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LES LÉGENDES DE L'IRLANDE

Ce n^cst peut-être ni de la littérature, ni de Térudition, ni de la philosophie^ ni même de Thistoire, cette biographie légendaire des saints de la vieille Irlande, que publie M. Tachet de Barneval. I/auteur Tavoue avec une modestie qui prévient en sa faveur, et son humilité ne ressemble pas à une humilité d^auteur; on dirait volontiers, tant elle paraît sincère, une grâce émanée de son évangélique sujet. Pourtant que M. Tachet de Barneval se rassure, il n'est pas besoin d'avoir comme lui du sang irlandais, et du meilleur, dans les veines, pour se plaire à ces traditions du sanctiloge hibernien compulsées avec beaucoup de peine, racontées par lui avec un demi-abandon et une sorte de

1 Histoire légendaire de l'Irlande, par M. L. Tachet de Barneval. Un vol. in-18.

candeur qui n'excluent ni le choix, ni la composition littéraire, ni le style, et qui font de son livre une lecture fort curieuse et tout à fait attrayante. La légende n'est ni d^ la littérature, ni de riiistoire, ni de Térudition, ni de la philosophie, mais ne touche-t-elle pas à tout cela? IN 'est-ce pas de la poésie, de la poésie qui éclaire l'histoire, qui fournit des matériaux à l'érudition? Et, dans cette expression naïve de croyances populaires, la philosophie ne trouve-t-elle aucun sujet de réflexions et de recherches ?

Hàtons-nous de le dire, dans la légende des saints d'Irlande , ce n'est pas à la réalité des faits que notre philosophie s'est achoppée : à Dieu ne plaise ! Pauvre philosophie, celle qui s'exercerait à dépouiller la légende de ses conceptions et de ses fables merveilleuses! Philosophie ignorante du cœur humain, celle que scandalisent ces beaux miracles ! La racine de ces prestiges est en nous-mêmes ; c'est là, c'est au fond de notre âme, qu'il faudrait chercher pour l'en airacher cet amour du merveilleux, ce droit au miracle, l'un des plus irrésistibles besoins de notre nature, plus fort que toute philosophie, source de poésie, levier de la religion. Cette faculté du merveilleux est une consolation que Dieu nous a donnée au milieu des tristesses

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de ce monde. Ces récils incroyables dont se compose la légende sont doux à croire ; ces dons de prophétie, de puissance et de lumière, ces histoires prestigieuses de révélations, de prodiges et de bienfaits surnaturels, nous détournent du spectacle de notre infirmité, amusent notre misère ; et, s'ils nous trompent, comment» s'en plaindre? ils trompent la soif de notre amère et avide ignorance. Mais le merveilleux le plus respectable, le plus inviolable à coup sûr, c'est celui qui n'amuse pas seulement, mais qui élève le cœur : c'est le merveilleux de la sainteté et de la vertu. Saints et martyrs du légendaire, grands hommes de Plutarque ou grandes âmes de Corneille, qui oserait vous reprocher d'être invraisemblables et plus hauts que la nature humaine? Qui oserait corriger votre héroïsme au profit de la vérité? Vous nous soufflez lèvent de l'enthousiasme; nous nous arrachons à nos étroits calculs, à nos petites passions, pour monter jusqu'à vos âmes miraculeuses et rayonnantes. Et quand nous descendons de ces hauteurs où s'élève votre exemple, ce n'est jamais sans fruit, jamais sans rapporter, dans notre cœur élargi et agrandi, l'infini désir , le mal sublime de l'idéal.

Non ; bien loin de rien entreprendre contre leur

grandeur, ce qu'on regrette, ce qu'on voudrait plutôt^ ce me semble, corriger dans la vie des grands hommes, et Toserai-je dire? dans la vie des saints^ c'est tout ce qui contrarie l'idéal et atiriste l'admiration ; c'est le côté défectijeux, le pied d'argile de ces nobles statues. Plus parfaites, elles seraient moins vivantes, moins vraisemblables, moins humaines; qu'importe! elles seraient plus divinement belles. Mais il semble qu'il soit interdit à notre faiblesse de réaliser la perfection morale, et cela même dans le type poétique de noire fantaisie. Piien d'étonnant que Plutarque, racontant les victoires inouïes d'Alexandre, n'ait pu embellir d'un trait suprême ce héros maître du monde en le peignant maître de lui. Quoique historien idéaliste, Plutarque était lié par l'histoire. Mais Corneille, libre de sa fantaisie et voulant peindre Auguste magnanime , n'a-t~il pas gâté la clémence de l'empereur qui pardonne à Cinna et lui demande son amitié en lui faisant l'énumération de ses bienfaits et en l'accablant de ses dédains? Et, sans manquer à la vénération due aux saints, de quelque manière que l'on considère les légendes qui nous racontent leurs vies merveilleuses, histoire véridique, fiction, ou fiction et histoire tout ensemble, ne trouverait-on jamais rien à ajouter ou à retranclici

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pour la satisfaction de la morale idéale et la plus grande édification du croyant? Assurément nous ne croyons pas Saint-Simon sur parole quand il fait dire à un évêque apprenant la canonisation de saint François de Sales : «Je suis ravi de ce que j'apprends; j'ai beaucoup connu en Savoie notre cher ^aint et me félicite de savoir qu'on l'a mis dans le calendrier. Il n'avait qu'un défaut, celui de tricher au jeu, mais il disait pour ses raisons que c'était pour donner aux pauvres. » Sans viser à ces traits de caricature, nous dirons seulement que pour être un saint on n'en est pas moins homme ; qu'à y regarder d'un peu près, nul n'est saint même parmi les saints, et qu'en tout cas tous ne sont pas également attachants ; car la sainteté n'exclut pas l'individualité, et avec l'individualité l'empreinte du temps et du pays.

Ainsi dans ces légendes de l'Irlande auxquelles ces considérations nous ramènent, ce n'est pas, comme nous le disions en commençant, au côté surnaturel que se prend notre jugement; le surnaturel s'adresse à l'imagination et non à la raison. Nous ne méconnaissons pas non plus l'intérêt et le charme poétique de la plupart de ces fictions. La vision de saint Furseus, par exemple, son àme transportée au ciel, et que les dé-

mons disputent aux anges dans un dialogue épique, c'est un chapitre delà légende irlandaise qui ressemble à un chant de Dante. Mais nous ne saurions partager Fadmiration absolue de M. Tachet de Barneval pour les mérites des moines et des vierges dont il raconte Thistoire. Ceux même que la piété populaire a sanctifiés ne nous paraissent pas réaliser tout à fait Fidéal de la perfection évangélique. 11 nous semble qu'il ne suffit pas d'être catholique, il faut fermer les yeux et être Irlandais pour apporter aux pieds des Patrice, des Columkill, des Brigitte une admiration aussi tendre.

C'étaient de rudes convertisseurs^ ces patrons de la vieille Irlande, saints assurément dans le sens étymologique du mot, c'est-à-dire liés et voués à Dieu, ayant la foi , raustérité, l'énergie indomptable ; mais les moyens qu'ils emploient, leurs sévérités, leurs vengeances se ressentent de la barbarie des temps autant que des miséricordieux préceptes de l'Évangile. Sur cettje terre sauvage, prédestinée au sang et aux larmes, la prédication même fut un combat. La légende nous montre des apôtres à la parole âpre et soutenus par une puissance miraculeuse et exterminatrice. Je vois bien dans saint Patrice^ le plus vénéré des saints de l'Irlande, « le zèle inflexible et violent, la puissance surnatu-

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