‹ Morts et vivantsChapitre 13 sur 15 · LES LÉGENDES DE LIULANDE · texte numérisé non relu

LES LÉGENDES DE LIULANDE

« relie»; mais je cherche en vain « la grâce ravissante, «la douceur ineirable» dont parle M. Taclict de Barneval. 11 frappe de mort les princes qui lui résistent. Il prédit à Kertic que son règne va finir , que son royaume va être renversé ; et comme Kertic se récrie, ce qui peut paraître assez naturel, Kertic est changé en bète. Ici c^est Loigar qui périt avec toute sa suite. Ailleurs c'est le peuple de Teamrach qui disparaît presque tout entier dans la terre entr'ouverte. Saint Sénan anéantit sous sa malédiction toute une ville qui lui avait refusé Thospitalité. Où est la grâce ravissante? où -est la douceur ineffable ? Assurément ce n'est pas là, et il nous semble que la vérité ne peut triompher plus durement.

La suprême sainteté est celle qui s'ignore. Ce n'est pas tout à fait la vertu de saint Patrice. Avant sa mort, il demande à Dieu que tous ceux qui au jour de sa naissance chanteront l'hymne en son honneur voient agréer la pénitence qu'ils feront de leurs péchés ; que tous ceux qui fêteront directement sa mémoire trouvent grâce aux yeux de Dieu et ne périssent pas éternellement; enfin, qu'au jour du jugement tous les Irlandais l'aient pour juge. On comprend cette dernière demande; si exorbitante qu'elle paraisse, elle devait sans

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doute servir, dans la pensée du saint, à assurer le salut de tous ses nationaux. Mais on conviendra qu^il a dans tout cela une préoccupation assez ingénue du moi, et un sentiment robuste de ses propres mérites qui ne ressemble guère à rhumilité évangélique.

Quand le christinisme fut prêché pour la première fois dans l'Irlande païenne, la conscience et Timagination du peuple acquiescèrent facilement à la foi nouvelle. Elle devait trouver plus de résistance auprès des princes, des chefs du peuple, des propriétaires du sol, qui eussent fait peut-être plus facilement le sacrifice de leurs passions si on n'eût pas exigé en même temps celui de leurs biens et de leurs domaines. Il fallait se résigner à des donations volontaires ou éprouver la colère des pieux envahisseurs, et parfois, en lisant la légende, on ne peut se défendre d'une sympathique commisération pour les barbares indigènes en butte à ces évangéliques violences. Malheur aux propriétaires terriens ! ils étaient malmenés.

Un jour Mochœnoc se met en devoir de bâtir un monastère. Le propriétaire du terrain survient^ l'avertissant de ne pas faire un travail inutile, car il ne lui céderait pas sa terre. « Dis-moi ton nom »^ demande le saint. Il s'appelait Bronach. «Eh bien! Bronach, dit

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MocliOMioc, lu as l'ié h'wn uonunv, car désoiinais lu seras niallicuiciix toute t;i vie (Uroiiacli, eu iiiaudais, signifie niallieureux). »

(( Du saint homme, raconte M. Tachct de lîarneval, d'après la tradition, trouva une île qui convenait à la vie d'anachorète : il s'y établit. Le maître survenant, avec ses troupeaux et avec sa suite, le saint le pria de se retirer pour que ses yeux ne fussent point exposés à rencontrer des femmes. L'autre n'y consentit point, observant que cette île était sienne et qu'il la tenait de ses ancêtres par 'droit d'héritage. Sainte Brigitte fut appelée; comme elle était bonne et miséricordieuse, le maître ne fut point puni : un vent puissant le prit avec les siens et les transporta loin de l'île, doucement et sans qu'ils eussent aucun mal. »

Sans qu'ils eussent aucun mal ! Ce trait, qui termine la légende, est charmant. Mais quel mal avaientils fait? Et est-ce là qu'il faut reconnaître la douceur ineffable? On voit que le christianisme naissant ne fut pas lui-même l'âge d'or de la propriété et des propriétaires , dont il ne faut pas chercher le paradis en Irlande. Je suppose que le propriétaire dont nous par Ions, pour avoir été alors miraculeusement et si béniguement dépouillé, ne dut pas s^eslimer plus heureux.

Nous venons de prononcer le nom de Brigitte. C^est, après saint Patrice, la sainte la plus populaire de Tirlande. Mais la douceur ne paraît pas une grâce dominante chez la vierge plus que chez le moine. Une princesse longtemps stérile, la femme du fils de Connaît, vient demander à Brigitte de prier pour elle. Brigitte refuse de la recevoir ; mais elle lui envoie une de ses religieuses avec cette étrange bénédiction :

« Je prie pour les laboureurs et les pauvres , qui sont presque tous les serviteurs de Dieu, tandis que les fils des rois sont, fors un petit nombre d^élus, les fils du sang et de la fornication. Mais enfin, puisqu'elle a eu recours à moi, va lui dire qu'elle aura le fils qu'elle désire : il sera mauvais et sa race maudite ; pourtant il régnera de longues années.» C'est ainsi que bénissait Brigitte, que M. Tachet de Barneval appelle la tendre et miséricordieuse Brigitte. D'après cette ilpre bénédiction, on peut juger ce qu'étaient les anathèmcs.

Voilà quelles sont la mansuétude et la bénignité des saints de l'Irlande ; et voilà ce qui attriste dans cette légende, où la colère et violence sont partout, et la douceur nulle part. Les brillants récits, les imaginations merveilleuses ne réussiront pas à effacer cette impression. Partout, dans les traditions de l'Irlande convertie,

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on respire le chaos, le désordre, Tetiroyable barbarie (kl temps.

L'intéressant et très-élégant historien de ces légendes a consacré un chapitre final à rechercher d'où vient que l'Église d'Irlande a eu, en définitive, peu d'influence sur la société et sur les mœurs du pays. Du \^ au \n^ siècle, le sol de l'Irlande, évangélisée avec ardeur, se couvre d'ermitages, d'abbayes, d'églises, et la barbarie se maintient dans les lois et dans les mœurs. L'auteur se demande pourquoi l'Irlande reste à la fois l'ile des saints et l'ile des barbares , et des biens de la religion ne recueille que la foi. Il en trouve une raison judicieuse dans le nombre incalculable de monastères où se réfugiaient toutes les âmes que la vie sauvage effarouchait, et où l'esprit évangélique restait confiné au lieu de se répandre au dehors pour combattre l'anarchie et organiser la société.

N'en pourrait-on trouver une autre raison encore dans le caractère de ces apôtres , eux aussi saints et barbares tout ensemble , ayant le tempérament fougueux de leur pays, toujours vertueux envers Dieu, souvent durs envers les hommes^ qui avaient de leur divin Maître recueilli l'austérité plus que la douceur,

et en qui la foi l'emportait sur la charité?

Août 1856.

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