M. S. DE SACY
11 est beaucoup question de M. de Sacy en ce moment. Il y a longtemps que son nom, Fhonneur du journalisme^ signifie pour tout le monde un grand talent chez un parfait honnête homme. Mais la publication d'un recueil de ses plus beaux articles de critique et de littérature, renfermés jusqu'à présent dans la collection du Journal des Débats, a réveillé la sympathie publique et donné de Tà-propos à un portrait et à une biographie de Fauteur des Variétés littéraires^ morales et historiques. Je ne crois pas, malgré la notoriété si considérable dont il jouit, et la curiosité qu'il excite naturellement, qu'on ait jamais fait cette biographie de M. de Sacy. Modeste, tranquille, patriarcalement retiré dans la vie de famille, sans
ambition de fortune ou de pouvoir, puhliciste désintéressé, mêlé seulement aux affaires par les luttes actives de la presse, il s'est plu à vivre caché, suivant le précepte des anciens, ne se décelant au public que par une certaine odeur délicieuse de raison et de vertu répandue dans tout ce qu^il a écrit. Lui-même a fait sa biographie en deux mots : (Préface des Variétés littéraires^ etc.)
c( Le même travail a rempli toute ma vie : j'ai fait des articles de journaux, je n'ai pas fait autre chose. Encore n'ai-je travaillé qu'à un seul journal, le Journal des Débats. J'y travaille depuis^ trente ans. En quatre mots, voilà toute mon histoire. »
Nous nous bornerons à ajouter quelques renseignements à cette histoire, qu'il est plus facile de compléter d'une manière intéressante avec des traits de talent et de caractère qu'avec des détails biographiques proprement dits.
M. de Sacy est né à Paris^ le 47 octobre 1801. Il marche donc presque avec le siècle, quoique le siècle ne soit pas précisément de ses amis. Il est le fils du célèbre orientaliste Antoine Silvestre de Sacy^ Il est
1 Mais il ne descend pas , comme beaucoup de person-
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(le bonne race, comme on voit. La piété, l'amour des lettres , la simplicité sérieuse , la pureté dans les mœurs, la dignité dans la vie sont chez lui des traditions de famille ; il les a recueillies comme un héritage. Après de fortes études sous la direction de son père, M. de Sacy commença par s'asseoir sur les bancs du barreau de Paris. Il plaida avec grand succès, et il eût pu aller à tout^ si l'envie lui en eût pris, en suivant cette voie. Il se détourna pourtant brusquement de cette carrière brillamment ouverte. Je ne serais pas étonné que ce Fût par une délicatesse de conscience, sans doute exagérée. Le temple de la justice est aussi, hélas ! le temple de la chicane. On ne peut aimer beaucoup Tune sans haïr un peu Tautre. Au surplus, M. de Sacy faisait déjà partie depuis plusieurs années de la rédaction du Journal des Débats, où il était entré fort jeune, en 1828, et sa collaboration de plus en plus active ne lui permettait pas de se livrer plus longtemps à d'autres occupations. Pendant vingt ans, de 1828 à 1848, la polémique fut le travail ordinaire de M. de Sacy : c'est le travail extraordinaire qu'il faut dire. Quelle tâche laborieuse que celle de la polémique dans
nés se le figurent, du janséniste de Port-Royal T.emaistre de Sacy, le traducteur de la Bible.
un journal, sous un gouvernement libre! Être sans cesse sur la brèche, au milieu des péripéties et des crises quotidiennes de la politique ! Etre prêt à chaque instant, sur toutes les questions qui peuvent surgir! En préparer la discussion, la continuer contre les députés, contre les journaux opposés ; aller aux chambres, y passer une journée d^émotion ou d^ennui, toujours de fatigue ; le soir en improviser à la hâte le compte rendu dans des feuilles qu'emporte le vent ! le lendemain recommencer encore et toujours recommencer : tel est le métier ! Mais combien ce métier est plus pénible, plus accablant pour la santé et pour les forces, quand ce n'est pas seulement avec sa main et sa plume, mais avec son cœur que Ton écrit ! quand ce sont de vrais sentiments, de vraies opinions qui s'émeuvent au coup des événements et qui parlent ! quand on lutte sincèrement et de toute son âme pour ce que l'on croit juste et bon ! quand on a surtout l'âme délicate, qu'on pèse non-seulement avant, mais après, ce que l'on écrit, et qu'on en est encore, comme M. de Sacy, àfaire en 1858 son examen de conscience, pour savoir si ce n'est pas un tort d'avoir poussé jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à une révolution, la lutte légitime contre les ordonnances de juillet 1830 ! 11 n'y a point de prescription
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pour le plus petit remords dans un cœur honnête. De tels scrupules pourtant sont assez rares. Ils impriment un singulier caractère d'élévation à la physionomie d'un écrivain. Il faut lire tout entière la préface du recueil des Variétés où M. de Sacy fait ces retours sur lui-même, et jette avec émotion son regard en arrière ! En résumant l'histoire du Journal des Débats dans les » trente dernières années, c'est, on le sent bien, sa propre existence, l'histoire de sa pensée et de son cœur qu'il raconte. Personne plus que lui ne peut dire de ces luttes de la presse : quorum pars magna fui !
Ni le goût, ni le jugement de M. de Sacy ne le portaient vers l'opposition. Il se félicite d'avoir débuté dans le journalisme sous le ministère de M. de Martignac , quand l'illustre Royer - Collard présidait la Chambre, et ([uc défendre le gouvernement, c'était défendre la paix et la liberté qui souriaient alors à la France. « J'ai toujours, dit-il, défendu le pouvoir avec plaisir, je ne l'ai jamais attaqué sans regret et presque sans remords. Il est si peu enviable à mon gré ! On doit tant de reconnaissance à ceux qui veulent bien se charger de l'horrible fardeau de gouverner les autres! » L'année 1830, pendant laquelle M. de Sacy, avec le Journal des Débats, se trouva de l'opposition, inquiète.
nous Tavons dit^ sa conscience. Non qu'il hésite aujourd'hui plus qu'alors sur le fond du droit, mais il a une telle horreur de la force brutale qu'elle lui semble ternir même une juste cause, et il trouve lourde la responsabilité d'avoir aidé comme écrivain à la chute violente d'un trône.
Pendant les dix-sept années du gouvernement de Louis-Philippe, il put satisfaire à son goût et défendre jusqu'à la fm un règne que nous n'avons pas à juger ici, mais qui fut, il faut bien le reconnaître aujourd'hui, le règne de la loi et de la liberté. « Défendre le pouvoir, écrit M. de Sacy, quand le pouvoir se soumet noblement à l'examen et à la critique de tout le monde ; le défendre avec une indépendance parfaite d'opinion et d'intérêt, c'est un rôle qu'on peut hautement avouer. » Il faut rendre cette justice au Journal des Débats^ que tout en défendant le pouvoir, il usait lui-même de cette liberté d'examen laissée à tous. Il savait contredire les ministres du Roi. Et s'il soutenait le gouvernement avec quelque autorité, c'est parce que l'appui qu'il lui prêtait n'était pas servile.
M. de Sacy s'honore hautement du parti qu'il a choisi, mais il y a une chose dont il n'a pas parlé naturellement , c'est du talent qu'il a déployé dans
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les évolutions de la politique de chaque jour. Les principaux rédacteurs politiques du Journal des Débats étaient avec lui, à cette époque, MM. Saint- Marc Girardin , John Lemoine, Alloury, non indignes de succéder aux Chateaubriand, aux Salvandy, aux Yillemain^ Chacun avait son genre, son allure particulière : M. Saint - Marc Girardin Tidée claiie et ingénieuse à la fois, et la vivacité spirituelle du style ; M. Alloury la solidité et le sang-froid ; M. John Lemoine Tironie fine et Thumour; M. de Sacy avait la largeur, l'élévation et la vigueur, les qualités que M. Guizot apportait à la tribune, et qui donnaient tant de poids à sa parole.
Dans ce temps-là, les articles politiques n'étaient pas signés. Chacun lés signait seulement par le caractère particulier de son talent : c'était assez pour les faire reconnaître. La loi Tinguy, en rendant la signature obligatoire, a fait ressortir néanmoins aux yeux du pulîlic les qualités des uns et des autres et donné toute leur valeur à des noms qui s'absorbaient un peu aupa-
1 M. de Sacy ajoute à ces noms, dans sa préface, ceux de MM. Michel Chevalier et Cuvillier-Fleury. Mais leurs articles n'ont jamais été, je crois, des articles purement politiques, et il n'est question que de ceux-là ici.
ravant dans la personnalité plus en vue et dans le nom, en quelque sorte générique au Journal des Débats, d'Armand Bertin.
Au lendemain même de la révolution de février, quand le Journal des Débats eut vu tomber le gouvernement de son choix et de ses préférences, et se réduisit en politique au rôle de spectateur, se bornant à la défense des principes sociaux, un article de M. de Sacy avait le privilège d'exciter la curiosité et la sympathie publi(iue. La société effrayée par les menaces de Tanarchie, Tordre et la liberté en péril, étaient défendus dans ses articles avec une énergie, une éloquence, une élévation de pensée singulières. Les honnêtes gens alarmés lui en étaient reconnaissants ; il était admiré de ceux même dont Tentraînement était ailleurs, et qui, épris de la forme républicaine, fermaient les yeux sur les dangers de Favenir
Le naufrage du gouvernement équitable et libéral qu'il avait aimé, auquel il avait consacré sa plume depuis si longtemps, fut une grande amertume dans la vie de M. de Sacy. Sa santé en fut ébranlée et ne s'est jamais bien remise depuis cette époque. Il ne lui avait rien demandé cependant à ce gouvernement; il ne pouvait y perdre que ce que perdrait le bien public, la
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réalisation des principes auxquels il croyait, dans lesquels il a foi encore aujourd'hui. Car c\'st un libéi-al endurci, et il croit a au droit et à la justice, comme il y croyait au temps de sa plus naïve jeunesse. »
Les événements qui suivirent rétablissement éphémère de la République firent bientôt des loisirs à la polémique des journaux. A dater de ce moment, les articles politiques de M. de Sacy devinrent plus rares. Pour échapper à l'ennui et à la tristesse du présent, il se réfugia dans la littérature comme dans un port chéri qu'il s'était ouvert depuis longtemps.
« Je ne pourrai jamais dire, écrit-il dans la préface « que nous avons déjà citée, ce que ce goût des livres « et des lettres a répandu de charme sur ma vie; « quelle force j'y ai puisée contre le découragement « et l'ennui ; combien de fois une heure, une seule « heure de lecture m'a ranimé et rendu à moi-même ! « Dans les premières années de la monarchie de Juil- « let, dans ces années d'émeutes qui jetaient déjà une « lueur si sombre sur l'avenir, je me rappelle encore « avec quel plaisir le soir, enfermé dans mon humble « chambre, j'ouvrais un volume des lettres de madame « de Sévigné. C'est la première fois que je les ai lues « tout entières. Peu à peu mon esprit se calmait; je
c( ne sais quel sentiment de fraîcheur délicieuse s^inc( sinuait jusquVi fond de mon âme. J'oubliais mon (( temps , je me croyais presque le commensal et l'ami c( de la société des Rochers. Et vingt ans plus tard, (( dans les premiers mois qui suivirent la révolution de « \ 848 , à la Un de ces longues soirées pendant les- « quelles Paris tout entier semblait transformé en un « immense /bn«m , lorsque le dernier des trois clubs c( de rinstitut avait enfm fermé sa tribune et que la c( voix elle-même des crieurs de journaux ne se faisait c( plus entendre , que j'étais heureux de me retrouver « avec Horace ou Montaigne , et de passer une heure « paisible avec eux! Dans des temps meilleurs, je (( n'allais pas aux Chambres sans m'armer d'un petit « volume, ressource toujours prête contre l'ennui de (( l'attente ou contre l'ennui plus grand du bavardage « inutile qui précède toute discussion sérieuse. »
A la place des articles de polémique courante, qui n'étaient plus de saison, M. de Sacy donna plus nombreux au Journal des Débats ces excellents articles de critique littéraire, fine et succulente nourriture qui a toujours fait les délices des lecteurs de ce journal. La réunion de ces articles avec quelques autres publiés antérieurement, dans les courts intervalles laissés par la politique, forme
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les deux volumes de Variétés littéraires, morales et historiques, aujourd'hui sous les yeux du pul)lic.
Si Fon ajoute par la pensée à ces deux volumes de critique sur les sujets les plus divers de littérature, de philosophie et d'hisloire, les cent autres volumes de polémique qui font peut-être le compte de ce qu'a écrit M. de Sacy au Journal des Débats depuis trente ans, on aura certes, préalablement à tout examen, une haute idée de ce qu'il faut de savoir, de labeur, de tempérament, pour être un vrai et grand journaliste.
Malgré la diversité des sujets, ce recueil de M. de Sacy a Tunité du plus beau livre. Cette unité, c'est le caractère, ce sont les principes de l'auteur qui la donnent. Nul n'est moins variable dans ses goûts, dans ses sentiments, dans ses opinions que M. de Sacy; nul ne met plus que luises sentiments, ses goûts, ses opinions dans ce qu'il écrit. Il a eu raison de dire de son livre , en le présentant au public : « Je suis là tout entier. » C'est une critique tout à part que la sienne. Ce n'est ni un érudit, à proprement parler , encore moins un professeur tenant la férule, ou un juge prononçant des arrêts du haut de son tribunal , et prétendant à l'infaillibilité. C'est un homme sans prétention, un homme qui cache l'écrivain et qui cause. 11 passe à côté des
livres qui ne lui plaisent pas et ne s'occupe que de ceux qu'il aime. De ceux-là, il parle avec un abandon ingénu. Il raconte ce qu'ils lui ont fait éprouver à une première, à une seconde, à une troisième lecture. Il exalte Cicéron, Bossuet, Fénelon, Pascal, La Bruyère, il ne faut pas dire avec l'admiration d'un classique , mais avec l'affection d'un parent , avec l'émotion d'un ami qui s'est fait de ces grands écrivains une société intime et familière. Profondément nourri de leur substance, il parle d'eux presque dans leur langue. Il a le piquant dans la candeur qu'on ne trouve guère que chez Montaigne , et son style, d'un goût pur et simple, sans rien d'affecté ni d'extraordinaire, ne visant jamais à l'effet quoique plein de finesse , rappelle celui des meilleurs écrivains du siècle qu'il aime. « On est sûr, disait l'autre jour Jules Janin, en ouvrant ce livre au hasard , de tomber sur une phrase bien faite. » Cela est vrai, et c'est parce qu'on est sûr de ne jamais tomber sur une phrase , mais sur une pensée, sur un sentiment noble et délicat. En parlant des grands écrivains du siècle de Louis XIY , il écrit qu'ils n'ont été d'admirables écrivains que parce qu'ils ont voulu être quelque chose de mieux: de vrais sages et de vrais chrétiens. Il semble avoir eu une ambition analogue, et il est un remar-
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qiiable écrivain, simplement parce qu'il a voulu être un honnête homme et un homme de bon sens.
Il y a des gens, surtout en ce temps de réalisme et de réaction de philosophie sensualiste, qui considèrent Fhonnêteté et le bon sens, cette honnêteté de Tesprit, comme des phénoiiiènes, des manières d'être de Tàme humaine intéressantes au même titre que d'autres, ni plus ni moins que leurs contraires. Il en est d'aulres qui s'imaginent priser ces qualités ce qu'elles valent en leur donnant de l'estime toute sèche, sans admiration, car on n'admire pas dans les autres ce que l'on croit pouvoir admirer en soi-même, et tout le monde croit être amplement doué d'honnêteté et de bon sens. A ceux qui pensent ainsi, je propose comme sujet de méditation celte réflexion de M. de Sacy ; c( Ils ne savent pas ce que c'est que l'honnêteté ceux qui se contentent de ce qu'ils en ont. » Et celle-ci : « Simplicité, droiture, bon sens, mots bien vulgaires! Oui, dans l'usage banal ; mais pour qui en pénètre le sens, y en a-t-il de plus expressifs et dont on trouve, hélas ! plus rarement l'application ? » M. de Sacy les a cette simplicité, cette droiture, ce bon sens profond, cette honnêteté délicate toujours en éveil et jamais contente
d'elle-même, et ils font de lui une belle âme et un
écrivain exquis. Assurément si un livre peut relever la morale et le goût publics, c'est celui-ci, d'un accent unique de sincérité et de conviction, inspiré à chaque page par les meilleurs sentiments de Tàme, par le goût le plus pur, par le jugement le plus droit.
Rien n'est sans défaut cependant, et il y a des objections que Ton peut faire à M. de Sacy. 11 est fort exclusif dans ses tendresses littéraires, et un peu trop ce qu'Horace appelait laudator temporis acti. Il me semble qu'il serait possible d'aimer avec passion les anciens, ceux du siècle de Périclès et M' Auguste et ceux du siècle de Louis XIV, sans fermer les yeux sur les mérites des contemporains. « Qu'on admire ce qu'on voudra, dit-il, je passe aux autres leurs goûts, pourvu qu'on me passe les miens. » 11 n'aime qu'à relire : voilà son goût. Mais on peut aimer à relire et ne pas dédaigner de lire. Lamartine, de Vigny, Musset, Victor Hugo, valent bien un coup d'œil. M. de Sacy, il est vrai, parle avec enthousiasme de Chateaubriand dans un article qui remonte déjà à fort loin. Mais il fallait se priver de cet article dans son recueil ou le concilier avec l'ironie dédaigneuse qu'il fait essuyer au romantisme dans son discours à l'Académie ; car Chateaubriand est le père de l'école romantique. Je
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ne veux pas insister. Au surplus , ce contraste entre les goûts à\m homme qui en littérature a arrêté sa montre à Bossuet et vit en arrière, et sa vocation de journaliste qui l'oblige en politique, non-seulement à être de son temps^ mais à suivre les événements au jour le jour, forme un trait caractéristique et curieux dans la physionomie de Técrivain qui nous occupe, et il serait dommage de l'effacer.
Je ferai aussi un reproche de détail au livre de M. de Sacy. 11 faudrait choisir dans les Variétés littéraires entre l'article sur le cours de M. Cousin et l'article qui suit sur les Mélanges de M. Jouffroy. Après avoir admiré l'éclectisme dans le premier, il le réduit en poudre, en poudre très-fine, du reste, sur le dos du second. La contradiction est manifeste; elle n'a pas échappé d'ailleurs à M. de Sacy, mais l'explication qu'il en donne dans une note n'est pas suffisante. On ne comprend pas trop clairement comment l'enthousiasme de la jeunesse ayant fait place à l'expérience à la suite des orages des premières années du règne de Louis-Philippe, le critique eut ainsi, et alors seulement, les yeux dessillés sur les mérites de l'éclectisme en tant que système philosophique. Ai-je tort de penser que le fameux chapitre Comment les dogmes finissent
a froissé aussi les sentiments de M. de Sacy et qii'jl a voulu le faire payer à Péclectisme et à M. Jouffroy? Mais, dans ce cas, il fallait renoncer à l'article sur M. Cousin.
M. de Sacy a fourni lui-même contre ses deux volumes une objection qui tient au genre. Il y attaque en différents endroits les recueils et les mélanges d'articles, et c'est un recueil d'articles qu'il publie. Cette objection-là, personne, je crois, ne la lui empruntera pour la tourner contre lui, car son livre n'a pas les défauts qui tiennent d'ordinaire à ceux de son espèce. A peine peut-on relever, comme nous l'avons fait, dans tout le cours de ces deux volumes une ou deux contradictions. Un même esprit le gouverne d'un bout à l'autre. C'est un bel et bon livre^ qui contient à la fois im écrivain et un homme, et qui restera comme l'un des monuments les plus originaux de la critique littéraire de ce temps-ci. 11 renferme un chef-d'œuvre : c'est l'article sur les pensées de La Rochefoucauld. « Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage. Il est bon et fait de main d'ouvrier. »
À côté de ses travaux de polémique et de critique lit-
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téiaire, M. tle Sacy donne ses soins depuis plusieurs années à une petite Bibliothèque spirituelle, éditée à la librairie Tecliener. Ce sont des traités moraux, courts, mais substantiels des bons et des plus religieux écrivains du xvn*' siècle. Il essaye d'en tirer quelques-uns de Toubli et les propose à la méditation des gens du monde qui, entre les plaisirs et les affaires, se souviennent volontiers quelquefois qu^ils ont une âme et ne sont pas fâchés de lui donner un peu de nourriture solide. Les préfaces aimables et exquises dont M. de Sacy fait précéder chaque volume sont l'appât (jui manque peut-être à ces forts aliments.
« Chacun, dit-il ', a sa dévotion d^inclination et de préférence. La mienne, que je ne donne pas pour la meilleure, est de m'édifier le plus littérairement que je le puis, et de profiter de toutes les fêtes de Tannée pour relire tantôt quelques pages de Nicole, tantôt un sermon de la vieille chaire française, illustrée par les grands orateurs du xvii^ siècle. » C'est un de ces jours de fête, sans doute, que M. de Sacy a eu Fidée de sa Bibliothèque spirituelle. On voit par notre citation que la dévotion de M. de Sacy n'est pas une dévotion à faire
^ Variétés littéraires, morales et historiques, t.al<î', p. 7G.
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peur. Elle est au contraire des plus charmantes. M. de Sacy est d^ailleurs plus chrétien encore que catholique, si par catholicisme on entend les nouvelles doctrines ultramontaines. Il a dit quelque part, et Tobservation est des plus justes et des plus profondes^ que la foi complète est aussi rare qu'une complète incrédulité. 11 croit, lui, avec son cœur ; mais son esprit reste ouvert aux difficultés et aux objections, et il est persuadé qu'on peut être honnête homme sans penser comme lui. C^est surtout un fervent spiritualiste, qui croit invinciblement à Dieu et à Tàme immortelle comme au droit ^ à la liberté et à la justice. Mais il a lutté pour l'Université contre le clergé : ce ne sera jamais un bon chrétien aux yeux de VUnîvers.
M. de Sacy vit dans la retraite. Il est conservateur à la bibliothèque Mazarine. Cette humble place, conforme à ses goûts, a été le terme de son ambition. On ne le voit guère dans le monde^ jamais au spectacle. Ses livres, ses chers livres, ses beaux livres^ voilà sa distraction unique. Un jour qu'il s'était fourvoyé au milieu d'un concert, quelqu'un s'approcha de lui et lui fit cette question : a Aimez-vous la musique ? » — « Oui, dit-il, beaucoup^ — et aussi les vers,— et encore plus la prose ; une bonne «^page de Pascal, par exemple!» Tout le
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ramène à ce qu'il aime. 11 faut l'en entendre parler. Ce n'est pas un misanthrope, malgré ses goûts paisibles. Causeur charmant, il apporte dans la conversation une bonhomie qui n'est pas exempte de malice, et quand le sujet le touche^ une verdeur d'accent^ une vivacité qui va facilement jusqu'à l'éloquence.
Je n'ai pas rappelé, mais on le sait, que M. de Sacy est de l'Académie. Il y fut reçu en juin 1855. Jamais élection ne fut ratifiée avec plus d'unanimité par la presse et par l'opinion publique. Le discours du nouvel élu fut aussi très-goûté ; il y associa délicatement à son élection le journalisme tout entier représenté en sa personne, et dont cette élection marquait en effet l'avénement à l'Académie; mais ce qu'on admira le plus, ce qui toucha tout le monde, ce fut la piété filiale en môme temps que la modestie avec lesquelles le récipiendaire, attribuant à un souvenir le choix qui était fait de lui, voulut paraître décoré seulement de la gloire de son père.
On sait aussi, sans que nous ayons besoin de le dire, que M. de Sacy, depuis la mort d'Armand Bertin, de si regrettable mémoire, est devenu le rédacteur en chef du Journal des Débats sous la direction plus générale de ^I. Edouard Bertiç, frère du premier. Je ne sais si
celui qui signe ces lignes aurait bonne grâce à rendre à cette feuille considérable le témoignage qu'elle n'a pas déchu entre leurs mains ; mais on lui permettra bien de dire que tous les rédacteurs du Journal des Débats, les anciens et les nouveaux, les plus jeunes et les plus vieux, chérissent leur rédacteur en chef du fond du cœur, que son joug leur est des plus doux, et qu'ils respectent en lui l'autorité du caractère autant que les droits du talent.
Dans toute galerie ouverte aux célébrités contemporaines , une place de choix , un rang éminenl ne sauraient être refusés sans injustice au brillant et original écrivain qui a signé tant de pages ingénieuses, vives et charmantes des initiales de J. J., ou de son nom devenu populaire de Jules Janin. Quelquefois contesté^ il restera, quoi qu'on fasse, Fune des physionomies les plus intéressantes de la France littéraire au XIX® siècle. A son avènement, il rajeunit la critique en y portant une verve jusqu'alors inconnue, à la fois spirituelle et poétique, et les grâces d'un style imprévu et trouvé. Et depuis ce temps il a caché la férule sous tant de fleurs, il Ta portée d'une main si légère et si infatigable, et il a festonné de si agréables propos la
matière dramatique, la comédie et le drame, la tragédie
et le vaudeville, qu'il peut aujourd'hui revendiquer comme un titre sérieux et dis.puter à ses cadets et à ses plus dfgnes émules le nom de prince des critiques, que ses ennemis lui jetaient un jour comme un sarcasme.
Assurément si Fon se représente le critiquegrave comme un préteur romain, ou comme un recteur suivi des quatre facultés, docte, rogue, empesé, rectiligne, le sourcil froncé, le front plissé, les lèvres pincées ; si Fon aime qu'il soit absolu et systématique? qu'il se répande en considérations générales sur les rapports et les influences, les effets et les causes; ou bien, si Ton veut un homme habile à suivre tous les tours, contours et détours de la comédie, à dresser le procès-verbal exact du vaudeville et qui tienne la lampe et le fil dans le labyrinthe embrouillé du mélodrame, Janin n'est pas le prince des critiques, il n'est même pas un critique. Son mérite est justement d'avoir trempé dans l'eau de Jouvence la figure rébarbative du docteur -juré, et d'en avoir sorti un visage heureux et gouailleur; sa grâce est de ne point morigéner ni prêcher, et de savoir sourire, même en latin ; son talent est de voler un peu au-dessus des choses qu'il raconte, et de tourner le dos sans façon à celles qui ne valent
pas? la peine d'être racontées. — Le vaudeville de la semaine dernière était stupide : je vais vous jouer un petit air de flageolet sur le motif qu'il me plaira. — On a donné un drame funèbre à la Gaîté : que dites-vous de mes castagnettes? — J'ai à vous raconter la comédie d'hier, une comédie de mœurs contemporaines : bahl le présent est triste. Nous allons parler, si vous voulez, de Louis XIV le grand roi, et de sa cour, et du grand poète Molière, et cela non pas en quatre points, n'ayez peur, mais en nous jouant, en appelant à notre aide la fantaisie, le caprice; nous allons mêler dans un agréable tohu-bohu, au hasard de nos souvenirs, le sacré et le profane, l'antiquité et les temps modernes^ Corneille et Juvénal, Ovide et mademoiselle Mars. Nous ne ferons qu'un saut de Bossuet à Clairville ; le Petit Carême de Massillon nous fournira une transition toute naturelle pour toucher un mot de la physionomie de Deburau. Je vous promets des surprises, et quand vous aurez assisté à ma représentation, vous irez voir la comédie si bon vous semble. Aujourd'hui, il n'y a rien : ni comédie, ni ballet, ni vaudeville; ehbien! je tisserai de l'air. Et il le foit comme il le dit. Tel est le caractère général, ou, pour mieux dire, le tempérament de ce critique sut gmeris qui, pour ne parler que
des critiques dramatiques, n'a pas la prose peinte et sculptée de celui-ci, Téclat phosphorescent de celui-là, la souplesse italienne et la clarté toute française de cet autre, Timpartialité et la justesse spirituelle de ce dernier, mais qui a pour lui Timprévu, le hasard, le caprice, et qui trempe dans son écritoire une plume de colibri.
A Dieu ne plaise, cependant, que j'entreprenne la biographie de Jules Janin. Car à ses titres et mérites qui viennent d^être indiqués, il faut ajouter celui-ci : il a enlevé un mot à Tusage, et il en a changé le sens : Biographie et Biographe sont des substantifs qu'il ne faut plus chercher dans le dictionnaire. Depuis je ne sais quel plat et calomnieux libelle, le critique, par la toute-puissance de Tesprit, à force de juste indignation et de vengeresse éloquence, leur a ôté leur signification ; et dans la prochaine édition du Dictionnaire de TAcadémie, dès qu'il sera invité à y travailler, au mot Biographe, on lira : Voyez Cacographe ; au mot Cacographe : Voyez Bandit, Faussaire, Sycophante, Chien, Empoisonneur, etc.
Ce n'est donc pas une étude biographique, mais une physiologie littéraire que nous voulons faire. Disons-le pourtant en passant, car il ne faudrait pas qu'on se
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mépril sur notre réticence : celui dont le nom est en tête de cette étude est avant tout, par- dessus son esprit et son talent, un honnête et galant homme. Il faut le calomnier pour offrir la moindre pâture à la malignité des oisifs. Sa vie tout entière consacrée aux lettres, désintéressée de toute ambition étrangère aux choses de Tcsprit, et pour ainsi dire enfermée au milieu des livres, est faite pour délier jusqu^au soupçon,
Jules Janin, biographie à part, est né à Condrieu, dans le département du Rhône, et non, comme on Ta écrit, à Saint-Etienne, où sa famille vint se fixer quand il avait déjà trois ou quatre ans. Après ime jeunesse laborieuse et difficile, sa bonne étoile le conduisit au journal des Débats , sous les auspices favorables de M. Bertin Taîné. C'était en 1829; il avait à peine vingt-cinq ans. Il fit son début dans le premier-Paris, et s'escrima, pour commencer, contre le ministère Polignac. Le ministère tomba, ce qui n'empêche pas Jules Janin de raconter avec une givàce charmante, au début de son Histoire de la littérature dramatique, comment il reconnut que la politique n'était pas son fait, et avec quel empressement il déposa de lui-même la plume du polémiste, cet art et ce ccste qui n'étaient pas les siens. Monté tout d'abord au faîte du journal,
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il aspira à en descendre. Et depuis ce temps jusqii^aujoiu'd'lmi, c^est-à -dire depuis plus de vingt-cinq ans, héritier de Geoffroy et d'Hoffmann, de Becquet et de Duvicquet, il habite le rez-de-chaussée de ce même journal, où il reçoit invariablement tous les lundis. Pendant ce quart de siècle, jamais le critique n'a fait relàcbe ; jamais non plus ne s'est relâché le lecteur intelligent et gourmet qui trouve toujours à glaner, môme dans les feuilletons les moins réussis, à défaut de relief d'ortolans, quelque joli délail, quelque heureuse citation, quelque harmonieuse bagatelle, trouvaille de beau langage : îiugœ canorœ. Les Débats ont prêté de leur célébrité au critique; en revanche la célébrité du critique n'a pas nui au journal des Débats. Des romans, d'une frôle contexture, mais d'une élégance de style raffinée, des histoires et des historiettes de fantaisie, de nombreuses préfaces à des livres divers, des articles de revue, et, Dieu lui pardonne ! çà et là des notices biographiques dans les grandes collections de ce genre, tels sont les divertissements que Jules Janin se permit et se permet encore de temps en temps, à ses fonctions de critique dramatique. Une seule fois, dans les colonnes môme du feuilleton, il risqua de nouveau une excursion dans le domaine de la politique.
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(''était un jour où il y avait quelque courage à le faire. Il se montra iidèle à une cause tombée, et sans insulter aux vainqueurs, plein de respect et de sympathie j)our les vaincus. Depuis encore, on- a vu ce courtisan de princes déchus saluer de toutes sortes d^hommages un grand poëte dans l'exil : voilà le monstre.
Il est représenté parfaitement au physique sur le portrait qui a paru dans L'Artiste. Le critique a ce qu'on appelle une helle tête, pleine d'expression et de physionomie, un peu style Louis XV, avec des joues replètes dont la gravure ne peut rendre le beau carmin Pompadour. Le front est large et découvert^ le sourcil bien accentué sur des yeux bruns, aux prunelles brillantes et félines ; le nez, petit et mutin comme celui d'un enfant, hume l'air avec ironie ; la bouche, ronde et joviale, s'entr' ouvre pour laisser envoler un rire éclatant, un rire à lui, fils de sa gaieté spirituelle et de ses dents blanches; la main ne doit pas, on le devine, tenir la férule comme un cuistre. C'est une main fine et potelée, petite et capricieuse comme celle d'un enfant, qui peut briser volontiers ses jouets, mais qui ne fait rien qiv'avec grâce. Le corps dodu et d'un superbe embonpoint, manque un peu de muscles et de nerfs; c'est comme le style, style à facettes et à fos-
settcs, mais trop redondant et qui pèche aux jointures, laissant à désirer plus de précision et de solidité. Quoi qu'il en soit, au moindre vent, au premier souffle, vous verrez ce critique rose et joufflu s'envoler comme un bel aérostat dans Tazu!-, jetant des fleurs et aussi quelquefois des sacs de poudre sur le spectateur émerveillé qui regarde d'en bas. C'est plutôt un poëte qu'un critique. Il a pour monture un Pégase toujours au galop, la bride sur le cou, et emportant son cavalier à travers sentiers et broussailles, chardons et fleurs, à peu près comme Chariot emportait autrefois Henriette, dans le roman terrible de sa vingtième année : VAne mort et la Femme guillotinée. Critique buissonnier, il s'arrête à un papillon qui vole, à un oiseau qui chante, à la violette d'une bouquetière, à la corde d'un funambule. Tous les accidents de la route viennent se réfléchir dans le ruisseau jaseur du feuilleton ; il prend toujours le chemin de traverse pour arriver plus tard, et au besoin pour rester en route, et il n'a jamais le temps d'être court.
N'attendez pas de lui une analyse exacte, une critique serrée et se renfermant dans son sujet. Sa critique est avant tout digressive et discursive, et personne n'a poussé plus loin que lui l'art de la paren-
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Ihèse. J en trouve un exemple remarquable dans une brillante étude publiée récemment sur Ovide, et où il trouve moyen, dans une môme phrase, de passer, on ne sait comment, d'Ovide à la duchesse de Nemours. «Ovide, écrit-il, est partout. Comme Alfred de Musset, que nous avons perdu cette année ^oh î funeste année ! elle emporte à la fois le jeune homme et le vieillard, le vainqueur et le proscrit, le capitaine et le poëte, le critique et le magistrat! Hier encore, elle emportait cette adorable exilée, madame la duchesse de Nemours, la grâce et la consolation de tant d^exilés, arrachée à tant d'amours, à tant de respects !), il était le poëte heureux de la jeunesse et de i^amour constant. » N'est-ce pas que voilà un hardi modèle de parenthèse? Cela ressemble à une vocalise, qui tient l'auditeur en suspens et inquiet jusqu^à la chute. Au surplus, tout est pour le critique matière à vocalise. Pour lui, une pièce n'est d'ordinaire qu'un thème sur lequel il brode mille variations. Il écrit comme un virtuose et joue du feuilleton comme Paganini jouait du violon. Il a une manière de style à lui, une prose aisée et facile, remplie de bruits charmants, et qui peut se passer de tout sujet. D'ailleurs il n'a pas peur du lieu commun, qu'il rajeunit incessamment, avec une fécondité inouïe! Que de
jolies choses il a faites et fera encore, avec ces deiix mots : le Printemps et la Jeunesse! Quand il n'a rien à dire, il souffle en l'air des bulles ravissantes d'adjectifs irisés et chatoyants, fait ruisseler des cascades de mots harmonieux, cadence des périodes sonores, et il est content. Chose remarquable ! dans la facilité abondante qui l'emporte, au milieu de ces difficultés qu'il brave, de ces trilles et de ces arpèges où il se joue, il reste correct. En même temps, on ne peut nier qu'il n'ait brisé et assoupli, dans ces exercices, notre roide langage français, notre prose si peu musicale. Il les a contraints aux tours les plus heureux. Parmi ces tours, quelques-uns sans doute sont devenus des procédés. Ce sont des répétitions et comme des refrains et des ritournelles où il se complaît, et qu'on peut imiter. Ainsi on dira un jour de lui : « Il avait le charme, il avait l'esprit, il avait la grâce, et tant de bonne humeur, et tant'de verve, et tant de jeunesse à l'avenant! » On lui aura rendu justice, en même temps qu^on aura copié un de ses tours favoris. Et je crois bien qu'on écrirait sans trop de peine une page dans le style des feuilletons du lundi, mais rien qu'une page. On peut faire le pastiche d\me manière : on n'imite pas un tempérament.
JULES J ANIN. 163
On a iait divers reproches à Jules Janin. On lui a fait un crime d'un peu de coquetterie dans l'érudition et d'un certain abus de la citation latine. Piqué au vif, il semble avoir pris à tàche^ depuis quelque temps, d'écrire des feuilletons charmants, sans puiser dans son riche herbier un seul vers d'Ovide ni d'Horace. On l'a accusé, et l'accusation est plus grave, de s'être souvent contredit, d'avoir, à différents intervalles, brûlé ce qu'il avait adoré et adoré ce qu'ail avait brûlé, sous l 'influence de l'amitié ou de la colère. Critique humoriste, il a obéi en effet plus qu'un autre à son humeur. Que celui (]ui est sans passion lui jette la première pierre. D'ailleurs, pour dénoncer des contradictions dans ses jugements, il faudrait d'abord montrer de lui des jugenjents précis, arrêtés, formels. Ce ne serait pas déjà si facile, tant il aime à se dérober dans les méandres évasifs de son humour et de sa phrase. Des contradictions dans ce grand espace de vingt-cinq ans, pendant lequel s'est exercée sa critique, voilà une belle affaire ! Il vous en montrera, si vous voulez, dans le même feuilleton. Que de fois les allées fleuries de la louange sont semées de chausse-trappes et de fondrières! Que de fois, le mouvement de la phrase l'em- ])ortant, et, la malice aidant, il cache un adjectif mal-
sonnant au milieu de Tessaim des épithètes flatteuses, comme une épine dans les roses! Le lecteur pressé ne la voit pas, mais l'auteur à Fépiderme sensible s'y pique^ et Janin s'enfuit en riant.
A défaut de constance dans l'impression, et de suite rigoureuse dans les jugements. Iules Janin est doué d'un fonds de bon sens et de sens moral qui l'empêche de s'égarer. On peut le suivre sans crainte dans les plus brillantes voltiges de son discours : son paradoxe ne saurait être malhonnête. 11 a de plus le sentiment du beau, sentiment qui est passionné chez lui, et qui l'aide à se passer du don de l'analyse. Jamais sa critique sympathique n'a fait défaut aux choses vraiment belles. Il a la piété des chefs-d'œuvre, et il aime ce qui en approche. Son feuilleton a servi ainsi de marchepied à plus d'une célébrité contemporaine. Personne n'a parlé avec plus d'éloquence de mademoiselle Mars et de madame Dorval, et le premier, c'est un honneur qui lui restera, il a salué à Thorizon l'étoile naissante de Rachel.
Qu'on nous permette ici, pour achever ce profil littéraire, d'emprunter quelques traits à la physionomie d'un M. de Trégean, que nous avons esquissée ailleurs dans le temps. M. de Trégean est le héros des Petits
Bonheurs, un volume souriaiiil et plein dhumour, publié par Jules Janin, il y a deux ans, et le héros du livre ressemble à s^y méprendre à Fauteur.
C'est, disions-nous, un homme aimable, ce M. de Trégean, bien disposé pour le bonheur. 11 n'est pas pauvre, il n'est pas riche, il n'est plus jeune, il n'est pas vieux; il n'a pas dit adieu aux passions des belles années, et cependant il n'en est plus à chanter la douce cantilcne : Lydia^ dormis? Mais il en sait bien d'autres du même auteiir qu'il aime à répéter. Car ses plus grands petits bonheurs sont les bonheurs de l'esprit et de rintelligence. Il aime les belles-lettres avec passion, il est plein de reconnaissance pour les maîtres élégants de sa jeunesse, il bénit le ciel qui l'a fait naître à temps pour recueillir de leur bouche même les leçons célèbres des Yillemain, des Cuizot^ des Cousin, des Laromiguière. Ce n'est pas lui qui parlera avec dédain des grands poètes de son pays. Il encense Lamartine malheureux, il se plaît à répéter le nom proscrit de Victor Hugo. Lui-même c'est un enfant de la lyre, si l'on en juge à sa prose accidentée, musicale et dithyrambique. Il s'anime lui-même au bruit des grelots qu'il attache à son discours, et pindarise naturellement avec une verve intarissable. Sa phrase fait un
peu de poussière, mais de la poussière dorée, brillante, chatoyante. « Il s'abandonnait^ dit son ami Jules Janin, à l'enivrement de la période éloquente; il trouvait en les cliercliant et sans les cliercher les jeux ingénieux de Téloquence. Ses amis disaient qu'à l'entendre on retrouvait le dialogue du contentement et de l'abondance. 11 se comparait lui-même à la cigale : on lui coupe la tcte, elle chante encore. » L'abondance, voilà, ce nous semble^ la qualité et le défaut de M. de Trégean. On pouvait le lui dire. « Il écoutait d"ocilement les meilleurs conseils, il les écoutait pour ne pas chagriner celui qui les donne. . . ; il n'en suivait aucun pour ne pas gêner celui qui les écoute. »
M. de Trégean n'eût pas fait^ je crois, un bon poëte dramatique; il est trop subjectif, comme disent les Allemands. Ses personnages parleraient avec le même éclat et le même rhythme que lui. Il pécherait aussi par le plan et par l'orcionnance. Quelqu'un qui voudrait analyser ses livres^ eu raconter le commencement, le milieu et la fm, l'étonnerait bien lui-même. En revanche, lisez dans ce livre des Petits Bonheurs les pages où M. de Trégean parle de ses lectures, les impressions que lui ont laissées les romans de Walter Scott, ou le Gil Blas de Lesage^ ou le Don Quichotte de
Cervantes, et vous verrez s'il est possible d'écrire un commentaire plus ému de ces chefs-d'œuvre, de porter dans la critique plus d'enthousiasme, de verve et de poésie.
M. de Trégean a le caractère fait tout exprès pour les petits bonheurs. 11 aime à vivre chez lui, au milieu de ses livres bien reliés, petits bonheurs à portée de sa main. Son seuil est ouvert à ses amis. Il s'est fait un petit bonheur de la propreté; il aime le luxe du beau linge blanc, les ablutions réitérées , les mains bien lavées. Volontiers pourtant, il garde au bout du doigt une petite tache d'encre à demi-effacée, noble stigmate ' du travail de la plume, et il le, montre pour attirer l'attention sur des mains charmantes. Homme heureux ! Sa goutte, quand elle le mord, ne rempêche pas de se mettre à la fenêtre ou de s'étendre sur deux chaises dans son jardin. Il n'en demande pas davantage, n'ayant aucune ambition qui le force à se déranger. Puis, M. de Trégean travaille, il écrit sans désemparer une partie du jour, pour ne pas déplaire, dit-il, à sa pendule qui le regarde en sonnant les heures. Le soir, il se distrait quelquefois au bruit joyeux des dominos, un jeu auquel il excelle et où il n'est jamais plus heureux que quand il a le petit bonheur du double blanc.
Qm est-ce qui a dit : « Dès que je naquis, je pleurai, et chaque jour me dit pourquoi? — M. de Trégcan ne laisse point passer un jour sans rire, et il rit d'un rire franc et sonore qui éveille Técho. »
M. Janin de Trégean habite aujourd'hui un joli chalet, merveille de goût et d'élégance, un petit palais de sapin, comme il Tappelle, qu'il s\^st fait construire à Passy. 11 a gravé en riant sur la porte de son modeste enclos ce vers de Boileau :
Qui ne stil se borner ne sut jamais écrire,
vers auquel son genre de talent dépourvu de sobriété donne justement, mais cela lui est égal, le plus éclatant démenti. Et c'est là qu^assis sur le quarante et unième fauteuil de TAcadémie, et achevant VHistoire de la Littérature dramatique, il espère bien, en dépit de la goutte et des médecins, vivre jusqu'à la mort et môme au delà.
On a cherché les parents littéraires de l'écrivain qui fait le sujet de cette étude. On l'a comparé à Marivaux. Lamartine, grande louange ! l'a appelé un frère à Diderot. D'autres trouvent quelques traits de Sterne à l'auteur étrange, impossible et charmant de V/ine mort et
J i; LES J AMN. 169
(les Gaietés champvtres. Liii-inûmc (mais qui se connaît?) nous Tentendions dire Tautre jour qu'il avait beaucoup lu Bossuet. L^éloge le meilleur et en même temps le plus vrai, selon nous, qu^on puisse faire de lui, c^est que ses qualités et ses défauts ne relèvent de personne. Son esprit, sa verve^ son humeur, Tharmonie particulière, la fraîcheur et le brio, les méandres excessifs et même les lieux communs fleuris de son style, et ce joli babil qui devient tout à coup de l'éloquence , tout cela n^appartient qu'à lui. Il n'imite aucun autre, il a sa physionomie à part. Il a le bonheur d'être un écrivain original et ne ressemble qu'à Jules Janin.
MIREIÔ, POÈME PROVENÇAL.
Mistral ! voilà un nom qui sent sa provenance ou plutôt sa Provence, et pardonnons au mauvais plaisant qui va dire qu\m poëte portant le nom de Mistral ne saurait manquer de souffle. De telles pauvretés sont un peu la faute du français. Le français, il faut bien l'avouer, est une langue assez chiche, et le grand nombre de vocables ayant plusieurs significations ou des désinences semblables la rend, par malheur, trèspropre aux jeux de mots. On y verse presque fatalement, qui plus, qui moins, dans cette platitude éminemment française qu'on appelle le calembour. Par exemple, on n'y entreprend guère de poëme ! En vérité, je comprends qu'ayant à en écrire un, le très-remarquable auteur de Mireià n'ait pas été trop tenté de le faire dans notre parcimonieux et difficile idiome, admi-
rable en prose pour sa clarté, mais en poésie sans autre accentque larime et assoupli h grand'peineen quelques mains, au point de paraître mélodieux à force de talent, par des efforts extraordinaires; je m'explique qu'il lui ait préféré l'idiome bariolé, mais riche, résonnant, naïvement pittoresque, énergiquement expressif de la province où il plaçait d'ailleurs le théâtre de son rustique poëme, et qu'en vrai patriote des Bouches du-Rhône il se soit souvenu qu'il y avait quatre accents en français : l'accent grave, l'accent aigu, l'accent circonflexe — et l'accent marseillais.
Deux mots encore pourtant sur la question de langue. L'auteur de Mireià, si j'en juge par une des notes explicatives qui accompagnent son poëme, nous paraît, malgré ce que nous avons dit, s'exagérer un peu la valeur de son idiome provençal. JI s'indigne d'entendre appeler patois et mépriser comme tel une langue qui a, dit-il, son passé littéraire et qui est parlée encore par de nombreuses populations intelligentes et poétiques. Sa susceptibilité jusqu'à un certain point est fondée. Mais ne s'abnse-t-il pas quand il traite de préjugé paiisien la croyance à une extinction plus ou moins prochaine des divers idiomes de la province? Malgré beaucoup de grandes qualités, ce n'est point uniquement
par sa supériorité propre ou par les cliefs-d^'œuvre qu^elle a enfantés que la langue française règne et est appelée à régner sans partage^ et à promener son niveau depuis son centre, Paris, jusque sur tous les points de .la circonférence du territoire français. La raison de cette domination, c^est tout simplement que le français est devenu la langue nationale, et qu'à moins de supposer une dissolution de la France, les patois de ses diverses contrées doivent tendre de plus en plus à s^efFacer et à se perdre dans la langue de la France, t comme les provinces qu'elle a absorbées et fondues dans son unité. Beaucoup d'ailleurs de ces patois, surtout dans le nord, ne sont que des corruptions de la langue-mère, et ne sont plus guère parlés que par les populations de la campagne et les rustauds de la ville. Le provençal, Xm, je le sais, n'est pas une corruption du français ; il n'est pourtant lui-même qu'un patois dérivé de la langue romane, ou, si ce mot de patois sonne mal à l'oreille, un des nombreux dialectes de cette langue d'oc, que la langue à'oU a vaincue, lorsque vous l'avez "dit vous-même poétiquement, « de même qu'au Rhône la Durance perd à la fin de son cours, le gai royaume de Provence dans le sein de la France à la fin s'endormit. » Ils meurent plus ou moins lentement les
MISTKAL. 173
patois; ils disparaissent malgré les résistances locales, malgré Tesprit provincial qui tend à les conserver ; ils s'en vont comme les vieux usages et les pittoresques costumes. On peut diî*e du mal de Fliabit noir, étriqué, empesé, gourmé, et de la blouse démocratique et sociale; c'est pourtant avec cela qu'on. s'habille aujourd'hui, comme on parle et comme on écrit, — autant qu'on peut, — en français.
La gaie science s'enorgueillit encore de beaucoup de poètes. M. Mistral en cite quelques-uns; mais à pail un ou deux, dont les noms nous sont encore plus familiers que les œuvres, qui les connaît en dehors de leur province? Ils se sont condamnés à une renommée de clocher. Et ce poëme rustique de Mireio, il eût été, lui aussi, enseveli, si l'auteur n'avait pas pris la peine de le traduire^ et si, après avoir, comme il le dit dans sa belle invocation, «caressé son humble héroïne dans le langage dédaigné de son pays et chanté seulement pour les pâtres, et les habitants des mas)^, il n'avait, sur le mode français, redit son chant pour tout le monde.
La traduction littérale en prose entreprise par le '
poëte provençal est à elle seule une œuvre remar-
cpiable et qui indique de la part de son auteur une
connaissance approfondie de la langue française. Avec cette traduction, qui suit la ligne en conservant la couleur, on arrive à lire à peu près le texte provençal, et elle suffit pour faire apprécier le poëme. Et maintenant, si on me demande ce que vaut ce poëme, je dirai que j^ai ressenti à le lire le plaisir que donnent le belles choses, et que si le poëte de Mireio ne réussit pas à remettre en honneiu' son vieux langage provençal, à faire de lui une langue aulique et cardinalesque, à lui rendre la vie et la domination, il l'a peutêtre embaumée dans un chef-d'œuvre, dans une œuvre de génie.
Quel plaisir on éprouve à mordre dans un beau fruit venu en pleine terre ! C'est justement celui que j'ai eu à savourer Mireio, un fruit poussé à ciel ouvert dans la lande provençale. Ah ! comme il m'a paru contraster étrangement avec les produits échauffés, viciés et malsains venus dans les serres chaudes de notre littérature à la mode ! Non, certes, je ne la jugerai pas froidement cette œuvre qui m'a donné la joie de Tadmiration,
Car pour être critique on n'en est pas moins homme,
et je proclamerai que cette œuvre est belle, quoique le poëte de Mireio ne soit pas un poëte mort et enterré
depuis longtemps, mais qu'il soit bien vivant, plein de santé et de jeunesse, ù peine âgé de vingt-huit ans.
Mireiù (Mireille) est Thistoire d'une jeune et riche paysanne aimée d'un pauvre vannier. « Comme c'était une humble lille de la glèbe, en dehors de la Crau, il s'en est peu parlé. » Cependant, bien que son front ne brillât que de jeunesse, qu'elle n'eût ni diadème d'or « ni manteau de Damas, » son père, maître Ramon, le riche fermier du mas des Micocoules, oppose aux projets de mariage de sa fille une résistance aussiv enflammée que s'il s'agissait d'une mésalliance entre une reine et un berger. Caractère observé sur nat\ire : car le préjugé aristocratique du rang et de la fortune n'est pas, comme on pourrait le croire, le fait d'une seule classe ; nulle part on ne le rencontre peut-être plus vivace que parmi le peuple. « Je n'ai pas de préjugés, disait déjà le paysan de Georges Sand, tous les riches sont égaux. » Mireille, désespérée, quitte la maison paternelle et court à la petite ville des Saintes -Maries, où de miraculeuses reliques ont, dit -on, le pouvoir de guérir tous les maux; mais au terme de son pèlerinage, aux portes mêmes de la sainte chapelle, elle expire, frappée par un rayon mortel du soleil du midi. Elle n'a pourtant pas en vain eu recours aux saintes. Dans
un transport d^extase^, elles apparaissent à la pauvre lille mourante et découvrent à ses yeux consolés le ciel, où elle pourra boire aux fontaines du pur amour et où toutes les larmes se changent en fleurs.
L'histoire, on le voit, est des plus simples. Elle fournit cependant matière à douze chants sans que Tintérêt faiblisse un instant, encadrée qu'elle est d'une manière ravissante dans le paysage où l'action a lieu, coupée par des épisodes pleins de couleur, fidèlement empruntés'à la vie rustique, aux mœurs ou aux légendes locales. Beaucoup d'art, une vraie inspiration saine et robuste qui jaillit de source, on le sent, au spectacle de la nature et des mœurs souvent rudes, mais agrestes et naïves au milieu desquelles le poëie a vécu et qu'il aime, une sensibilité profonde, une abondance d'images toute méridionale, un mélange singulier de grâce et de force, et sur tout cela je ne sais quel souffle de fraîcheur pure et matinale, ce sont les pi'incipaux charmes de cette églogue épique où notre siècle, énamouré aujourd'hui de réalités, retrouvera le réalisme inventé depuis longtemps par Homère : l'accord de la nature et de la poésie.
Je ne sais vraiment à quelle œuvre analogue comparer ce poème de Mireille. Dans notre littérature fraii-
çaise coiiteniporainc, je ne trouve rien ijui lui ressemble. Malgré des parties délicieuses, les paysans berrichons de Georges Sand font un peu trop de marivaudage. Le biniou breton de Brizeux a des notes aussi tendres, il n'en a pas dVissi éclatantes' ni d'aussi vigoureuses. On va en juger.
Le premier^- chant introduit les humbles héros du poème, Vincent et Mireille. Vincent n^avait pas seize ans; c'était certes un beau gars de corps et de visage, des mieux découplés, aux joues assez brunes; «mais terre noirâtre apporte bon froment et des raisins noirs sort un vin qui fait danser. » Mireille était dans ses quinze ans. « Côtes bleues de Fontvielle^ et vous, plaines de la Crau, vous n'en avez plus vu d'aussi belle; son frais visage avait deux fossettes à fleur de joues; son regard était plus doux que le rayon des étoiles et sa poitrine rondelette était une pêche double, pas encore bien mûre. » Vincent et son père maître Ambroise, vanniers ambulants, sont venus chercher un souper et un gîte au riche mas des Micocouîcs habité par Mireille et ses parents. Après le souper, maître Ambroise, un vieux marin, paye l'hospitalité qu'il reçoit en entonnant une chanson de guerre ; Vincent à son tour fait le récit d'une course qu'il faillit gagner,
178 MORTS Eï VIVANTS.
dans run de ses voyages les plus lointains, — sur l'esplanade de Nîmes! On voit naître l'amour dans le cœur de la jouvencelle, tandis que Vincent « déployait les choses qu'il savait et que les grillons chantant dans les mottes semblaient se taire pour l'écouter. » — a II m'est avis, disait-elle à sa mère, que pour l'enfant d'un vannier il parle merveilleusement bien. 0 mère, c'est un plaisir de dormir l'hiver ; mais à présent pour dormir la nuit est trop claire. Écoutons-le. Je passerais à l'entendre mes veilles et ma vie. »
J'aimerais aussi à l'entendre encore et à vous la faire entendre la chanson d'Ambroise et la course racontée naïvement par Vincent sur vm ton épique. Mais comme il faut choisir, j'aime mieux m'arreter sur l'idylle du second chant la Culido, la cueillette.
De jeunes paysannes sont occupées à dépouiller pour les vers à soie le feuillage des mûriers. Ce sont les Magnanarelles ; elles travaillent en chantant. Mireille est à la cueillette avec elles, et comme on va voir^ c'est au milieu de ce travail rustique que se cueillit aussi la fleur de l'amour, le premier aveu de Mireille et de Vincent. Je cite sur la traduction donnée par l'auteur^, en changeant à peine quelques mots :
« Clianlez, chantez, maynanarelles! ar la cueillette aime les chants. Les vers à soie s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins déjeunes filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.
« Mireille est à la feuille un beau malin de mai; cette maiinée-là, pour pendeloques à ses oreilles, la coquette avait pendu deux cerises. Vincent, cette matinée, passa là de nouvea'u .
« Ason bonnet écarlate,con!meenontlesriverainsdes mers latines, il avait gentiment une plume de coq ; et en foulant les sentiers il faisait fuir les couleuvres agiles^ et dos sonores las de pierres il chassait les cailloux avec son bâton.
«—0 Vincent! lui cria Mireille, pourquoi passes-lu si vile? Vincent aussitôt, se retourna vers la plantation, et sur un mûrier, perchée comme une alouette, il découvrit la jouvencelle et vers elle courut joyeux.
« — Eh bien! Mireille, vient-elle bien la feuille? Voulezvous que je vous aide? — Oui! — Vincent grimpa sur l'arbre comme un loir. — Mireille, il n'a que vous, le vieux maître Ramon, faites les branches basses; j'allcindrai les cimes, moi , allez ! »
Et les voilà travaillant de compagnie, tout en causant. Mireille apprend que le petit vannier n'a plus de mère^ qu'il lui restait une sœur^ et que cette compagne de son enfance est partie en service.
«—Lui resscmbles-lu à ta jeune sœur? — Qui , moi? Qu'il s'en faut! Elle est blondine, et je suis, vous le voyez, brun
comme un puceron... Mais plutôt savez- vouï^ qui elle rappelle? Vous! vos tèlcs dégagées comme les feuilles du myrte, vos chevelures abondantes : on les dirait jumelles.
« Mais pour serrer la toile claire de votre coiffe , bien mieux qu'elle, Mireille^ vous avez le (ion. Elle n'est pas laide non plus, ma sœur, ni endormie ; mais vous, combien vous êtes plus belle! — La Mireille laissant aller sa branche* « Oh! fit-elle; ce Vincent! »
a Chantez , chantez, magnanarelles! des mûriers le feuillage est beau; les vers à soie s'endorment de leur troisième somme. Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux. »
Le joli commencement d'idylle ! Et avec quel art et quelle grâce le refrain vient Tinterrompre^ comme pour nous laisser un instant devant le tableau!
« Ainsi tu me trouves gentille plus que ta sœiu-? dit la fillette à Vincent. — Beaucoup plus, répondit-il. — Et qu'ai-je déplus? — Mère divine! Et qu'a le chardonneret de plus que le roiielet grêle, sinon la beauté même et le chniit et la grâce? »
Et encouragé par le sourire de Mireille;, Vincent continue de lui sacrifier les avantages de sa sœur. Les yeux, la voix^ la taille^ Mireille a tout mieux qu'elle, et les compliments flatteurs en langage imagé et pitto-
ivsqiie pleuveiU dru comme les feuilles au pied de Tarbre. « Ma sœur, on s'en aperçoit^ la pauvrette ! elle a fait en un an toute sa croissance; mais, vous, dit le jeune paysan avec une grâce rustique, de l'épaule à la hanche il ne vous manque rien ! » Et Mireille rougissante et laissant de nouveau échapper la branche : « Oh! ce Vincent! » Et le refrain de reprendre : « Chantez-, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux ! »
Cependant on s'aperçoit que durant ces discours l'ouvrage n'avance pas. On s'y remet avec ardeur. C'est à qui cueillera le plus vite.
f Ils firenl pourtanl bientôt halle. — Quand on est jeune, la belle chose !— Comme dans le même sac ils nieltaienl la feuille ensemble, une fois les jolis doigts de la fillette se rencontrèrent entremêlés avec les doigts brûlants de Vincent.
« Elle cl lui tressaillirenl; leurs joues se colorèrent de la fli'ur d'amour, et tous delix à la fois d'un feu inconnu sentirent l'échappée ardente. Mais comme celle-ci avec effroi sortait sa main de la feuillée, lui , par le trouble encore tout ému :
« — Qu*avez-vous? Une guêpe cachée vous aurait-elle l)iquée? dit-il.
« — Je ne sais, répondit-elle à voix basse, en baissant le front.
« Et sans plus parler, chacun se remit à cueillir quelque
brindille. Avec des yeux malins, en dessous, ils s'épiaient pourtant à qui rirait le premier.
« Leur poitrine battait! La feuille tombait de nouveau comme pluie ; et venait l'instant où ils la mettaient dans le sac, la main blanche et la main brune à dessein ou par bonheur toujours venaient l'une vers l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie.
«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux ! »
Et puis ces heureux enfants découvrent un nid. « Tu sais le proverbe, dit en riant Mireille^ quand on trouve un nid ensemble^, Tannée ne passe pas sans que l'Église vous assemble. » Vincent apporte toute la nichée à Mireille, qui la coule dans son corsage :
« Oh ! les jolis! leurs têtes blondes ont de petits yeux fins comme des aiguilles ! Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache trois mésanges; et chaudement dans le sein de la jeune fille la petite couvée qui se blottit croit qu'on
l'a remise au fond de son nid. »
« Faites attention^ lui dit Vincent^ car le proverbe ajoute : Plus d'espoir de mariage si les petits s'échappent avant d'être en cage. » Or voilà que quelques oisillons font tumulte en essayant de se caser dans l'étroit vallon sous le fichu de Mireille, se démènent des griffes et des ailes, o culbutent le long des talus » et
(lécliirent le sein de la jeune fille. « Ils me piquent! viens les quérir, » crie-t-elle à Vincent; mais en les retirant et tandis qu'elle s^apprète à les déposer dans le bonnet que Vincent lui tend en riant pour les recevoir, la branche qui porte les deux enfants éclate; Mireille pousse un cri, se suspend au cou de Vincent, et, serrés comme deux jumeaux, ils tombent ensemble sur la souple ivraie. Ils sont vite revenus de leur frayeur; Mireille a plus de peine à revenir de Tembrassement de Vincent, et quand assis à côté d^elle sur le talus, le jeune vannier lui demande si elle ne s^cst point fait de mal, la jeune fille, toute pâle, lui révèle le secret que son cœur ne peut plus contenir : « Je t'aime, Vincent ! » Le pauvre tresseur d'osier n'ose pas d'abord croire à tant de bonheur ; mais quand il est assuré que Mireille dit vrai et qu'elle ne veut pas se jouer de lui, écoutez avec Tquelle fougue, avec quelle passion entraînante, dans quel langage enflammé et poétique il lui répond. Ecoutez la fin de cette idylle.
« Je t'aime aussi, je l'aime, Mireille! je t'aime de tant d'amour que je le dévorerais.
« Je l'aime au point que si les lèvres disaient : Je veux la chèvre d'or, la chèvre que nul morlel ne paît ni ne trait, qui, sous le roc Bau-Manoir, lèche la mousse des rochers,
Oïl je me perdrais dans les carrières, ou lu rr»e verrais ramener la chèvre au poil roux !
« Je l'aime, ô jeune fdle enchanteresse, tant que si tu disais : Je veux une étoile, il n'est traversée de mer, ni bois, ni torrent fou ; il n'est ni bourreau, ni feu ni fer qui m'arrêtât! Au bout des pics, louchant le ciel, j'irais la prendre, et tu l'aurais dimanche nppendue à ton cou !
« Mireille, palpitante d'amour, Técoutait. Mais lui, la prend, il la prend, tout éperdu, contre sa poitrine forte,
l'amène, éperdue elle-même — Mireille! résonna tout à
coup dans l'allée une voix de vieille femme, les vers à soie à mi^i ne mangeront donc rien ?
« Dans un pin, une volée de passereaux qui s'ébat remplit quelquefois d'un gai ramage la soirée qui fraîchit. Mais d'un glaneur qui les guelte, si tout d'un coup vient à tomber la pierre, la bande se disperse et s'enfuit dans le bois.
« Troublé d'émoi , ainsi fuil par la lande le couple amoureux. Elle, devers le Mas, sans diremol^ part à la hâte, sa feuille sur la tête,... lui, immobile comme un soiuje-féie, la regarde courir au loin dans la friche. »
Mais les oiseaux pris au nid se sont envolés dans la chute de Mireille, et Mireille et Vincent ne se marieront pas.
Je n'ai pas besoin, je pense, de faire ressortir le charme^ la fraîcheur, le doux éclat de Téglogue que j'ai citée. On ne commente pas un bouquet de fleurs des champs, on le fait respirer. Quelle suavité dans l'ensemble, quelle groce dans le détail î Cette main
blanche et cette main brune venant se toucher dans le même panier, l'iieureuse rencontre pour les deux enfants amoureux, Theureuse rencontre de la part du poëte! Et le nid, et la déclaration, et Faïeule qui vient interrompre le duo d^amour de ce Roméo et de cette Juliette de village, jusqu'à cette comparaison empruntée à la vie rustique qui termine si bien la scène : les deux enfants s'enfuyant comme des oiseaux effarouchés par le glaneur : tout cela est charmant. Et le texte provençal ajoute encore à ce que nous admirons ici, la grâce, nécessairement effacée dans la traduction, du rhythme et de la mélodie. Eh bien ! il y a beaucoup de choses aussi belles dans les autres parties du poëme que j'aimerais à citer si j'en avais l'espace. Je voudrais la répéter la tendre chanson de May ait, chantée par Nore au milieu des fileuses, de Magali qui essayait d'échapper à l'amour par mille subterfuges, qui se faisait fleur, oiseau, anguille, rayon, et qui fut pourtant vaincue par l'amour. — 0 Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide, je t'arroserai. — Si tu t'en vas aux mers lointaines, je me ferai, moi, le vent de mer, je te porterai. — 0 Magali, si tu meurs, je me ferai la terre; là je t'aurai. La lutte de Vincent et d'Ourrias, le loucheur de bœufs, l'un des
186 MOKTS ET VIVANTS.
prétendants à la main de Mireille, lutte dans laquelle le jeune vannier tombe traîtreusement frappé et laissé pour mort, est un morceau plein de couleur et d'une vigueur tout homérique. Lisez aussi la légende de la procession des noyés dont le traître Ourrias en fuyant le lieu de son crime va augmenter le nombre, et malgré des longueurs, le chant du Trou de la sorcière, cette caverne où à défaut de sorcière habite la légende fantastique et terrible. Mireille s'y aventure sans trembler^ pour en rapporter la plante miraculeuse qui guérit la blessure de son bien-aimé. On lira tout ; mais, en attendant, voici un fragment qui achèvera, je Tespère, de mettre dans tout son jour le talent dont je parle, une scène qui forme justement un contraste avec l'idylle du commencement. Le poète y montre autant d'énergie et de puissance qu'on l'a vu déployer de fraîcheur et de grâce.
Pressé par Vincent, etaprès s'y être longtemps refusé, sachant bien quel obstacle était leur pauvreté aux projets de son fils, maître Ambroise s'est décidé enfin à demander pour lui la main de Mireille. 11 est allé trouver maître Ramon, le père de la jeune fille ; [mais n'osant s'expliquer ouvertement, il prend un biais et feint de le consulter, comme s'il ne s'agissait pas de Mireille,
MISTllAL. 187
mais de quelque autre jeune lille riche aimée follement par son lils. Après avoir exposé la situation : Maintenant donc, ô Hamon ! dit en terminant le vieux marin au vieux soldat, maintenant que vous voyez ce qu'il en est,
« Dites-moi si avec mes haillons je dois aller demander la fille, ou bien laisser mourir mon fils. — Bah! lui dit Ramon, ne déployez point voile sur un tel vent! Lui ni elle, allez, n'en mourront pas. C'est moi qui vous le dis, Ambroise, n'ayez pas peur.
« En votre lieu et place, mon ami, je ne forais pas tant de démarches vaines. Commence, petit, par garder ton repos, lui dirais-je sans détour, car à la fin si les caprices font mouvoir la tempête, sarnipabeioùnj vois, je t'endoctrine avec un pieu ! »
« Alors Ambroise : « Quand Tâne brait, n'allez donc plus lui jeter de la rainée, empoignez une trique et assommezle! » Et Raincn : « Un père est un père, ses volontés doivent être faites! Troupeau qui mène son gardien tôt ou tard craquera dans la gueule du loup. »
* De notre temps, qu'un fils regimbât à son père, ah Dieu garde! il l'eût tué peut-être! Les familles aussi, nous les voyions fortes, unies, saines, et résistant à l'orage comme un branchage de platane! Elles avaient sans doute leurs querelles, nous le savons.
« Mais quand le soir de Noël, sous s;i lenle étoilée, réunissait l'aïeul et sa génération devant la table bénie, devant la table où il préside, Taïeul de sa main ridée noyait tout cela dans sa bénédiction.
<< Mais enfiévrée et blême, voici que la jeune fiile ena-
niourée s'avance et dit à son père : « Vous me tuerez donc , mon pèreîC'eJt moi que Vincent aime, et devant Dieu et' Notre-Dame, nul n'aura mon âme que lui! » Un silence de mort les prit tous trois.
« Jeanne-Marie la première se levant de sa chaise : Ma fille, la parole qui vient de t'écliapper est une insulte qui nous souille, une épine de nerprun qui nous aura pour longtemps percé le cœur!
« Tu as refusé le pâtre Alari, celui qui possédait mille bestiaux! refusé Véran le gardien , Ourrias, le riche pasteur de génisses, et c'est un va-nu-pieds qui te séduit!
« Eh bien ! vas-y de porle en porte courir les champs avec ton gueux! Tu t'appartiens, pars, bohémienne! Oui! dans la société de la Roucane, de Beloun, la Roubicane, sur trois cailloux, avec la chienne, va cuire ton potage, abritée sous l'arche d'un pont. »
« Maître Ramon laissait dire ; mais son œil luisant comme un cierge, son œil clignotait et jetait des éclairs sous ses sourcils épais et blancs. L'écluse de sa colère à la longue est arrachée, et l'eau furieuse s'élance dans la rivière :
« Elle a raison, oui, ta mère! pars, et que l'ouragan se dissipe au loin ! Mais non . tu resteras, vois-iu ? Sauiais-je de t'altacher avec les entraves et de te mettre aux narines un fer comme on fait à un jumart; verrais-je subitement tomber le feu du ciel!
« De fâcherie morne et malade, verrais-je fondre tes jours comme la neige des collines au hâle du soleil ! Mireille! aussi vrai que cette dalle porte la braise du foyer, aussi vrai que le Rhône comblé par les pluies déborde ; aussi vrai, vois-tu, que ceci est une lampe ;
« Rappelle-toi ce que je te dis-là : tu ne le verras plus!...» Et d'un grand coup de poing il fait trembler la table. Comme
la rosée sur les herbes, comme une grappe dont les grains trop mûrs pleuvent au vent perle à perle, Mireille pendant ce temps répandait ses larmes,
« Qui m'assure, malédiciion! reprend le vieillard i)ègne de colère, Ambroise, qui m'assure que vous, vous, maître Ambroise, n'ayez point avec votre gredin machiné dans voire hutte ce rapt infâme? L'indignation souleva chez celui-ci la vigueur d'autrefois.
« Malheur de Dieu ! s'écria-t-il , si nous avons la fortune basse, en ce jour apprenez de moi que nous portons le cœur haut! Que je sache encore, la pauvreté n'est point vice ni souillure. J'ai quarante ans de bons services, de services à Tarmée, au son des canons rauques.
« A peine maniais-je une gaffe, je suis parti de Valabregue, mousse de vaisseau. Perdu sur les plaines de la mer, j'ai vu l'empire de Mélinde, j'ai vu l'Inde avec Suffren , et j'ai eu des jours plus amers que la mer!
« Soldat aussi des grandes guerres, j'ai parcouru tout l'univers avec ce haut guerrier qui monta du Midi , et promena sa main destructrice de l'Espagne aux steppes russes, et comme un arbre de poires sauvages secouait le monde au bruit de ses tambours!
« Et dans l'horreur des abordages et dans l'angoisse des naufrages, les riches, malgré tout, n'ont jamais fait ma pari. Et moi, enfant du pauvre, moi, qui n'avais dans ma patrie pas un coin de terre où planter le soc, pour elle quarante ans j'ai barrasse ma chair!
« Nous couchions à la gelée blanche et ne mangions que du pain de chien, et jaloux de mourir, nous courions au carnage pour défendre le nom de France. Mais de cela qui se souvient? Et achevant de parler, il jeta contre terre son manteau.
« Qu'allez-vous chercher le saint Pilon à Mont-de-Vergue, répliqua le vieillard grondeur. El moi aussi j'ai entendu rhorrible tonnerre des bombes emplir la vallée desToulonnais,j'ai vu crouler le pont d'Arcole et les sables d'Egypte arrosés de sang vivant !
« Mais au retour de ces guerres, à fouir, à bouleverser le, sol, nous nous mîmes comme des hommes, au point de nous sécher la moelle. La journée s'enlamait avant Taube, et la lune des soirées nous a vu plus d'une fois ployés sur la houe.
« On dit : La terre est généreuse ! mais telle qu'un arbre d'avelines à qui ne la frappe à grands coups, elle ne donne rien ; et si Ton comptait pas à pas les mottes de terre de cette aisance que mon travail m'a acquise, on compterait les gouttes de sueur qui ont ruisselé de mon front.
« Sainte-Anne d'Apt! et il faut- se taire! J'aurais donc comme un nègre, ahané sans relâche aux travaux des champs pour faire entrer l'abondance dans ma maison, pour faire quelque figure dans le monde, et puis je donnerai ma fille à un gueux couchant aux meules!
« Allez au tonnerre de Dieu! Garde ton chien, je garde n>on cygne. » Tel fut du maître le rude parler. L'autre vieillard se levant de table, prit son manteau et son bâton, et n'ajouta que deux paroles : « Adieu , quelque jour, n'ayez point de regret! »
Ne trouvez-vous pas que c'est là une belle scène de tragédie domestique au village^ et que le chalumeau pastoral rend ici aux lèvres de notre troubadour des sons d'airain merveilleux. C'est un moment vraiment
pathétique que celui où interrompant la consultation (les deux \icillards et les rudes conseils de Ramon, la jeune fille que Tamour emporte se dénonce elle-même à la colère terrible de ses vieux parents et pleure silencieuse au bruit du tonnerre paternel. Et comme elle éclate et vibre, soulevée par l^indignation, Téloquence amère de Tancien' soldat^ obscur survivant des grandes guerres, un de ces héros de la vie désintéressée et sans récompense qui n'ont dans le monde d'autre lot que la première place à tous les périls, la plus grande part à toutes les sueurs ! Sur quel ton épique se monte naturellement le dialogue des deux vieillards, sans sortir de la vraisemblance rustique, et le poète se maintenant toujours dans la fidèle observation des caractères ! Les apostrophes, les interjections énergiques, les proverbes familiers dont les gens de la campagne sont prodigues, les grandes images trouvées en quelque sorte sous la main, dans le champ d'à côté (le monde secoué au bruit des tambours de Napoléon comme un arbre de poires sauvages), tout cela est plein de couleur, de vérité, plein de mouvement et de mâle vigueur, animé d'un souffle puissant.
Nous avons dit comment, après cette ternble scène, Mireille quitte la maison paternelle pour consulter les
bienheureuses patronnes de la petite ville des Saintes- Mariés, et meurt en arrivant au terme de son pèlerinage. Les récits légendaires que le poëte prend occasion de mettre dans la bouche du petit pâtre qui la conduit font un peu longueur , comme aussi les aventures des saintes racontées par elles-mêmes à Mireille dans une extase qui dure trop longtemps. Et cependant cette dernière partie du poëme, empreinte d\me tendre et religieuse mélancolie, renferme encore elle-même de très-réelles beautés.
Tel est ce poëme, qui n'a vraiment qu'un défaut sensible, c'est de n'être pas un poëme français et que Tauteur, on le dirait, a voulu écrire en provençal pour désarmer l'envie.
Ainsi donc, comme dit le poëte, un poëte tout français, celui-là :
Ainsi donc, quoi qu'on dise, elle ne tarit pas
La source immortelle et féconde Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas! Elle existe toujours, cette sève du monde. Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas!
Car, c'est le mérite de ce poëme, il nous ramène aux sources de .toute grâce et de toute fraîcheur, aux sources mêmes de l'antiquité, il rouvre dans notre mémoire
MISTBAL. 193
Homère et ïhéocrite. Dans le cours de sa pastorale épopée, le poëte s'est plus d'une fois souvenu et visiblement inspiré de ces grands maîtres éternels, et Ton voit bien aussi qu'il a lu Dante, auquel il a su gré sans doute de sa sympathie marquée pour les troubadours provençaux. Mais ce qui fait surtout que le poëte de Mireio rappelle — quelle louange ! — à notre souvenir, les chantres immortellement jeunes du monde naissant, et semble avoir vécu dans leur intimité, c'est qu'il a vécu comme eux dans l'intimité de la nature et qu'il a pu sans effort retrouver (ians la vie des champs une image de la rude naïveté des mœurs primitives. Son poëme n'est pas éclos, fleur atrophiée et maladive, entre les pavés de nos rues, au milieu des miasmes de la cité, il Ta porté sept ans dans les champs de son humble village des Bouches-du-Rhône, il Ta laissé s'épanouir à la fraîcheur de l'air libre, à la chaleur du soleil du Midi, au souffle des brises méditerranéennes, avec la mer pour horizon. C'est un poëme sain et robuste, et si les pâtres peuvent le comprendre, il ne les corrompra pas. Comme je demandais à l'auteur s'il n'aurait pu faire mourir Mireille autrement que par un accident assez vulgaire : « Vous n'auriez pas vouhi, j'espère, qu'elle se tuàl, me dit-il; chez
nous il arrive plus souvent qu^on meurt d^m coup de soleil que de mort volontaire, et le suicide de Mireille n'eût pas été de bon exemple. » J'avoue que j'ai admiré cette simple réponse, ce scrupule charmant et les ai trouvés d'harmonie avec le poëme.
A tout seigneur tout honneur; c^est M. Adolphe Dumas, l'auteur de Mademoiselle de La Valliérey de l'École des Familles, etc., poëte inégal mais des plus distingués, qui a découvert avant moi, et le premier, cette ravissante Mireille; c'est lui, comme l'auteur l'en a remercié dans une strophe délicate, qui a pris par la main la jeune paysanne et l'a conduite, étonnée, dans la grande ville, à Paris. La chose est assez rare pour valoir la peine d'être rapportée : un poëte découvrant un chef-d'œuvre qui n'est pas de lui!
L'auteur de Mireille s'est décidé à accompagner à Paris son poëme. Comme Vincent, son visage ouvert et loyal respire la santé du corps et celle de l'âme, et l'on sent qu'on peut se confier à son regard puissant et limpide. Il est bien l'homme de son œuvre. Par une singulière coïncidence , il se rencontre à Paris avec Jasmin, une célébrité méridionale déjà ancienne, un talent, disons-le, que l'auteur de Mireille nous paraît de beaucoup surpasser. Mais il trouve le temps long ; il a
\c mal (lu pays, il regrette déjà son village, il veut y ramenor Mireille, et surtout Vincent, qui n^est pas mort, et qui peut devenir encore le héros d\in autre poëme.
Et maintenant ne riez plus de ce nom de Mistral. Ou si vous voulez à toute force un jeu de mots qui s'applique à lui, vous le trouverez quelque part dans la comédie du grand aïeul de la poésie moderne, de Dante Alighieri. Parlant de la gloire, il la compare à un souffle de vent :
Non è il mondan romore altro ch'un jiato Di vento, ch'or vien quinci, e or vien quindi. E muta nome perche muta lato.
La mondaine rumeur n'est rien qu'un vent qui passe, Qui d'ici, qui de là, souiïle à travers l'espace, Et qui change de nom en changeant de côté.
Ce vent de gloire, soufflant de la Provence, pourrait bien demain s'appeler Mistral. Je ne sais pas pourtant si l'éclat, voilé par la traduction, du poëme de Mireille rapportera à l'auteur une renommée retentissante. Qu'importe? 11 a de quoi se consoler, et, j'en suis sûr,
il ne regrettera rien. Dieu lui a donné encore mieux que la gloire, il lui a donné la sainte flamme qui fait jouir Tàme et qui est à elle-même sa récompense tant qu'on ne la laisse pas mourir : il lui a donné
la poésie
Mai 1859.
]Vcis loar irh ersl? was bin ich mm?
Was ist zu woîlen? tvds zn ihun?
« Qu'étais-je d'abord ? que suis-je maintenant? Que dois-je vouloir? que dois-je faire? » L'écrivain distingué qui abrite sa modestie sous le pseudonyme de Daniel Stern a choisi cette épigraphe aux pensées, réflexions et maximes qu'il a réunies sous le titre d'Esquisses morales , et dont la librairie ïechener publie une nouvelle et élégante édition.
Cette épigraphe, empruntée à Goethe, indique assez bien, si je ne me trompe, le caractère, l'inspiration générale et le lien commun des pensées diverses de psychologie et de morale sociale du livre qui nous occupe. Le progrès et la liberté sont contenus dans les deux vers de Goethe, et la foi au progrès et à la
liberté anime d'un bout à Tautre les Esquisses morales. C'est la note dominante dans les pense'es de Tauteur. IN'est-ce pas aussi, nonobstant quelques discordances, la note dominante dans les pensées du siècle? On peut encore aujourd'hui attaquer la raison et la liberté, on peut nier le progrès et la perfectibilité humaine, on peut même réussir dans ce genre de paradoxe, y déployer avec succès son esprit et sa verve et tous les artifices d'une imagination rétrospective, et par-dessus le marché paraître d'accord avec la réalité contemporaine ; mais on ne l'est pas avec les idées, avec la foi et, malgré les déceptions du moment, avec la ferme espérance de son temps. On n'est au contraire en communion avec lui que par ces idées et par ces espérances ; on ne remue les cœurs, on ne passionne les esprits qu'en leur nom.
Voilà donc le premier et l'un des principaux mérites, à nos yeux, du livre des Esquisses inorales -, il est de son temps et il en exprime les aspirations les plus élevées. Hélas ! il eu reflète aussi l'inquiétude profonde, le doute infini , les choquantes contradictions. Et comme dans notre société moderne, à l'extérieur si bien ordonnée, cet ordre et cette régularité qui régnent à la surface réussissent mal à dissimuler les ferments
toujours irrités qui s'ti<^itent à l'intcricur « feu caché sous la cendre trompeuse»^ ainsi le style correct et châtié de Pauteur, avec ses formes quelque peu dogmatiques et compassées, et qui emprunte, non sans grâce, ses meilleurs tours à la belle et saine école des moralistes du xyii^ siècle, ne saurait faire une complète illusion. Sous cette régularité apparente on aperçoit un fond troublé ; derrière ce maintien calme et cette gravité sereine on sent une âme sourdement et profondément remuée. 11 y a un abîme sous ce rapport entre les moralistes du siècle de Louis XIV et le moderne auteur des Esquisses morales. Chez les premiers, rien d^indécis ni d^agité. Peintres tranquilles, chirurgiens calmes et souriants, ils promènent d'une main sûre le pinceau et le scalpel, toujours fermes jusque dans la peinture des traits les plus délicats, jusque dans la recherche des blessures les plus secrètes de Tâme humaine. Rien ne les oppresse, rien ne les gêne. Tous (Pascal excepté) ils sont doux, ils sont gais. Chose étrange! il y a plus de sérénité peut-être, moins de mélancolie, même dans la misantrophie décidée de La Rochefoucauld^ que dans ce livre rempli d'espérances infinies, plein de coniiancc dans la bonté et la perfectibilité de l'homme.
11 faut le dire, il est vrai, en faveur de l'auteur, l'objet de ses méditations n'est pas absolument le même que celui que se proposaient les moralistes du temps passé. 11 se place à un point de vue nouveau qui complète à la fois et explique la différence que nous venons de signaler. Les penseurs du xvn^ siècle étudiaient Thomme en lui-même et pour lui-même, pour son perfectionnement individuel et moral, en dehors de toute préoccupation sociale ou politique ; le domaine de leur exploration, domaine immense, quoique défini, était circonscrit dans l'àme humaine, et ils pratiquaient purement et simplement avec génie le ynôthi seauton de Socrate. La philosophie du siècle suivant et la libre critique, fruit incessamment perdu et reconquis de la Révolution française, ont déplacé la limite, étendu ou plutôt transporté ailleurs le champ de Tobservation. Ce n'est plus seulement Thomme, être moral, c'est l'homme, être politique et social, qui excite les investigations du penseur, et la politique envahit la psychologie. En vain l'auteur des Esquisses morales a divisé son livre en deux parties : l'une où il a cru sans doute faire de la psychologie pure et qui semble en etfet, si l'on ne consulte (jue le titre des chapitres : De l'Homme, — de la Femme, — de la Vie
moralp, — du Cœur, — de l'Esprit, le domaine réservé de l'observation morale ; l'autre qu'il a consacrée spécialement aux problèmes de politique, de religion, d'éducation et d'art, et aux préoccupations du temps présent. Pas plus dans l'une que dans l'autre de ces deux parties, l'auteur ne s'est affranchi de ces problèmes et de ces préoccupations. C'est une faute. Mais était-il facile de l'éviter? Essayez donc aujourd'hui, comme le plongeur, de vous isoler dans votre cloche pour sonder les mystères de l'àme : comment empocher que les flots agités de notre société contemporaine, battue par tant d'orages et pressée par tant de questions, ne viennent mugir autour de votre frêle abri et vous troubler dans votre recherche? Le sphinx ne jetait qu'une énigme à ses victimes avant de les dévorer : notre civilisation si compliquée en jette au penseur plus de mille. L'auteur des Esquisses morales ne recule devant aucune. Il trouve le mot de plus d'une d'entre elles, et il le dit alors avec autant de fermeté que d'éloquence. Faut-il qu'il soit dévoré pour quelques solutions aventureuses, pour quelques défaillances, pour quelques contradictions, ici pour des observations incomplètes, ailleurs pour des conclusions peu en rapport avec ses propres et plus fines observations? Personne ne le pensera. Il
faut pourtant signaler ce trouble. On a dit : Les mauvaises maximes sont pires que les mauvaises actions. 11 n'y a pas de mauvaises maximes dans les Esquisses morales, mais il y a des maximes incertaines, et c'est un danger. En morale il ne faut pas d'équivoques.
J'ouvre le livre des Esquisses au chapitre « du Cœur. » 11 commence par cette pensée délicate et tendre :
« Le vulgaire se plaint ou se vante d'être haï, calomnié, aimé, chéri. Le sage ne s'occupe point des sentiments qu'il inspire, mais de ceux qu'il éprouve. Il sait que ce qui est triste, amer, douloureux, ce n'est pas d'êire haï, mais de haïr; que ce qui est doux, noble, grand, divin, ce n'est pas d'être aimé, mais d'aimer. »
" Un François de Sales, un Fénelon auraient signé cette pensée suave. Elle eût pu venir aussi sur les lèvres embaumées de Platon. Elle exhale comme une douce odeur mystique, et semble le parfum d^une âme toute désintéressée. Mais voici quelques pages plus loin une autre pensée qui jure bien avec ce mysticisme et qui sent notre sensualisme moderne plus que Platon ou V Imitation de Jésus-Christ :
« Quelle misère que cet amour prétendu platonique dont votre orgueil se targue! Songez donc, ô Bathilde! qu'en
donnant voire âme à un amant auquel vous refusez voire corps, vous témoignez faire infiniment moins de cas de l'une que de l'autre. Si je ne me trompe, cette subtilité de spiritualisme a pour principe un matérialisme grossier. »
Voilà Platon devenu en moins de rien un grossier matérialiste. La subtilité, dirai-je à Fauteur, est de votre côté. Car, à votre compte et en bonne logique, si Bathilde au lieu de donner son àme sans son corps donnait son corps sans son âme, elle serait spiritualiste et spiritualiste raffinée. Elle le serait à bon marché, convenez-en, comme les débauchés et les fdles de joie, lesquels se trouveraient être des spiritualistes sans le savoir. Ce spiritualisme-là, en vérité, est plus aisé que ce que vous appelez le matérialisme grossier de Bathilde. Si Bathilde donne son âme et refuse son corps, c'est d'abord qu'en amour Fàme n'est pas touojurs maîtresse d'elle-même : elle se prend autant qu'elle se donne, tandis qu'elle reste toujours maîtresse de son corps ; c'est surtout parce que Bathilde aime avec l'âme et non avec le corps, et craindrait d'avilir son amour en associant le corps aux sublimes^ ravissements de l'âme, à ses désirs qu'il ne peut ni comprendre ni assouvir. Dites que Bathilde, rare dans tous les siècles, est introuvable dans le nôtre, dites que nous avons
rejeté Je mysticisme platonique, que la chair, écrasée sous Tascétisme chrétien, s^est révoltée, que le dévouement et la contemplation idéale ne nous suffisent plus sans la volupté, que notre amour amphibie se plaît sur la terre comme dans le ciel, et que nous voulons être heureux avec Fâme et avec le corps. Dites cela, érigez cela, si vous voulez, en dogme des temps nouveaux. Mais ne donnez pas le change à Taide de ce procédé, qui consiste à ravaler le corps et à le tenir pour rien, ce qui permet de le prostituer tout à l'aise. Et si vous croyez, comme il semble, à Tàme immatérielle et immortelle, révérez-la dans sa manifestation la plus merveilleuse, honorez l'amour pur dans Bathilde et dans Platon !
Un peu plus bas, l'auteur des Esquisses écrit encore ceci :
« Aussi longtemps que la science n'aura pas précisé l'action de la force magnéiique sur l'organisation humaine, on n'aura pas le secret de ce que nous appelons les amours indignes; on ne comprendra pas, on ne plaindra pas assez ces passions subies plutôt qu'éprouvées. Affreux supplice pour une âme bien née ; maladie devant laquelle les remèdes moraux sont inefficaces^ mais que l'on apprendra peut-être un jour à guérir comme on guérit la (ièvre et les (luxions de poitrine. »
DANIEL STEUN. 205
En faut-il davantage? Et ne le voit-on point par ces exemples? Ce n'est pas tout à fait de Téternel cœur humain, du cœur humain de tous les temps et de tous les pays, de celui qu'ont analysé Pascal et La Bruyère, qu^'il est question ici ; il s'agit du cœur éternel et d'un cœur nouveau, du cœur à la mode d'aujourd'hui, qui n'a pas perdu ses facultés de tendresse, mais qui tient à la chair, qui ne veut pas être mortifié, qui se révolte contre la doctrine du pur amour ; cœur quelque peu matériel, pétri par Cabanis et par Fourier, et que l'auteur ausculte après l'avoir laissé tomber dans le baquet de Mesmer. Mais est-ce bien la même plume qui a tracé à quelques pages de distance la première pensée et les autres que nous avons citées ? Et comment concilier les hypothèses de la physiologie moderne avec les effusions du spiritualisme platonique ou chrétien, étonnées de se trouver ensemble? L'auteur ne paraît pas s'être préoccupé de ce soin peut-être difficile. Voulez- vous le retrouver spiritualiste ? Il dira ailleurs :
« Je veux bien qu'une grande âme se dévoue à Tamoui', mais que ce soit en reine, non en esclave. Les femmes abaissent le dévouement jusqu'à l'abandon de soi, et, quand elks se plaignent d'être abandonnées, rllcs oublient trop qu'elles ont en quelque sorte donnt'' Texeuiple. »
Voilà donc Bathilde justifiée. Mais quelle incertitude, quelle fluctuation de sentiments et de doctrines! Nous Ta vous dit : Tauteur est de son temps.
Le livre des Esquisses contient de fines pages à ^adresse des femmes. On dit que les femmes se jugent sévèrement entre elles ; l'auteur les a jugées comme s'il était des leurs. Au physique, il les a peintes en traits poétiques. Il est impossible de faire ressortir avec de plus douces couleurs la faiblesse attractive de la femme et ce charme mystérieux dont l'homme subit le joug avec étonnement.
« La femme, dil-il, est plus voisine que l'homme de la nature. En dépii de la Genèse, je suis tenté de croire qu'elle l'a précédé dans Tordre de la création. L'influence qu'elle exerce comme à son insu participe des influences naturelles. Son œil a les fascinations de la mer, sa riche chevelure est un foyer électrique, les ondulations de son corps virginal rivalisent de grâce et de souplesse avec les courbes des fleuves et les enlacements des lianes, et le Créateur a donné à son beau sein la forme des mondes. »
Mais l'auteur rembrunit sa palette quand il s'agit de peindre les femmes au moral. Leur ignorance,, leur frivolité, leur coquetterie, leur dévotion qui les amuse sans les engager et a qui n'est bien souvent que de la
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coquetterie envers Dieu », trouvent en lui un censeur clairvoyant et sévère. « Penser, dit-il quelque part, est pour un grand nombre de femmes un accident heureux plutôt qu'un état permanent... Les femmes ne méditent guère. Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. » — Ailleurs : o C'est par la passion qu'elles arrivent à comprendre les idées et souvent à les rendre avec une éloquence supérieure. Mais comme la passion est emportée, mobile, pleine d'inconséquences, les idées aussi chez beaucoup de femmes sont brusques, heurtées, violentes. Dans ces natures orageuses, les idées sont en quelque sorte les éclairs de l'àme. » Ailleurs encore, comparant les génies différents de trois femmes célèbres, madame Roland, madame de Staël et George Sand, il découvre en elles un défaut identique qui tient, selon lui, à la nature féminine. « Toutes trois, dit-il, ont outrepassé la justesse et sont tombées dans l'exagération déclamatoire. » L'observation, la tradition religieuse, le consentement unanime, les lois, le témoignage de l'histoire, la science physiologique, tout sert à démontrer à l'auteur l'infériorité intellectuelle de la femme. Or que pensez-vous qu'il conclura de cette infériorité intellectuelle? Sans doute il va exhorter les
femmes à se renfermer dans la famille et à y exercer ces facultés de tendresse et de dévouement qui sont leur privilège supérieur? Point du tout. Voyez cette contradiction entre les prémisses de Tauteur et ses conclusions : quel contraste entre les faits par lui observés et ses espérances ! Comparez cette infirmité de la nature féminine qu'il vient de retracer, en l'exagérant peutêtre, à Texhortation suivante qu'il adresse aux femmes ses contemporaines : a Redressez-vous et marchez; marchez d'un pas ferme vers la vérité. Prenez votre part de la science un peu amère et du travail compliqué de ce siècle. La société, qui se transforme, a besoin de votre concours. Méditez, pensez, agissez! » Méditer, penser, agir, cela est facile à dire; mais comment faire? L'auteur ne vient-il pas d'écrire que les femmes ne méditent guère, et que pour elles penser ne peut être qu'un accident?
Évidemment les utopies de nos modernes réformateurs troublent ici le bon jugement de l'auteur. Il ne demande pas expressément, à leur façon, l'émancipation des femmes et leur avènement politique immédiat; mais on voit bien qu'il caresse cette chimère et qu'il ne lui déplairait pas ([ue quelques femmes, les plus dignes, eussent dès à présent leur fauteuil à l'Acadé-
mie ; quelques autres (on choisirait les plus modestes et les plus silencieuses) leur siège au Corps législatif. E[i attendant, l'auteur des Esquisses ne demande ([u\uie chose, au nom de la liberté et de l'égalité : c'est que les femmes puissent librement, et à l'égal de l'homme , développer toutes leurs facultés intellectuelles et morales. Fortilions l'éducation des femmes et ({u'elles développent leur esprit comme leur cœui-, rien de mieux. Seulement je crois ([ue, chez toute femme vraiment femme, le cœur prendra toujours le dessus. C'est de lui que la femme doit tirer à jamais et son bonheur et sa meilleure gloire.
Rendons justice à l'auteur : il n'est pas entièrement chimérique. Il se plaint spirituellement des idées étroites qui président parfois à l'éducation féminine.
« LesScylhes, dil-il, crevaient les yeux de leurs esclaves afin qu'ils n'eussent point de distraction en ballant le beurre. Il y a aussi des gens qui crèvent les yeux au rossignol afin qu'il cliante mieux. Ne serail-on pas tenté de croire qu'une pensée analogue préside à l'éducalion qu'on donne aux femmes? On semble apprébender que si leur inlelligence n'est aveugle, elles ne soient de moins bonnes ménagères ou de moins agréables babillardes. »
Beaucoup de gens, en effet, réduiraient volontiers
210 MOKTS ET VIVANTS.
Tambition intellectuelle de la femme à Tidéal que leur propose le bonhomrfie Chrysale :
Distinguer un pourpoint d'avec un liaul-de-chausses.
Ils se croient le bon sens de Molière. Ils ne voient pas que Molière rit de Chrysale comme de Bélise.
Avant de fermer le chapitre des femmes, citons encore un passage où Tauteur des Esquisses fronde le monde et la femme du monde avec un peu de mauvaise humeur, mais aussi beaucoup de fine humour et non sans vérité :
a La femme moderne est appelée à vivre dans un milieu faux. Ce nVst ni le grave foyer de la matrone romaine, ni la demeure ouverte et joyeuse de la courtisane grecque, mais quelque chose d'intermédiaire qu'on appelle le monde, c'està-dire la réunion sans but des esprits oisifs assujettis aux convenances artificielles d'une morale qui voudrait, mais en vain, concilier les amusements de la galanterie avec les devoirs de la fannlie. De là le relâcliement des vertus domestiques et l'hypocrisie des relations- sociales. Ne demandez à de telles femmes ni la chasteté de Lucrèce, ni la force d'âme de Cornélie, ni ces grâces suprêmes de l'intelligence qui retenaient Socrate au banquet d'Aspasie. Leurs vertus tWaporées ou leurs grâces captives les rendent également indignes des respects d'un époux ou des transports d'un amant. Leur jeunesse est maussade et leur vieillesse n'a rien d'auguste. Dans leurs traits effacés, dans leur port in-
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certain, dans leurs aililudes apprises se décèle le profond désaccord de leur condition sociale avec les lois naturelles. Elles en soiilTrent, la famille en soufrre,la nation même en soufTre; mais la coutume est là, aveugle et impitoyable, qui domine tout. »
Par les citations que nous avons faites, on peut juger des idées et de la manière de l'auteur. On se laisserait aller volontiers à le suivre ainsi en le soulignant et en l'analysant dans les sujets divers qui forment tour à tour le sujet de ses méditations. Éducation, morale, politique, religion, il n'en est guère sur lesquelles il ne jette en passant quelque lumière, où il n'offre matière du moins à d'utiles et sérieuses réflexions. 11 se trompe quelquefois, mais un noble souffle l'anime ; sa doctrine est une doctrine de liberté, d'expansion, dévie, et cette doctrine constitue l'unité de son livre. Nous avons beaucoup, peut-être trop insisté sur les contradictions où il tombe malgré lui et qui semblent moins le défaut de l'écrivain que la condition même du temps où nous vivons, temps de fermentation et de préparation, et dont l'auteur a exprimé lui-même avec énergie les incompréhensibles oppositions. Aujourd'hui, il l'a bien dit, « tout est contre tout. » Au moment même où l'industrie aplanit les voies de la paix, la guerre précipite les peuples l'un contre l'autre avec fureur. Les
vieilles religions n'ont plus (Pempire sur les âmes, et pourtant les vieilles églises sont pleines. L'empire semble acquis à la raison, et cependant Thypocrisie religieuse glorifie dans le passé le fanatisme homicide, et la superstition arrogante oppose à la raison les ascensions entre ciel et terre de saint Cupertin. Plongée dans l'angoisse, l'humanité croit au bonheur. Au milieu de ces violents contrastes, on s'explique facilement que le penseur se trouble parfois, et l'on respire comme l'air du temps ce souffle de mélancolie dont nous parlions en commençant, et qui traverse dans le livre des Esquisses les aspirations les plus hardies et les plus belles, les espérances les plus enflammées.
Tel qu'il est, ce livre n'est l'œuvre ni d'un esprit ni d'un talent ordinaire. Il intéresse, il fait réfléchir. Pensé avec force, il sollicite vivement la pensée. Il est écrit aussi d'une manière remarquable. A peine çà et là pourrait-on reprendre quelques fleurs d'une rhétorique artificielle au milieu d'un style en général ferme et sobre et dont l'éclat voilé, comme une lumière tamisée avec art, charme sans fatiguer. Le lecteur y fait à chaque instant la rencontre de quelque pensée finement taillée et gravée en relief comme un camée. Elle i'orme médaillon et s'attache dans la mémoire.
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De tous les genres de livres, les recueils dépensées comme celui-ci sont les plus agréables. On peut les ouvrir au hasard; on les lit passim, à petits coups, à loisir ; on s'arrête, on réfléchit, on approuve, on contredit, et Ton cause encore avec l'auteur longtemps après que le livre est fermé. Mais le mérite particulier et l'intérêt puissant de celui dont nous avons donné une incomplète analyse, c'est qu'il n'est pas seulement l'ouvrage ingénieux d'un penseur et d'un écrivain solitaire, le trésor lentement amassé des réflexions d'une femme exceptionnelle qui elle, on le sent bien, ne médite point par accident : c'est, encore une fois, l'éloquent résumé des pensées, des préoccupations, des doutes, des faiblesses, des révoltes, de la réalité triste, des plus vaines mais aussi des meilleures et des plus solides espérances de notre temps.
LES ROMANS CHAMPETRES.
Sous ce titre : les Romans champêtres, les éditeurs ont eu rheureuse idée de réunir les quelques récits de la vie rustique qui occupent une place à part dans l'œuvre de madame George Sand. Saines et chastes histoires, tout embaumées de la senteur des champs, toutes parfumées d'innocence, de calme et de vertu, on a été émerveillé et ravi de les voir sortir un jour, comme de source^ de ce cerveau fumeux, de cette âme en peine, d^où s^étaient échappées, avec quelle puissance ! tant d'éloquentes révoltes, je ne dis pas contre la morale naturelle, mais contre Tédifice de la morale et des conventions sociales. \
« Dans les temps oti le mal vient de ce que les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié,
et de rappeler ainsi aux hommes endurcis ou découra- <^és que les mœurs pures, les sentiments tendres, l'équité primitive sont ou peuvent être encore dans ce monde. » Ces lignes étaient écrites dans la préface de la Petite Fadette, au lendemain des fatales journées de juin, aussi funestes en elles-mêmes que dans leurs inévitables conséquences. Ainsi les calamités des discordes civiles ont provoqué quelques-unes des douces pastorales de madame George Sand, comme étaient venues au monde les idylles de Tliéocrite, de Virgile et d'André Chénier : un peu de lait pur au milieu de flots de sang !
Mais, chose singulière ! à la différence de ses devanciers, madame George Sand, en se détournant des malheurs de son temps, en se réfugiant dans les rêves de la vie champêtre, y trouvait pour son imagination un asile contre elle-même. Je n'entends pas faire allusion à ces bulletins imprudents qui lui ont été attribués et à la part plus ou moins directe qu'elle prit aux événements d'alors : je veux parler de ses premiers romans. Ne semble-t-il pas qu'elle-même, fatiguée des personnages délirants, des âmes tumultueuses pleines d'insurrections et de tempêtes, où se complut si longtemps sa fantaisie, ait cherché un rafraîchissement dans
ces calmes peintures qui remuent le cœur sans l'inquiéter ni le troubler?
Quoi qu^il en soit^ les critiques les plus sévères à la femme célèbre qui s'est fait le nom de George Sand doivent le reconnaître et lui en tenir compte; elle-même a fourni Tantidote au poison. A Lélia, à Indiana, elle a opposé André, la Mare au Diable, la Petite Fadette, François le Champi ; et lorsqu'on incrimine, comme on Ta fait récemment au milieu d'un procès scandaleux, les romans de l'auteur de complicité dans les aventures de cave d'une jeune fille de famille avec son jardinier, il faut, pour être juste, reconnaître que ce roman champêtre dénoué en Cour d'assises n'a aucune ressemblance avec ceux dont nous parlons. Ils sont purs de toute pernicieuse influence. Ces quelques livres où la morale sociale est respectée sont en même temps les plus parfaits, les plus achevés de l'auteur sous le rapport de l'art, justifiant une fois de plus cette vériré esthétique que rien n'est vraiment beau hors du bien. Jamais la voix de la sirène du dix -neuvième siècle n'a été plus douce, plus irrésistible que dans ces chefs-d'œuvre inoffensifs. On peut les lire à la table de famille, on peut les donner à la jeune fille, on les oublierait sur le ber-^ ceau do l'enfant.
Rien n'est plus simple que le motif de ces histoires chantées sur un pipeau rustique.
Germain, le laboureur, s'en va au village voisin courtiser une assez riche veuve qu'il voudrait donner pour belle-mère aux enfants en bas âge que lui a laissés sa première femme. Une voisine le prie d'amener avec lui sa lille Marie, bachelette de seize ans, qui doit se mettre en condition dans le village habité par la veuve. Le petit Pierre, un marmot de six ans, court après son père. Il est aussi du voyage. Voilà le laboureur, la jeune fille et l'enfant chevauchant de compagnie, et sur le môme cheval, s'il vous plaît. On s'égare dans la lande près de la Mare au Diable. Force est d'y passer la nuit. Tandis que le laboureur s'inquiète et s'impatiente, la jeune tille s'occupe de l'enfant comme une mère, l'enveloppe, le soigne, improvise un feu de bois mort, et elle devise si raisonnablement, et elle est si douce, si enjouée, de si bonne humeur, d'un si fier courage, que le cœur du laboureur se prend. Il se dit que c'est là la femme qu'il lui faut, la mère qu'il faut à ses enfants. Ce n'est plus la veuve qu'il épouse, c'est la pauvre petite Marie. Ils n'ysongeaient guère en partant, et qui eût pensé au village qu'ils viendraient à s'aimer, elle si jeunOj lui « un vieux », vingt-huit ans !
Voilà le thème de la Mare au Diable. Quoique la Petite Fadette ait bien cent pages de plus, Tanalyse, celle des événements, s^en pourrait faire aussi en quelques lignes. Tout le monde a lu Thistoire de ces deux jumeaux et de la sauvage enfant insultée, méprisée, qui s'élève toute seule pour se faire aimer de l^un des deux bessons et qui parvient même à se faire agréer du père de Landry quand elle devient riche; car ce paysan n'a pas de préjugé : pour lui tous les riches sont égaux.
Ce senties modulations de ces airs simples qui sont incomparables. Quelle douceur de ton! quelle grâce ! quelle fraîcheur! Et la nature, comme elle est rendue! Ce n'est pas la nature décrite didactiquemenl, c'est la nature sentie et exprimée avec la tendresse et la gravité qu'on trouve dans les paysages de Claude le Lorrain ou du Poussin. Le style lui-même de l'auteur, style opulent et abondant jusqu'à la diffusion, mais toujours limpide, ressemble à ces grasses campagnes arrosées de clairs ruisseaux, à ces tableaux de féconde nature qu'il rencontre et peint en son chemin. Les hommes valent le paysage. Sans doute les paysans de madame Sand ne sont pas tout à fait ceux que nous connaissons ; ils sont d'une vérité plus qu^adoucie : idéale; mais
enfin les personnages de ses pastorales no sont pas absolument artificiels comme ceux des idylles dcFlorian ou de Gcssner. Ses bergers n'ont pas de faveurs roses ou bleues à leur houlette ou au cou de leurs moutons ; ses campagnards sont de vrais mangeurs de pain noir ; tout en aimant, ils travaillent ; et, dans leurs épanchements ingénus, labour rime avec amour.
De tous les récits champêtres de madame G. Sand, le plus émouvant et le plus parfait, à mon gré, c'est celui de François leChampi. C'est dans le journal des Débats^ qu'il parut pour la première fois quelque temps avant la révolution de IS^S. Depuis, l'auteur, qu'on me passe cette expression triviale mais champêtre, a tiré du môme sac deux moutures, et transporté sa bucolique à la scène, où tout Paris l'a applaudie. Cependant, sous cette forme nouvelle, j'ose dire que le meilleur s'est évaporé de l'histoire si tendre racontée à tour de rôle à la veillée par le chanvreur et la mère Monique, la servante au curé. La scène veut du mouvement et de l'action; les longs dialogues et les simples récits de la muse agreste lui font peur. On n'y a pas vu, on ne pouvait y montrer l'enfant des champs, l'enfant trouvé jouant avec la paille où la jeune lavandière posait ses genoux et répondant avec innocence à ses questions, ce
premier dialogue de François le Champi et de la bonne Madeleine, qui ouvre si admirablement le récit. Rappellerai-je cette touclianle aventure? Madeleine, après avoir protégé et secouru de ses deniers la femme indigente commise à la garde de Tcnfant trouvé, recueille à sa mort Tenfant lui-même. 11 grandit avec le sien, et tous deux partagent ensemble le pain et la tendresse. Mais quand Tenfant trouvé devient grand, le mari de Madeleine, un meunier avare et brutal, qui tolérait chez lui le Champi à cause de son activité et de ses bons services, exige tout d\in coup son renvoi. La jalousie du méchant homme a été perfidement excitée par les " calomnies de sa maîtresse. « Pourtant la vertu était écrite sur la figure de Madeleine comme une prière sur un livre d'Heures. » Madeleine est pieuse, elle connaît ses devoirs, elle sait qu'il faut obéir, quoi qu'il lui en coûte ; elle se résigne à la séparation et parvient même à calmer le désespoir du Champi.
(( Allons, dit-il, en essuyant ses yeux moites, je parce tirai de grand matin, et je vous dis adieu ici, ma « mère Madeleine ! Adieu pour la vie peut-être, car « ne me dites point si je pourrai jamais vous revoir et « causer avec vous. Si vous pensez que ce bonheur-là (( ne doive plus m'arri ver, ne m'en dites rien, car je
(iEOUGE SAND. '^21
({ perdrais le courage de vivre. Laissez-moi garder Pes- « pérance de vous retrouver lui jour ici à cette claire (( fontaine où je vous ai trouvée pour la première fois 0 il y aura tantôt onze ans. Depuis ce jour justju'à « celui d^aujourd'hui, je n'ai eu que du contente- « ment ; et le bonheur que Dieu et vous m'avez donné « je ne dois pas le mettre en oubli, mais en souve- (( nance , pour m'aider à prendre , à compter de « demain, le temps et le sort comme ils viendront. Je « m'en vas avec un cœur tout transpercé et morfondu « d'angoisses en songeant que je ne vous laisse pas « heureuse et que je vous ôte, en m'ôtant d'à côté de « vous, le meilleur de vos amis ; mais vous m'avez dit {( que si je n'essayais pas de me consoler vous seriez (( plus désolée. Je me consolerai donc comme je pource rai en pensant à vous. Adieu, madame Blanchet, « laissez-moi un peu ici tout seul ; je serai mieux « ({uand j'aurai pleuré ici tout mon soûl. S'il tombe de (( mes larmes dans cette fontaine, vous songerez à moi (( toutes les fois que vous viendrez y laver. Je vais (( aussi cueillir de la menthe pour embaumer mon c( linge, car je vais tout à l'heure faire mon paquet, et « tant que je sentirai sur moi cette odeur-là, je me « ligurerai que je suib ici cl ijue je nous Nois. Adieu,
« adieu, ma chère mère, je ne veux pas retourner à la « maison. Je pourrais bien embrasser mon Jeannie « sans l'éveiller, mais je ne m'en sens pas le courage. a Vous lui parlerez de son pauvre François, afin qu'il « ne m'oublie pas trop. Donnez-moi votre bénédiction, (( Madeleine, comme vous me Favez donnée le jour de « ma première communion. Il me la faut pour avoir « la grâce de Dieu. » Quelle plainte éloquente et pathétique ! Après les adieux, le Champi s'en va chercher du travail au loin. Lui parti, la jeune femme sent combien elle aimait cet enfant, qui était devenu pour elle un frère, un ami. Avec lui, elle oubliait qu'elle n'avait eu ni repos, ni amour, ni consolation dans son ménage. Elle secourait les pauvres avec lui ; le soir, à la veillée, elle lisait avec lui l'Evangile ou les légendes des saints. Une petite fièvre la consume tout doucement ; elle ne meurt pas pourtant. François revient, et comment sa tendresse se transforme en amour^ ou plutôt de quelle manière cette tendresse révèle au plus jeune homme son vrai caractère, comment éclate cette flamme longtemps couvée sous la cendre, comment le Champi finit, sans qu'on en soit étonné ni scandalisé, par épouser celle qu'il avait appelée sa mère Madeleine, vous le savez, et si d'aventure vous l'ignorez,
lisez ces pages attendrissantes. Il y a là une veine de sensibilité et de tendresse dont une femme seule était capable. C'est un roman sorti du cœur.
J'aime aussi mieux le style de François le Champi que celui de la Petite Fadette. Et ceci m'amène à une réflexion critique. Madame George Sand s'est composé pour ses récits cbampetres un idiome à part. Elle y parle un langage demi-savant, demi-rustique. Elle mêle souvent les locutions de la campagne et quelques vocables du patois berrichon avec des mots de notre vieille langue, de ceux qui ont un air si charmant et si naïf dans Amyot. Le tout forme un assez joli pai'lage, une sorte de langage paysannesquc idéal, ayant un goût de terroir, quoique plus d'une fois, j'imagine, il doive sonner d'une manière aussi étrange aux oreilles d'un paysan qu'à celles d'un Parisien. Mais le danger c'est d'en abuser, c'est de paraître croire que l'ingénuité et la vérité en dépendent et sont là. Ce n'est pourtant pas par ces façons de parler que les idylles de madame Sand sont supérieures en vérité et en naturel à celles dont nous parlions plus haut, de Gessner et de Florian. Dans François le Champi, madame Sand en usait avec sobriété; dans la Petite Fadette, elle en a abusé. L'artifice ingénieux y tourne à l'afféterie et au procédé. Aussi
sont venus les imitateurs, servum pecus, et ils ont copié tout de suite, en renchérissant d^une manière insupportable, ce poétique jargon.
Il y a encore une autre critique que je l'ei'ai aux idylles de madame Sand. Elle donne à ses paysans toutes sortes de délicatesses de sentiments qui doivent être assez rares à la campagne. Les trop vrais paysans de Balzac sont de tristes pastorales ; mais, d\m autre côté, il y a aussi trop d'invraisemblance à prêter à la rusticité ces tendres raffinements du cœur^ ces souffrances chastes et muettes^ ces mélancolies, ces vertus que Féducation ne donne pas toute seule sans doute, mais^qu'on a peine à concevoir sans elle.
M. Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi, après avoir apprécié dignement les romans champêtres, ne conclut pourtant pas ^n leur faveur au préjudice des autres romans de Tauteur où il trouve des parties supérieures, plus fortes, plus poétiques; et, curieux des futures créations de cette riche nature, il ouvre libéralement devant elle toutes les barrières : « il ne faut rien interdire en fait d'art, dit-il, à un talent qui est en plein cours, en plein torrent. Un talent fier comme celui-là a été mis au monde pour oser. » Oser est fort bien; toutefois, au lieu d'attendre l'auteur avec une
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curiosité d'artiste^ mais aussi avec une certaine indifférence esthétique et morale dans toutes les voies où il lui plaira de s'engager, ne serait-il pas préférable d'en indiquer ime où son talent si admiré trouverait un rajeunissement et ajouterait à sa gloire, où le fleuve impétueux pourrait courir sans ronler de limon, sans dévorer ses rivages? Si madame Sand transportait, par exemple, à la ville, les vertus idéales du roman champêtre, là, toutes les délicatesses, les tendresses, les fines nuances de conscience, qui étonnent cliez des paysans, seraient plus vraisemblables. 11 ne faut pas nous donner à croire que l'ingénuité, la douceur, la chasteté, la vertu se chaussent exclusivement de sabots. Que de soumissions, de résignations, de dévouements, de combats, d'héroïsmes ignorés, d'amours naïfs sont ou peuvent être, restent à découvrir et à peindre* ailleurs que chez les bergers et dans toutes les conditions! Il y a tout un monde inexploré par la fantaisie romanesque entre messieurs et mesdames don Juan et les paysans mélancoliques, toute une veine de livres beaux et salutaires. Je ne veux pas de la vertu tout unie. L'auteur s'est donné lui-même un exemple du genre que je demande dans cette délicieuse et fine
étude de cœur, André, que les éditeurs ont ajoutée
sans doute aux romans rustiques à cause de l'analogie du ton plutôt qu^en raison du lieu de la scène. Car ni Geneviève^ cette tendre créature^ ni André^ le pâle jeune homme qui n'a pas le courage de sa passion et laisse outrager et mourir celle qu'il aime, ne sont des paysans.
En attendant que Fauteur comble ce desideratum de la littérature romanesque contemporaine^ malgré ce qu^on y peut reprendre, je place non pas à côté, mais au-dessus de tous ses livres ses romans champêtres. 11 y a eu de belles pastorales dans le monde depuis Ruth et Noémi jusqu'à Hermann et Dorothée du grand Goethe. Celles de madame Sand resteront parmi les plus belles. Elles sont jusqu'à présent le pur fleuron de sa gloire, ce qui recommandera le mieux son nom à la postérité. De nos jours où l'on prodigue le marbre sur les places publiques de nos villes de province à des utilités administratives et militaires, on peut, sans être trop ambitieux pour madame Sand, prévoir le jour où, quand sa voix éloquente se sera tue pour toujours, ses amis voudront élever dans la cité qui l'a vue naître une statue à cette femme exceptionnelle qui écrit de génie. Si les statues n'étaient pas toutes des flatteries, je voudrais qu'alors aucun emblème, aucune insciiption ne
rappelât les livres où ce génie orageux s'est épanché en sophismes et en paradoxes : ni les révoltes de Lélia, ni Evenor et Leucippe et les rêves cosmogoniques ou humanitaires, ni les fausses confidences sous le titre d'autobiographie et de roman. Avec André et les Lettres d'un voyageur, elle tiendrait dans sa main, cette Muse fiévreuse aux yeux terribles^ une touffe de bruyères et de fleurs des champs : les bruyères qu'elle cueillait avec la petite Marie dans les landes de la Mare au diable, ces fleurs qu'emportait le Champi quand il quittait en pleiu'ant le moulin de Cormouer,
YI
H. T Al N E.
ESSAIS DE CRITIQUE ET d'hISTOIRE.
(( Ceci est un recueil d'articles ; j'aime, je l'avoue, ces sortes de livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pagës^ commencer par la fin ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais maître ; vous pouvez le traiter comme journal ; en effet, c'est le journal d'un esprit. — En second lieu, il est varié ; d'une page à l'autre vous passez de la Renaissance aux dixneuvième siècle, de l'Inde à l'Angleterre ; cette diversité surpren,d et plaît. — Enfin involontairement l'auteur y est indiscret ; il se découvre à nous sans rienrér
server de lui-même ; c'est une conversation intime
Assis sur son fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner sur la toile obscure de l'imaginalion j)aresseuse; ce visage prend de l'expression et
H. T\iNE. •2!f9
(lu rcliel; ses divers traits s^'expliquent ei s'éclairent les uns les autres; bientôt Tauteur revit pour nous et devant nous ; nous sentons In nécessité de toutes ses pensées ; nous prévoyons ce qu^il va dire ; ses façons d^être et de parler nous sont aussi familières que celles d\m homme que nous voyons tous les jours ; ses opinions corrigent ou ébranlent les nôtres ; il entre pour sa part dans notre pensée et dans notre vie : il est à douze cents lieues de nous, et son livre imprime en nous son image comme la lumière réfléchie va peindre au bout de l'horizon Fobjet d'où elle est partie. Tel est le charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans toutes les parties de sa pensée, et pour ainsi dire nous font faire le tour de son esprit. » C^est ainsi que s'exprime M. Taine dans l'étude placée au seuil de son livre à propos d'un recueil de l'historien anglais Macaulay du même genre et aussi du même titre que le sien : Critical and historical Essays. Son affection pour cette sorte d'ouvrages n'a donc rien que de fort naturel, et « l'on en sent la nécessité » sans les excellentes explications qu'il en donne par surcroît. L'auteur d'ailleurs se rencontre dans son goût avec le public, qui prise tout comme un autre cette façon
(l'ouvrage fait pourtant de pièces et de morceaux, à condition que les morceaux en soient bons et que récrivain qui les a assemblés soit un homme de talent comme rillustre M. Macaulay ou comme le jeune écrivain si hardi et si brillant, si expressif et si vigoureux que nos lecteurs connaissent et qui a nom M. ïaine.
Oui, M. Taine a raison. Rien ne vaut, pour connaître Fhomme dans Tauteur, comme ces articles de critique en quelque sorte nomade sur des questions, des temps, des sujets divers. On peut se déguiser dans un livre d'une seule veine. Cela est plus difficile au milieu des épreuves répétées, des applications multiples de la critique. En des circonstances si diverses, comment se cacher toujours ? Comment Fauteur fera-t-il pour ne pas se laisser surprendre dans la vérité de sa physionomie et de son caractère? Nous ne croyons pas pourtant qu'on arrive à découvrir « la nécessité de toutes ses pensées » , comme le dit M. Taine. Cette perspicacité est un peu trop merveilleuse; en l'attribuant à Dieu même et à Dieu seul, on a bien de la peine à l'accorder avec ce qu'on a toujours cru jusqu'ici de la liberté de la pensée et de la volonté humaine, et cette nécessité, heureusement nous n'y croyons pas. Ce mot nécessité, écrit à la première page des Essais de