAtlantique, de la Manche, de la mer du Nord et des eaux thermales les plus en A^ogue en deçà de la frontière et au delà ; il a visité les Arabes dans leurs douars ; enfin, chose rare pour un Parisien, il a voulu connaître Paris, et Fa vu tout entier. Et tous ces voyages, il les écrit comme il les a exécutés, sans laisser chômer son journal ; il les raconte d^une plume alerte et fine ; il y trouve des sujets de chronique variés, d^observations enjouées ou doucement sérieuses, d'esquisses neuves et piquantes.

La Vie des eaux est à sa deuxième édition. La première a été emportée 'par les touristes et par les malades. Ils auront trouvé dans le livre de M. Mornand des renseignements pris à vol d'oiseau, mais exacts ; le public resté dans son fauteuil trouvera après eux, dans Fauteur, un causeur et un conteur charmant. C'est bien une superfétation de notre civilisation moderne, cette vie des eaux, vie facile, attrayante, légère et éphénjère, si bien décrite par M. Mornand. Les sources mi- *nérales qtii abondent en Fiance autant qu'ailleurs, fort appréciées des Romains qui y ont laissé en maints en-

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droits des monuments de leur passage ontété à peu près délaissées au moyen âge. Vers les seizième et dixscptième siècles, la médecine les remit en honneur; mais elles n'étaient encore fréquentées que par de vrais malades qui y cherchaient la santé exclusivement. Montaigne est venu soigner sa gravelle à Bade, dans un temps où M. Bénazet n'était pas connu, où le plaisir n'était pas encore de moitié dans les miracles d'Esculape, au temps où madame de Sévigné écrivait de Vichy à sa fille cette lettre que n'a garde d'omettre M. Mornand :

« J'ai donc pris les eaux ce malin, ma Irès-clière. On va à* dix heures à la fontaine: lout le monde s'y trouve; on boit et l'on fait une fort vilaine mine, car imaginez-vous qu'elles sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on vient, on se prouiène, ou entend la messe, on rend les eaux, on parle confidentiellement de la manière dont on les rend; il n'est question que de cela jusqu'à midi. Enfin l'on dîne; après dîner on va chez quelqu'un : c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'hombre avec MM. Herem et Planci; le chanoine et moi nous lisions l'Arioste. 11 est venu des demoiselles du pays qui dansent la bourrée d;ins la perfection. C'est là où les bohémiennes poussent leurs agréments; elles font des dégognades où les curés trouvent un peu à redire. Mais enfin à cinq heures on va se promener dans des pays déli-

cieux; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Yous en savez présentement autant que moi. »

Y a-t-il encoie, sinon à Yichy, en quelque autre coin du Bourbonnais peu favorisé de la mode, un endroit où les choses se passent aussi simplement? je l'ignore. En tout cas, cette vie simple et patriarcale que dépeignait rillustre femme ne ressemble guère en général à la vie des eaux d'aujourd'hui, et la partie d'hombre, la bourrée, nn brin de promenade et la conversation confidentielle sur l'effet des eaux ne suffiraient pas de nos jours à la vogue d'une source thermale. Cette placidité champêtre s'est altérée de plus en plus à partir du dixhuitième siècle. Aujourd'hui, grâce au progrès, les malades chevauchent, dansent, jouent et ne s'en portent que mieux. Beaucoup de gens doutent de l'efiicacité des eaux. On sait que la connaissance intime de la nature et des propriétés de chacune, leur choix et leur emploi judicieux sont pleins de ténèbres et de difficultés. Mais tout le monde est d'accord sur un point : le plaisir, le luxe^ les émo lions y guérissent une maladie rebelle à la Faculté : l'ennui. Le repos qu'on y peut prendre, si l'on veut bien, l'air pur, une sociabilité facile et sans servage agissent aussi d'une manière favorable sur les affections nerveuses produites par la vie

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haletante et iiévrouse de notre tcni[)s. Enlin les eaux sont plus qu'un plaisir et qu'un ])ien; elles sont une mode; c'est le complément des élégances parisiennes. Tous les ans, à la môme époque, dit M. Mornand, un Parisien qui se respecte est pris de passion pour la vie rustique, pour la belle et simple nature. Il rougirait d'être aperçu au boulevard de Gand. « C'est aux eaux, dans les villages d'opéra-comique, avec jardins anglais, théâtres, salons de jeu et de conversation qu'il pousse l'ascétisme jusqu'à se faire ermite pendant six semaines avec force toilettes d'été.

La vie des eaux, c'est donc encore la vie de Paris, ou du moins lui coin de cette multiple existence que M. Mornand a racontée aussi dans sa toute variété, qu'il a développée tout entière dans son tissu de splendeurs, de misères, d'intrigues et de contrastes en son livre intitulé la Vie de Paris. Paris savant, Paris chantant, Paris dansant, Paris marchand, Paris boursier^ Paris réclame, Paris lettré, Paris artiste, Paris gai, Paris triste, Paris pauvre, Paris voleur, toutes les faces diverses de son sujet, l'auteur les dessine à grands traits dans une série de courts chapitres qui sont comme autant de croquis pittoresques, philosophiques, spirituels et ressemblants.

Mais le lecteur est revenu des eaux^ il est plongé de nouveau dans la vie de Paris, et son imagination (la folle du logis est voyageuse de sa nature) suivra de préférence M. Mornand dans son plus lointain voyage, loin de nos agitations civilisées, au milieu des contrées qui ont gardé la naïveté des mœurs primitives, au pays même de Timagination et du soleil. 11 ouvrira avec curiosité le troisième volume de M. Mornand, la Vie arabe. Des trois, c'est le plus nouveau et c'est le meilleur. La curiosité sera amplement satisfaite et même régalée. Les Romains connaissaient mieux que nous les peuples qu'ils avaient conquis ou qu'ils voulaient conquérir. Montesquieu a prouvé que cette étude ne leur a pas nui. Nous avons vaincu Abd-el-Kader, mais nous ne connaissons pas, comme il le faudrait, les vaincus de notre colonie africaine. Sous ce rapport le livre de M. Mornand, plein d'informations curieuses recueillies de visu, est sérieusement instructif. Il complète les révélations si intéresssantes du général Daumas. La manière de l'auteur est dégagée et sans prétenlion; son récit est un agréable mélange d'anecdotes, de tableaux de mœurs, de paysages, de légendes et d'impressions de voyage. Dans son livre, l'Arabe est représenté au naturel et dans son intégrité. Ses instincts à la fois

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guciTJors et jcligieux, sa résignation à la fatalité tic la volonté divine, sa fierté, son énergie, sa souplesse, son corps d'airain comme son âme, sa sobriété, ses plaisirs simples, son amitié fidèle, ses vengeances implacables, son hospitalité délicate, son ignorance et son mépris de rinstruction européenne, corrigés par une imagination qui supplée pour lui la science et la lui rend indifférente, je dirais presque inutile; tous ces traits et d'autres à demi connus, toutes les nuances qui composent ces physionomies diverses d'Arabes, Mozabites^ Biskris, Sahariens, Kabyles^ ressortent en saillie dans le livre de M. Mornand. J'ajouterai, — est-ce un mirage? le dégoût de notre civilisation affairée? — mais l'impression qu'on recueille de cette lecture toute favorable à M. Mornand n'est pas trop défavorable aux Arabes. Je ne crois pas qu'en lisant M. Mornand on arrive à soupirer après la vie arabe, mais peut-être sera-ton moins fier de ce que volontiers avec une emphase bourgeoise on appelle les progrès de notre civilisation. En fermant le livre de M. Mornand, un gourmand songera mélancoliquement que le kouskous est un affreux brouet. On mange mieux que cela chez Véfour. Mais ce kouskous, (}ue la plus humble tente du plus pauvre douar peut offrir pour rien à l'étranger, vaut

bien la marmite de ÏÂzar de la Fourchette, un des restaurants que M. Mornand est obligé de compter dans la vie de Paris, et dont voici, d'après lui, le signalement. Il vaut la peine d'être rapporté :

« L'Azur de la Fourchetle est un vasle établissement situé dans le quartier des halles, où, pour toute table, on trouve une vaste chaudière remplie jusqu'aux bords d'un liquide graisseux, sans cesse en ébuUition, qui cache dans ses profondeurs une foule d'objets innommés, une multitude de substances animales et végétales. L'habitué de ces lieux dépense 5 centimes, moyennant quoi il est armé d'une longue fourchetle en fer et a le droit de plonger à Vazar ce trident dans l'océan d'eau de vaisselle oii se mire son œil enchunté. Il en relire soit un pied de veau, soit un cou d'oie, une tête de mouton, une patte de dinde, du grasdouble, un estomac ou un fragment quelconque de gallinacé, parfois une carcasse enlière. Quelquefois aussi moins que rien : un os sans moelle, un cœur de poule, une côte de chat, une tête de canard avec ses plumes. Si Vazar l'a bien servi, iJ jouit du fruit de sa capture, sinon il peut recommencer autant de fois que la fortune aveugle lui tiendra rigueur, moyennant chaque fois le dépôt préalable de 5 centimes. C'est là la chance, c'est là Vazar; tous les hommes sont nés joueurs. »

Ces horreurs sont inconnues dans la cuisine de la tente.

L^industrie des peintres en pieds de dindon^ qui con-

siste à vernir les volailles rances pour leur rendre un coloris appétissant ; celle des loueurs de viande, gargotiers qui empruntent des morceaux d'étalage pour allécher la pratique, sont également ignorées chez les Arabes. Il arrive sans doute d'être bien traité, quand on peut y mettre plus que le prix, dans nos grands restaurants de Paris, mais où trouver en France un aubergiste pareil à cet Arabe qui cache la mort de son enfant pour ne pas attrister son hôte?

Les divertissements des Arabes ne sont pas trèsvariés. Mais les brillantes fantasias, complément obligé de toutes leurs fotcs publiques, valent bien nos tréteaiLX en plein vent et ces mâts de cocagne frottés de graisse où, en pareille circonstance, une centaine de polissons s'évertuent, coram populo, à décrocher qui une timbale, qui une montre^ im mouchoir, faisant ainsi l'apprentissage d'un métier auquel il nous paraît inutile de les encourager de si bonne heure.

Les Arabes sont superstitieux. Leur pays est la terre promise des fous et des visionnaires, qui y sont des personnages sacrés. Les faux prophètes y abondent. Mais quoi? le charlatanisme et la superstition sont-ils si étranges pour nous? Au temps où nous vivons, en France, en Europe et dans la jeune Amérique, nous

avons mieux que des prophètes ; ne sommes-nous pas inondés de bons dieux et de médiums?

L\\rabe est ignorant. A qui lui demanderait une explication physique et scientifique sur les thermes (l'Hamman-Maskhoutin, il racontera la légende d^Has-^ san le Maudit. L'imagination, comme nous l'avons dit, supplée chez lui la science. L'explication de l'Arabe fait hocher la tête au savant^ mais elle ravit le poëte. Comme les autres sciences, la médecine, qui a de si fameux ancêtres en Arabie, y a dégénéré. Les opérations s'y pratiquent sans chloroforme à coups de yatagan, et l'on fait chez les tribus une grande dépense d'amulettes qui tiennent lieu de remèdes. 11 est arrivé à un Aralic de placer contre sa poitrine une ordonnance d'un médecin français. Mais l'Arabe a été guéri, et s'il eût usé de l'ordonnance autrement, qui sait... Je m'arrête, je ne veux pas faire de méchante plaisanterie; je préfère imiter un excellent exemple que nous donnent les Arabes. Tout au rebours de nous, ils usent peu de la médecine, et n'auraient garde de se moquer des médecins qu^ils ont au contraire en grande crainte et vénération.

Je ne veux pourtant pas aller trop loin dans ma comparaison chagrine. Il y a des ombres au tableau. Les

Arabes perdent lui peu de leur grand air. Us deviennent, à mon gré, un peu trop marchands. De plus, ces marchands ne manquent pas d'une certaine férocité. Us poursuivent lentement et tortueusement des vengeances épouvantables, et il y a telle vendetta kabyle racontée par M. Mornand qui dépasse toutes les vendetta corses.

M. Mornand n'a rien dissimulé, et le lecteur qui se confie à lui ne risque pas de tomber dans Ferreur de cet admirateur trop pressé qui s'éprit d'une femme dont il avait vu le profil et s'aperçut plus tard que son idole était borgne. Au résumé^ les Arabes sont des barbares et nous sommes des gens civilisés. Notre civilisation a de plus qu'eux le luxe, les sciences et les arts ; leur barbarie a de moins que nous l'extrême vice, et l'extrême misère, et l'échelle perfectionnée des ridicules. Nous avons le superflu, mais nous manquons aussi du nécessaire, et le supcrfl^u que n'ont pas ces barbares ne leur est pas nécessaire comme à nous. Nous possédons plus ; ils désirent moins. Quels sont les plus riches?... Est-ce que je toucherais au paradoxe de Rousseau, à l'apologie de l'homme sauvage? Dieu m'en garde! Bien loin de là, je plains, et c'est ma conclusion, celui qui après avoir lu les trois livres dont

lions venons de parler, et goùlé le vif et lionnele esprit (le rautcur, arrêterait le rêve de son imagination à la Vie de Paris, à la Vie des eaux ou à la Vie arabe. Dans le tableau de ces mœurs grossièrement primitives ou grossièrement raffinées, l'homme se retrouve^ toujours semblable à lui-même. Y a-t-il là de quoi tenter nos désirs et surtout les fixer ?

Parlez-nous de cette belle vie que vient de peindre si poétiquement M. Micbelet, la vie de l'oiseau! Ali! oui, parlez-nous de celle-là et donnez-nous des ailes pour planer entre ciel et terre avec les oiseaux, encore au milieu des hommes, mais un peu au-dessus !

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