‹ Morts et vivantsChapitre 6 sur 15 · U. TAINE · texte numérisé non relu

U. TAINE

mcneS; nécessaireiiieut liés, qu'à vous extasier devant telle force maîtresse et dominante, devant le courage aveugle qui emporte Phomme et imprime un cachet plus ou moins expressif à son œuvre. Le bien et le mal, le beau et le laid, n'existent pas, pas plus que la liberté et la responsabilité morale de les avoir réalisés. Ou plutôt tout est bien, tout est mal, tout est beau, tout est laid : c'est le panthéisme appliqué à la critique. Prenons riiistoire ou la littérature. Un siècle dérive d'un siècle, un homme d'un homme : il n'y a point d'accident. Il y a des forces, des facultés et des passions ; il n'y a point de force libre ; ni volonté, ni liberté. Car si tout est nécessaire, rien n'est libre. Et du monde ainsi conçu, vous vous écriez : « C'est un noble spectacle ! » Noble n'est pas le mot ; c'est un spectacle curieux^ voilà tout. On admire, dites-vous, dans les grands hommes, l'ampleur de leurs forces, facultés ou passions. Oui, mais à titre de curiosité; encore une fois, on ne les aime ni ne les hait. Vous retranchez l'amour, et la haine, qui est aussi de l'amour. Sans compter que cette analyse logique des effets et des causes n'est possible que dans une certaine mesure et toujours et nécessairement incomplète. Ainsi, suivant vous, un homme est ce qu'il doit être en raison du temps, du

lieu, des circonstances d^où il vient et où il est placé. Tout en lui, les actions et les œuvres les plus diverses, et les contradictions même^ vous prétendez les ramener sous le joug d\me faculté dominante née de ces circonstances et qui explique tout. Mais, pour ne proposer qu'une difficulté, par quel enchaînement subtil d'effets et de causes expliquerez-vous que dans tel homme plutôt que dans tel autre, à côté de lui, dans les mêmes conditions de temps, de lieu, de sang^ la force dominante fasse explosion d'une manière sublime et devienne ici plutôt que là le génie? Pour nous rendre compte de cet effet mystérieux, un anneau^ j'en ai peur,, manquera à votre logique.

Telle est pourtant la méthode que M. Taine suit à outrance, sans se préoccuper des objections. 11 fait l'analyse logique et l'histoire naturelle des philosophes et des écrivains. Il ouvre le corps et le cœur des poètes et des penseurs et regarde ce qu'il y a dedans. Il y trouve des ressorts extraordinaires ; mais il ne parait pas qu'il y reconnaisse une âme. Nonobstant il déploie dans ses classifications et ses recherches une curiosité et une science infinie, une vérité d'observation et une puissance de compréhension des plus rares, une logique serrée^ une imagination vive et une vigueur d'exprès-

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