B. TAINE
M. Ttiine, on ne s'étonnera pas de nous le voir souligner avec insistance ; ce n'est pas un terme impropre échappé à la rapidité de la plume, qu'on a mauvaise grâce à relever, c'est un mot capital et révélateur, qui dénonce et (pii résume. M. Tai ne aurait pu le choisir comme épigraphe. On voit venir le critique logicien et la critique fataliste.
M. Taine ne s'en défendra pas, je pense. En tout cas, pour ce qui est de la première de ces deux qualifications, je n'ai pas peur qu'il me démente. 11 se pique ouvertement et avant tout de logique. Il a une méthode dont il développe habilement l'appareil dans la préface de son livre, et cette méthode, il y croit et il la suit, qu'il s'agisse de philosophie, d'histoire ou de littérature. Il en a fait déjà l'application dans sa brillante Etude sur Tite-Live, couronnée par l'Académie française, et dans son volume sur le spiritualisme officiel et les philosophes éclectiques, qu'il a le tort d'appeler d'une manière trop générale : les Philosophes français au dix-neuvième siècle.
Dans les différents morceaux dont se compose le recueil qui nous occupe, on retrouve encore cette méthode ; il y tient par-dessus tout : c'est son épée et son bouclier, son bélier et sa forteresse, sa loi et ses pro-
phètes. Accordez-la-lui, il l'ait bon marche du reste, de ce qui court, il est vrai, le moins de lisques, de son talent et de ses ouvrages. « Cet instrument, dit-il, fabriqué par Aristote et Hegel, mérite seul qu^on le défende ; je n'ai que des pardons à demander pour Fouvrier. » Eh bien! au risque d'affliger M. Taine, nous aurons bien des réserves à faire en ce qui concerne sa méthode, tandis que nous nous sentons autant de sympathie que d'admiration pour l'artisan qui l'emploie et qui en abuse.
Mais en quoi donc consiste lajpfiéthode de M. Taine? Nous allons le savoir. « L'homme, dit-il, n'est pas un assemblage de pièces contiguës, mais une machine de rouages ordonnés ; il est un système et non un amas. » Voilà déjà un principe que je n'accorderai pas sans restriction. L'homme n'est pas un assemblage de parties seulement contiguës, cela est vrai ; mais il n'est pas non plus une pure « machine » fonctionnant à l'aide de ressorts ; il n'est pas une machine ; il est^ nous le croyons, nous le sentons, une force libre. Mais continuons. Ce qu'on trouve, suivant l'auteur, en décomposant l'homme, on le trouve de même en décomposant une littérature, une civilisation, un siècle et les siècles. Tout se tient, tout s'enchaîne, et tout est dirigé
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par iiiie lurce dominante qui tient les lils en apparence les plus divers, (l^est cette force que le critique doit démêler, quand il veut faire le portrait d\in philosophe, d\m poëte, d'im historien ou d^un orateur. Ou plutôt il ne suffit pas qu^il en fasse le portrait, il faut qu'il en expose le squelette, il faut le faire comprendre en le décomposant;, en recherchant les grandes causes, les grands ressorts qui unissent par des liens nécessaires toutes les émotions, toutes les pensées de l'homme. Par exemple, un grand artiste peint un cheval d'après nature. Peu à peu se dessinent sur la toile admirable la tête, les yeux ardents, les membres, les muscles et jusqu'au poil frémissant de l'animal. Un chirurgien survient, et au lieu de peindre la bête, il l'ouvre et en démontre la construction et les mouvements par l'anatornie. Vous aviez la représentation expressive, mais plus ou moins artificielle, voici l'explication intime. De même, dans l'étude critique de l'homme, la grande affaire, c'est, dit M. Taine, de' découvrir a la forme d'esprit originelle d'où se déduisent toutes les qualités importantes de l'homiîie et de l'œuvre, n
Eh bien! nous en demandons pardon à M. Taine ; mais, suivant nous, aucun de ces deux critiques, ni le |)('inlie, ni l'anatomisle, ni M. Sainte-Beuve qui a bien
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parlé de M. Taine, et qui est, je crois, le grand peintre c[ue M. ïaine reconnaissant avait en vue dans la comparaison que nous lui avons empruntée, ni M. Sainte- Beuve ni M. Taine, soit séparés, soit réunis et superposés, ne réalisent encore d'une manière complète ce qu^on attend d'un critique, ce qu'on entend par la critique. Oui, à merveille, s'il ne s'agissait que de peindre et d'expliquer. Mais est-ce là toute la mission de la critique? Est-ce que son art est borné à la description et à l'analyse ? Est-ce que la fm supérieure de son œuvre ne doit pas être, comme son nom (krinô) l'indique, de discerner, de choisir, de juger sous peine de ne plus être la critique? Or, pour choisir, pour juger, il faut une règle ; cette règle, c'est un idéal, type immatériel et i;ivariable, que le critique porte en soi et auquel il rapporte ce qu'il examine. Sans cet idéal, vous pouvez peindre merveilleusement d'après nature ; vous pouvez aussi analyser ou expliquer, mais il vous est défendu d'admirer et de dédaigner, de haïr et d'aimer. Cette règle, cet idéal, vous les avez oubliés dans votre méthode de critique qui ajoute l'analyse au portrait; ou plutôt votre méthode, parfaitement en rapport, je le reconnais, avec vos idées métaphysiques, les exclut. Il ne vous reste dans votre système de forces et de phéno-