‹ Morts royalesChapitre 10 sur 14 · MORT DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

MORT DE LOUIS XIV

ANS une lettre écrite en 1 7 1 5 à la princesse des Ursins, M™^ de Maintenon donne les détails suivants sur la manière de vivre, la santé et les appétits du grand roi, alors âgé de soixante- dix-sept ans :

« Le roi chassa sept heures hier, et revint dans ma chambre plus frais et plus gai que s'il n'avait rien fait. Dans l'ordinaire il court le cerf deux fois la semaine; les autres jours il tire ou fait quelque promenade , quatre musiques chez moi et quelques

comédies des plus sages : voilà, madame, assez d'amusements. Il a pourtant plus de conseils que jamais, et il donne plusieurs audiences soit aux courtisans, soit aux étrangers. Il suit les affaires de très-près, et véritablement son état est un continuel miracle... Il n'y a aucun retranchement aux repas que vous connaissez (i),m aucune diminution à la

(i) Voici divers menus des dîners de Louis XIV, l'un des plus gros mangeurs qui aient occupé le trône :

« J'ai vu souvent, dit la princesse Palatine, le roi manger à un seul repas-quatre assiettées de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiettée de salade, du mouton au jus et à l'ail, deux bonnes tranches de jambon, de la pâtisserie, du fruit et des confitures. •

« Le roi, dit Fagon en 1709, mêle à la fois à son souper beaucoup'tie viandes et de potages, des salades de concombres et de laitues, des petites herbes, le tout assaisonné de sel, poivre et vinaigre en quantité, avec beaucoup de fromage par dessus, ce qui fait une fermentation dans son estomac »

Voici maintenant Louis XIV à la diète (1708), et obligé de faire gras un vendredi :

« F'atigué et abattu, le roi voulut bien qu'on ne lui servît à dîner que des croûtes, un potage au pigeon, et trois poulets rôtis; le soir, du bouillon avec du pain et point de viandes. Il mangea de ces poulets quatre ailes, lés blancs et une cuisse. »

Un jour, le roi ne se sentit pas à son aise, parce qu'étant au régime il avait mangé, entre autres choses, « les croûtes, le pain mitonné en potage, des viandes solides, des vents au blanc d'œuf et au sucre, cuits et séchés au four, force confitures et des bis cuits bien secs, et bu quatre grands verres pendant le repas, et

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bonne mine, à la façon de marcher et à toute la figure, que vous savez être au-dessus de toutes celles que nous avons vues. »

Vers le milieu d'août 1 7 1 $ , le roi tomba malade de la maladie dont il devait mourir; le 12 août, bien que souffrant, il supporta, debout pendant plusieurs heures, la fatigue d'une longue audience donnée à l'ambassadeur de Perse.

M""^ de Maintenon a raconté elle-même les derniers moments du grand roi dans la lettre suivante, écrite cinq jours après la mort de Louis XIV, et que j'emprunte à ,1'excellent livre de Théophile Lavallée : Madame de Maintenon et la Maison Royale de Saint- Cyr.

« Le soir de notre retour de Marly (samedi 10 août), il fut si faible qu'il se traîna avec peine à son prie-Dieu ; deux jours après, il me parut si abattu que je ne doutai plus de sa mort. Je lui parlai de Dieu, il m'écouta volontiers et me remit plusieurs fois sur le même chapitre ; le 23, je con-

trois d'eau glacée, ce qui ne l'empêcha pas de travailler trois heures ensuite avec M . de Pontchartrain. '{Journal de la santé de Louis XIV, par ses médecins Vallot, d'Aquin et Fagon. A Durand, Paris, in-&.)

eus quelque espérance ; il mangea et dormit ; le lendemain, il travailla avec M. Voisin. Soit qu'il en fût fatigué, soit que sa maladie se déclarât, il tomba en faiblesse. Je fus tout alarmée, mais je me possédai autant qu'il me fut possible. Revenu de cet état, je lui proposai de recevoir les sacrements : « C'est encore de bonne heure,» dit-il. Je lui répondis que c'était une sage précaution, qu'on ne pouvait trop tôt demander pardon à Dieu de ses fautes, et je lui rappelai quelques-unes de ses actions dont j'avais été témoin. « Vous me rendez service, me dit-il, je vous en remercie, « et il se confessa.

« Je fis tous mes efforts pour avoir la même fermeté que j'admirais en lui; ma grande attention était de m'empêcher de pleurer, et je m'éloignais un moment quand je sentais mes larmes prêtes à s'échapper. Il me demanda sa cassette, je la lui apportai; il la visita devant moi. Ayant trouvé quelques listes des voyages de Marly : « Voici, dit-il, (c des papiers fort indifférents ; on n'en peut faire « mauvais usage.» Et il ajouta en prenant un autre papier : « Brûlons celui-ci ; il pourrait mettre très- « mal ensemble les deux ministres. » Il trouva un chapelet qu'il me donna en me disant : « Portez -le

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« sur VOUS, non comme une relique, mais pour vous « souvenir toujours de moi ! «

« Le cardinal de Rohan lui administra le saint viatique. Il dit ensuite : « J'ai vécu longtemps, « mais j'ai bien peu vécu pour Dieu. » Il fit venir la famille royale et lui dit : « Je vous recommande « la paix et l'union. «

« Le 2$, quoique sans fièvre, il fut excessivement altéré; je lui présentai trois fois à boire. M. P'agon ne douta plus que la gangrène ne fût à la jambe, et me dit à l'oreille qu'elle avait pénétré jusqu'à l'os et qu'il n'y avait plus d'espérance. Je passai la nuit au chevet de son lit et je lui parlai de son salut. Il me dit qu'il n'avait que trois choses à se reprocher, et que Dieu était encore plus clément qu'il n'était grand pécheur. Le lendemain. Maréchal donna deux coups de lancette ; le roi n'en sentit rien et s'évanouit.

« Les médecins, voyant sa fermeté, délibérèrent de lui faire l'amputation. M. Fagon ne voulait pas le lui proposer; je m'en chargeai. « Croyez- vous, « leurdemanda-t-il, me sauver par là la vie? » Maréchal répondit qu'il y avait peu d'apparence. « Eh bien! dit le roi, il est donc inutile que vous me

« fassiez souffrir. » Après quoi il se tourna de l'autre côté, où était le maréchal de Viileroy ; il lui tendit la main et lui dit : « Adieu, mon ami, il faut nous « quitter. »

« Le cardinal de Rohan et le père Lelellier entrèrent; il eut un long entretien avec eux. Je me retirai pour laisser un libre cours à mes larmes, et je n'entendis que ces mots, lorsque je rentrai : « Vous-en répondez devant Dieu. »

« Le 29, il dit aux princes de s'approcher; il recommanda au duc d'Orléans le dauphin, et dit au duc du Maine : « Ayez soin de son éducation ; « soyez-lui attaché autant que vous me l'avez été. » Ensuite, il pria le duc de Bourbon et le prince de Conti de ne pas imiter leurs pères.

« Le dauphin s'étant approché, il lui donna sa bénédiction et lui dit : « Mon enfant, vous allez être « un grand roi ; soyez toujours un bon chrétien ; ne « suivez point mon exemple pour la guerre ; tâchez « d'avoir la paix avec vos voisins; rendez à Dieu ce « que vous devez à Dieu ; suivez toujours les con- « seils les plus modérés; tâchez de diminuer les im- « pôts, et faites ce que je suis assez malheureux de « n'avoir pu faire. « Le dauphin s'étant retiré, il or-

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donna de le rappeler ; il l'embrassa en pleurant et ajouta : « Regardez, mon fils, ce que je viens de « vous dire comme mes dernières volontés, et que « ces conseils soient gravés dans votre esprit ; sou- « venez-vous que les rois meurent comme les autres « hommes. «

« Il me dit trois fois adieu. La première fois, il assura qu'il n'avait de regret que de me quitter ; « mais, ajouta-il en soupirant, nous nous reverrons « bientôt.» Je le priai de ne plus penser qu'à Dieu. La seconde fois, il me demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi, et de ne m'avoirpas rendue heureuse, mais qu'il m'avait toujours aimée et estimée ; et, se sentant alors prêt à pleurer, il me recommanda d'examiner si on ne l'écoutait pas. « Cependant, ajouta-t-il, on ne sera jamais surpris « que je m'attendrisse avec vous. »

« A la troisième fois, il me dit : « Qu'allez-vous « devenir Vous n'avez rien. » Je l'exhortai à ne s'occuper que de Dieu, et, faisant ensuite réflexion que j'ignorais de quelle manière les princes me traiteraient, je le priai de me recommander à M. le duc d'Orléans. Il l'appela et lui dit : « Mon nece veu, je vous recommande M'"^ de Maintenon ;

« VOUS savez l'estime et la considération que j'ai tou- « jours eues pour elle; elle ne m'a jamais donné que « de bons conseils, et je me repens de ne les avoir « pas toujours suivis. Elle m'a été utile en tout, et « principalement pour revenir à Dieu et pour mon « salut. Faites tout ce qu'elle vous demandera pour

elle ou pour ses parents et amis. Elle n'en abusera « pas ; qu'elle s'adresse directement à vous. »

'Le soir même M'"^ de Maintenon rentra à Saint- Cyr, o\i elle passa la nuit en prières, après avoir reçu toutes les dames et toutes les élèves de la maison, et leur avoir raconté la conduite édifiante du roi.

Dès le matin elle retourna auprès de Louis XIV, où elle resta encore toute la journée. Le roi la reconnut : « Il faut que vous ayez bien du courage, « lui dit-il, pour être toujours présente à ce triste « spectacle. » Il retomba bientôt sans connaissance; Dangeau dit que ce n'était plus qu'une machine. Aussi, vers le soir, voyant qu'elle ne pouvait plus lui être utile, elle embrassa ses nièces, et revint à Saint-Cyr, qu'elle ne devait plus quitter.

Le lendemain, i" septembre 171 5, le roi mourut à huit heures du matin.

Madame de Maintenon

d Aumale, aussitôt que la nouvelle de la mort arriva à Saint-Cyr, la porta à M^^^ de Maintenon, et pour cela, elle lui dit simplement dans sa chambre : « Madame, toute la maison est en prières au chœur! » Celle-ci leva les mains au ciel en pleurant et se rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts.

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