‹ Morts royalesChapitre 9 sur 14 · ADÉLAÏDE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE D'ORLÉANS

E curieux morceau, qu'il suffira de lire pour n'en pas mettre en doute la complète authenticité, a été copié, parmi plusieurs autres d'un intérêt moindre, dans un manuscrit trouvé aux Tuileries le 24 février 1848. La transcription qu'on nous en communique, faite à la

(i) Cette relation a été publiée pour la première fois, par M. Édouard Fournier, dans la Revue des Provinces (livraison du 15 septembre 1865), avec les annotations qui l'accompagnent.

hâte, par une personne peu experie àla lecture des écritures difficiles, comme l'était celle de M-^^ Adélaïde, était fautive pour un certain nombre de noms. Nous les avons rétablis de notre mieux. Pour d'autres, plus illisibles à ce qu'il paraît, se trouve un blanc, que nous n'avons pu malheureusement remplir. Mais les noms sont peu de chose ici; tout l'intérêt est dans les détails et le mouvement du récit.

Depuis Saint-Simon décrivant les derniers mo ments de Louis XIV, et M. de Lia-ncourt nous faisant le tableau de l'agonie de Louis XV , jamais mort de roi, la seule qu'aient vue les Tuileries, n'a été plus dramatiquement racontée, heure par heure, minute par minute.

C'est à Eu, où se trouvait alors la famille d'Orléans, que commence le récit.

« Lundi, ij septembre 1824.

« Ce matin, à cinq heures et demie, je dormais profondément (ayant été agitée toute la nuit et réveillée par le cri d'une chouette), lorsque mon frère et ma sœur entrèrent dans ma chambre et me dirent qu'il venait d'arriver une estafette de Paris, de la

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part de Monsieur, mais que, le paquet étant adressé au directeur de la poste d'Eu, il avait renvoyé l'estafette avec le paquet chez lui pour le faire ouvrir. Nous attendîmes fort longtemps; enfin le directeur arriva avec la lettre de Monsieur pour mon frère. En voici la copie; l'adresse était :

A mon cousin M. le duc d'Orléans, à la ville d'En.

« Paris, 12 septembre, deux heures après-midi.

«. La faiblesse du Roi est tellement augmentée a. depuis hier, mon cher cousin, que je me trouve « dans la pénible nécessité de vous envoyer une « estafette, et de vous engager à revenir le plus tôt « qu'il vous sera possible, sans nuire cependant à « la santé de votre femme et à celle de votre sœur. « Plaignez-moi, mon cher cousin, j'ai le cœur dé- « chiré! mais j'espère que Dieu me donnera les « forces dont j'ai, et dont, hélas! j'aurai tant de « besoin. Je ne vous dis rien de plus, pour hâter « le départ de ma lettre. Vous connaissez depuis « longtemps mon ancienne et constante (sans doute

« amitié, mais il est écrit ainsi) pour vous et pour « toute votre famille.

« Signé : Charles-Philippe. »

« Notre première décision était de partir ensemble ; mais, ne pouvant avoir pour ce premier moment que six chevaux, il fut décidé que mon frère partirait tout de suite dans la voiture de la duchesse, de Chabot, Athalin et Whyte. Nous déjeunâmes à sept heures, et, à sept heures et demie, mon frère est parti avec un messager et Jeannot sur le siège. Ma sœur et moi nous avons fait nos préparatifs et nos comptes.de dons avec M. Du Authier (i) ; je lui remis ce qui suit :

300 fr. pour les incendiés du bourg d'Eu. 150 • pour les pauvres d'Eu.

200 pour les sœurs de l'hospice de Griel.

30 à... le concierge.

1 5 pour son fils.

1 5 au portier.

(i) Le vicomte Du Authier était premier gentilhomme de Mademoiselle d'Orléans.

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10 au facteur,

20 à la femme qui a fait ma chambre. Total : 740 fr.

« A neuf heures et demie, nous allâmes à la messe, où nous trouvâmes M"^^ Alexandre Estancefin et sa fille ; en revenant, nous reçûmes le maire, M.,., M. Henry Charles, toutes les autorités et les sœurs de l'hospice de Griel, dont l'une est amie de la sœur Elisabeth de mon hospice.

« Je fis mes adieux au petit... de Chabot, qui part demain par Dieppe pour l'Angleterre. A dix heures et quart, accompagnées de tous les enfants qui doivent partir demain à six heures et demie du matin avec M.^^^ de Mallet, toutes les autorités étant là, nous montâmes en voiture, ma sœur et moi, dans V espagnole. Ma voiture avait M. Anatole de Montesquiou (i), la femme de chambre de ma sœur, Laubri et Soult, deux valets de pied pour courriers. Nous arrivâmes à Valines, première poste après Eu, à midi et quart ; nous y trouvâmes un petit billet de Chabot pour M. de Montesquiou, qui

(i) Il était depuis un an chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans.

nous raconta qu'ayant été autrefois chez M"« Lenormand pour se faire dire la bonne aventure, elle lui prédit beaucoup de choses qui lui étaient arrivées depuis, et qu'il ferait une grande fortune et deviendrait l'ami d'un grand roi. Comme à cette époque il n'était nullement bien avec la cour, il crut qu'elle voulait parler du roi de Rome et il le lui dit ; elle répondit : « Non, ce ne sera d'aucun membre de la famille de l'Empereur, mais d'un roi de France. » Cette idée à chaque occasion lui revient ; il est sûr que c'est très-singulier.

« Nous arrivâmes à Abbeville à deux heures; à Airaine, charmante auberge, à trois heures \ à Lomp, à quatre heures et quart. Nous dînâmes en voiture sans nous arrêter; nous rencontrâmes sur la route deux courriers, un du gouvernement, et un du commerce. Nous étions convaincus que le Roi était mort. Partout nous demandions les nouvelles, on ne savait rien. Nous fûmes à cinq heures à Grandvilliers, à six heures et demie à Marseille et à Beauvais. Là, on dit à M. de Montesquiou qu'après le départ du courrier on avait mis un crêpe sur le drapeau blanc et que certainement le Roi était mort. De Beauvais à Noailles je descendis à la poste et je

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demandai à la maîtresse de poste s'il y avait quelques nouvelles de Paris /elle me dit d'abord non, puis après : «Non, pas d'autres que celles que le « courrier a laissées en passant, que le Roi est mort.» Il m'a paru que cela lui faisait peu d'effet, et surtout cela en faisait fort peu sur toute la route. De Noailles à Puiseux et de Puiseux à Beaumont, nous avons passé dans un village nommé Chably, je crois (i), où il y avait une soirée sous les arbres au bord de la rivière : c'était très-joli. De Beaumont à Moiselles, et de Moiselles à Saint Denis, où nous avons trouvé une lettre de mon frère qui nous mandait «qu'il avait été chez Monsieur à onze heu- « res et demie, qu'il lui avait dit que le Roi avait « reçu le matin un sacrement, qu'il lui avait donné « sa bénédiction, et qu'après il leur avait dit : « Adieu, mes enfants, allez-vous-en. « A cette cérémonie étaient (de la famille) Monsieur, Madame, M. le duc d'Angoulème et la duchesse de Berry.

« Nous sommes arrivés à Neuilly à trois heures trois quarts du matin. Mon frère, Mélanie et

(i) C'est Chambly, entre Piliseux et Beaumont,

M. Athalin sont venus nous recevoir; nous sommes entrés dans le salon, et alors mon frère nous a redit verbalement que Monsieur avait été très-obligeant, et qu'il lui avait dit : « Vous ne demandez sûrement « pas à voir le Roi à présent, d'ailleurs il ne voit « plus personne; depuis qu'il nous a dit adieu, nous « ne nous montrons plus à lui. » En effet, depuis ce moment-là il n'a plus demandé personne et n'a rien dit (i). Ce qu'il y a d'inconcevable, c'est qu'on ne savait comment annoncer et déterminer le Roi à recevoir un sacrement; personne n'osait lui en parler. Enfin, voyant le danger pressant,, on s'est adressé pour cela à M™ Du Cayla, qui s'est chargée de la commission ; elle a été chez lui et a d'abord pris une manière détournée pour le lui dire; il l'a très-bien comprise et a paru (dit-elle), dans le

(i) Ceci se rapporte mieux avec la lettre que Ch. BrifFauIt avait cru devoir écrire, comme secrétaire du roi, au rédacteur de \a Gazette de France^ le 15 septembre 1824: «Peu de mots « sont sortis depuis deux jours de la bouche de Sa Majesté, et « quelques-uns de ceux qu'on lui attribue dans les journaux Il sont complètement inventés » Dans le nombre était le prétendu mot d'ordre : Saint-Denis, Givet, que Louis XVIII aurait donné la veille de sa mort au commandant du château, et qu'on n'a pas craint de répéter partout, notamment dans un article de la Revue de Paris, du 28 mars 1 84 1 , p. 253.

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premier moment, un peu troublé; puis il s'est remis et lui a dit : « Eh bien, mon enfant, je le ferai; u adieu, de ce moment, je ne vous reverrai plus(i).)) Elle rentra chez elle, et est partie tout de suite pour Saint-Ouen. La voiture de mon frère cassa à son arrivée à Paris, à la Chaussée-d'Antin ; il prit un fiacre qui passait et se rendit avec au Palais- Royal, où il prit une voiture pour aller chez Monsieur,

« Mardi, 14 septembre 1824.

« Nous comptions aller à deux heures savoir des nouvelles du Roi; mais, pendant que je m'habillais pour cela, mon frère vint me chercher, en me disant que le Roi nous faisait demander, et nous partîmes en toute hâte. En arrivant aux Tuileries, nous trouvâmes une foule énorme dans la cour du château et beaucoup de voitures ; tous les hommes de la cour dans la galerie de Diane, où nous passâmes pour entrer chez le Roi. On nous fit entrer dans le cabinet avant la chambre à coucher. La porte de sa chambre était ouverte ; il y avait dans ce cabinet,

(1) On sait que la comtesse Zoé du Cayla avait été, autant qu'on pouvait l'être, la favorite de Louis XVIII.

quand nous entrâmes, le prince de Talleyrand, le prince de Castelcicala, comme ambassadeur de famille (i), et un aumônier de la chapelle du Roi. Monsieur, Madame et M. le duc d'Angoulême sortirent tout de suite de la chambre du Roi. Monsieur nous embrassa en pleurant, et nous dit : « Il est « bien mal, mais la crise, pour le moment, est pas- « sée ; mais tout à l'heure on croyait que c'était la « fin, les médecins nous ont fait appeler alors (2).)) M^^ la duchesse d'Angoulême nous dit : « Il ne se « croit pas aussi mal qu'il l'est, car tout à l'heure, « quand on lui a offert de faire les prières des ago- « nisants, il a répondu très-ferme et d'une voix «: très-forte : « Non, non, je ne veux pas, je n'en « suis pas encore là. » Alors on lui a envoyé son confesseur lui parler, il les a laissés faire (3).

(1) Il était ambassadeur extraordinaire du roi des Deux- Siciles.

(2) Les médecins qui signèrent les bulletins de la santé du roi, à partir du 12, sont : Portai, Alibert, Montaigu, Distel, Dupuytren et Thévenot.

( j ) On lit en effet dans le Moniteur : «14 septembre, deux « heures après midi : Il a été récité dans la chambre de Sa Ma- « jesté, en présence de la famille, les prières des agonisants et de « là recommandation de l'âme, que le roi a entendues avec toute « sa connaissance. »

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« J'avoue que ce détail m'a fait mal. Sans assurément aucune tendresse ni aucun sentiment particulier pour le Roi, bien loin de là, il me fait pitié; pourquoi, une fois qu'il a reçu les sacrements, qu'il a rempli ses devoirs et donné l'exemple, le tourmenter par ces prières? On pouvait les lui faire tout bas, elles étaient assurément aussi bonnes pour son âme. M""^ la duchesse de Berry était aussi là. Il y avait en gentilshommes de la chambre, qui allaient et venaient de la chambre dans le cabinet où nous étions : le duc de Duras, le duc d'Aumont, M. de Boigelin, Charles de Damas, le duc de Blacas, qui était vraiment très-affecté. Dans la chambre du Roi, il y avait les médecins, le grand aumônier, d'autres aumôniers .et son confesseur. On nous proposa d'entrer dans la chambre. Monsieur, M. le duc d'Angoulême, Madame, W^^ la duchesse de Berry entraient et sortaient. Madame nous dit : « Il n'y « voit pas, cela ne fait rien d'entrer. « Je lui demandai s'il lui avait parlé ; elle me dit : « Non, pas « du tout, depuis qu'il a reçu les sacrements, il « nous a dit adieu à tous, je ne me suis pas appro- « chée, et il ne m'a rien dit de particulier; il n'a pas « même demandé à voir les enfants de la duchesse

« de Berry, il n'en a pas parlé et il ne dit rien à « personne. » J'allai à la porte de sa chambre et je le vis très-bien. Il avait le visage très-enflé et rouge ; il avait l'air de regarder du côté de la porte où j'étais ; Charles de Damas était à ce moment assis un peu derrière le lit, à la tête. Alibert, son médecin, et Dupuytren, sortirent de la chambre et dirent qu'il avait la fièvre très-fort, et que cela le prolongerait encore. Alors, Monsieur nous demanda ce que nous ferions ; nous lui dîmes que nous restions au Palais-Royal, où nous serions à ses ordres ; il nous invita à dîner, ainsi que M. le duc de Bourbon, qui était aussi là. Il s'en alla avec mesdames les duchesses d'Angoulême et de Berry et le duc d'Angoulême. Nous retournâmes au Palais-Royal.

(( A six heures moins un quart, nous retournâmes aux Tuileries pour dîner. Nous entrâmes dans le même cabinet, auprès de la chambre du Roi, par la galerie de Diane, où il n'y avait plus personne. Monsieur, M. et M""^ la duchesse d'Angoulême et M™^ la duchesse de Berry, arrivèrent peu d'instants après. Le Roi était calme et toujours dans le même état. Nous passâmes pour dîner, de ce même salon auprès du cabinet du Roi, dans la salle à manger :

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le couvert du Roi mis, tout son service là comme s'il allait venir dîner, seulement son couvert était voilé. M"i« la duchesse d'Angoulême se mit à la droite de ce couvert, et M'"^ la duchesse de Berry à gauche; Monsieur à c6té de la duchesse d'Angoulême, ma sœur de l'autre côté, et mon frère à côté de sa femme; M. le duc d'Angoulême auprès de M'"^ la duchesse de Berry, et moi entre lui et M. le duc de Bourbon; enfin tout était et se passait comme si le Roi était là. Je ne puis dire l'impression que me fit ce couvert mis, cette place vide, et la pensée que ce malheureux Roi était mourant dans la chambre à côté de nous. On parla de choses et d'autres pendant le dîner, mais chacun dans son coin; la conversation ne fut point générale.

« En sortant de table, nous retournâmes dans le cabinet auprès de la chambre du Roi. Les médecins allaient et venaient, et quand ils sortaient l'on demandait: « Est-ce que cela se prolongera longtemps? » Ils répondaient : « Nous ne pouvons pas « savoir, mais cela n'est pas immédiat.» J'avoue que j'étais surprise du ton et de la manière dont se faisait cette question. Nous entendîmes ce malheureux Roi tousser; je demandais s'il avait sa connaissance,

Alibert me dit : « Oui, par moment; et quand on « fixe son attention, il donnerdes signes de con- « naissance. Quand nous approchons, il donne son « bras pour lui tâter le pouls; quand on lui donne « à boire, il dit : « C'est assez, ■) quand il nen veut « plus; mais, sans cela, il ne parle pas, ni ne donne « aucun signe de vie. » Il est certain qu'il fait preuve de courage, de résignation; il est d'un grand calme.

« A huit heures et demie, nous nous en allâmes tous, les princes chez eux, et nous au Palais-Royal. Monsieur dit que s'il y avait quelque chose, il nous ferait appeler. Il dit à mon frère que son projet était de partir pour Saint Cloud, tout de suite après la mort du Roi, qu'il nous recevrait à Saint-Cloud dès les premiers jours sans cérémonie, comme les visites de cœur, et le lendemain en cérémonie avec ses enfants.

« Mercredi, 15 septembre 1824.

« Le matin, à cinq heures moins un quart, nous avons été réveillés et appelés en toute hâte pour aller chez le Roi. A peine ai -je eu le temps de passer une robe, tant mon frère me pressait. Nous

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sommes montés en voiture, mon frère, ma sœur et moi; W^^ deDolomieu(i)et M. deNancigny dans la seconde voiture. En arrivant dans le cabinet, nous avons trouvé Monsieur, Madame, M. le duc d'Angoulême, M"^^ la duchesse de Berry, les mêmes personnes que la veille. Madame nous a dit : « C'est encore une crise comme hier, mais je suis « persuadée que ce n'est pas encore la fm. « Monsieur a dit : « Il est bien mal, mais cependant il a a encore de la force, et maintenant il est mieux. « Nous sommes restés là quelque temps.

« On a dit qu'on avait fait son pansement la veille au soir, mais que les médecins ne l'avaient pas transporté, comme cela se faisait ordinairement, dans le cabinet où nous étions, pour faire le pansement; qu'on l'avait fait dans sa chambre, mais qu'il avait dit : « Pourquoi ne me mène-t-on pas là- « dedans?)) et que pour le contenter on l'avait roulé dans son ht dans sa chambre, comme si on le transportait dans une autre pièce. M. deBoigelin me dit qu'il avait assisté à ce pansement, et que l'état de son corps, et surtout de son pied et de sa

(i) Elle était dame d'honneur de la duchesse d'Orléans.

jambe, était au delà de tout ce qu'on pouvait dire; qu'il lui manquait trois doigts à un pied, qu'on voyait à nu les os de ce pied et du bas de cette jambe; que cela faisait horreur. Certes, il faut que le Roi ait un grand courage pour avoir été à l'extérieur comme quelqu'un qui ne souffre pas, étant dans cet affreux état. Son pansement dure toujours trois quarts d'heure et le fait souffrir affreusement.

« C'est un état qui, véritablement, inspire de la pitié ; puis maintenant on est si familiarisé avec l'idée de sa mort, qu'on voit clairement que chacun n'attend plus que ce moment sans regret, sans émotion, et même avec une sorte d'impatience. Hélas! pauvre humanité ! et ce que c'est que de n'avoir pas d'amis, de n'avoir su aimer, et, par conséquent, de n'avoir attaché personne...

« Nous sommes rentrés au Palais-Royal à six heures du matin. Je me suis recouchée jusqu'à neuf heures et demie ; à dix heures et demie nous avons déjeuné. Anatole de Montesquiou est revenu de Neuilly et nous a donné des nouvelles de l'arrivée .des enfants hier à onze heures du soir. Nous sommes retournés savoir des nouvelles du Roi à midi et

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demi. Les princes n'y étaient pas ; nous y sommes restés quelques instants : il était dans le même état. En entrant, Chabot est venu annoncer qu'on ne pouvait se dispenser de faire draper les voitures, que tout le monde le faisait. Les ordres ont été donnés pour faire draper deux de celles de mon frère et une des miennes. J'avoue que cela choque mon cœur, mon sentiment, de faire pour le Roi ce que je n'ai pas fait pour le deuil àe ma mère. Hélas ! ainsi va le monde!... Nous avons dîné au Palais- Royal. A sept heures et demie nous sommes retournés chez le Roi... Monsieur, Madame, M. le duc d'Angoulême, M"^^ la duchesse de Berry avaient été prendre l'air dans le jardin des Tuileries, qui, à cette heure, était fermé. Ils revinrent une petite demi-heure après : le Roi toujours s'affaiblissant, mais toujours de la fièvre et une odeur affreuse dans tout l'appartement.

« Nous nous assîmes dans le cabinet, et mon frère eut une conversation avec Monsieur sur la pohce. Mon frère était d'avis que, dans un bon gouvernement, on pouvait s'en passer ; qu'il n'en voyait pas l'utilité, et qu'elle faisait beaucoup de mal. Monsieur était d'avis qu'elle était nécessaire,

et Madame aussi ; M^e la duchesse de Berry irèsfatiguée et pas de bonne humeur. Nous restâmes là jusqu'à neuf heures et demie. Les médecins dirent que le Roi s'affaiblissait, mais que ce n'était pas encore le moment de sa mort. Ils engagèrent Monsieur, M. le duc d'Angoulême et les princesses à aller prendre un peu de repos ; ils le firent. Nous restâmes là encore quelque temps. On essaya de panser le Roi; mais on le vit tellement faible et souffrant, que tous les médecins réunis n'osèrent l'entreprendre. Nous partîmes à dix heures, bien convaincus que nous serions rappelés dans la nuit.

« Jeudi, i6 septembre 1824.

« En effet, cette nuit, à une heure, nous avons été appelés; il y avait une foule énorme dans la galerie de Diane : toute la cour, en hommes, les ministres. Nous sommes entrés dans ce triste cabinet. Les princes et les princesses étaient dans la chambre du Roi, nous y entrâmes aussi ; il y faisait très-sombre. Monsieur était assis sur un pliant, au pied du petit lit de fer couvert de rideaux de taffetas vert, au pied du grand lit de parade, dans lequel

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le Roi ne couchait jamais : il couchait toujours dans ce même petit lit de fer dans lequel il était maintenant. Monsieur était donc au pied, caché par les rideaux, de manière que le Roi ne pouvait le voir ; M"'^ la duchesse d'Angoulême auprès de lui, M^^^ la duchesse de Berry auprès de Madame, puis M. le duc d'Angoulême. On a avancé un pliant pour ma sœur, auprès de M. le duc d'Angoulême; je me suis mise sur le même pHant, à côté d'elle, mon frère auprès sur une chaise, le duc de Bourbon, le prince de Castelcicala, le prince de Talleyrand. Dans la fenêtre étaient le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, Monseigneur l'évêque d'Hermopolis, après l'archevêque de Paris, puisle duc d'Aumont, M. d'Havré; dans l'autre fenêtre, après le duc de Duras, le comte Charles de Damas, M. de Boigelin; derrière le lit, au chevet, le grand aumônier, des aumôniers qui faisaient des prières tout haut , et le confesseur du Roi , qui venait de temps en temps lui parler auprès de son lit. Le duc de Blacas était au chevet du lit du Roi, entre le lit de parade et son petit lit. Tousses valets de chambre étaient là, pressés derrière nous ; tous les médecins dans l'inac-

tion; seulement de temps en temps un se levait, s'approchait de son lit et lui tâtait le pouls.

« A deux heures, Ahbert et les autres dirent qu'il n'avait plus de pouls. Cependant on entendait toujours sa respiration forte. L'odeur était affreuse et la chaleur excessive. Les lumières finissaient alternativement; le silence n'était interrompu que par la respiration du Roi, qui, cependant, par moment cessait, ou par les prières du grand aumônier et des prêtres. Cependant, tout d'un coup, nous entendîmes un bruit plus fort. Je crus que c'était le râle qui prenait au Roi; mais point du tout : c'était ce pauvre M. d'Havré qui s'était endormi et qui ronflait d'une force affreuse.

<( Nous restâmes dans la chambre, à nos places, jusqu'à trois heures. Madame étouffait et sortit pour respirer un peu dans le cabinet; nous la suivîmes. Peu de temps après, M^^ la duchesse de Berry vint, donnant le bras à Mo:)sieur pour le faire respirer. Elle ne le quittait plus et rentra dans la chambre quelque temps après avec lui. Les médecins disaient qu'il n'y avait plus de pouls, et que même le cœur ne battait plus ; mais la respiration allait toujours. Nous rentrâmes tous à l'entrée de sa chambre.

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Monsieur était assis dans la fenêtre, ainsi qu€ la duchesse de Berry. Au bout de quelque temps que nous étions là, la respiration diminuant toujours, le confesseur s'approcha du lit du Roi, les médecins, les gentilshommes de la chambre; il y eut un mouvement général. Nous nous levâmes tous; on apporta un bougeoir aux médecins, qui le mirent devant le visage du Roi.

(S Je le vis parfaitement alors : il était noir et jaune, la bouche ouverte, une figure effrayante. M. le duc d'Angoulême dit à deux ou trois reprises à Monsieur : « Mon père, c'est fini. » M. le comte Charles de Damas vint auprès de Monsieur et lui dit d'un ton solennel, la voix entrecoupée : « Sire, le Roi est mort ! » Alors tout le monde se précipita sur la main du nouveau Roi. Pour moi, je n'y arrivai pas. On récita un De profundis. Puis après, le nouveau Roi dit : «Je veux baiser la main du Roi. d Alors le comte de Duras sortit du lit le bras du Roi mort, et le Roi se mit à genoux auprès du lit et lui baisa la main. Madame, M. le duc d'Angoulême, M""^ la duchesse de Berry, mon frère, ma sœur, M le duc de Bourbon, nous en fîmes autant. Cependant, j'avoue que je ne fis que la démonstration

et que je ne baisai pas la main : cela ne pouvait lui faire aucun bien, le sentiment ne m'y portait pas, je trouvais mieux de m'en abstenir. L'odeur, auprès du lit, était à renverser. Le Roi est mort comme quatre heures du matin sonnaient à ses pendules ; toutes les lumières s'éteignaient : c'était une scène vraiment imposante !

« Nous sortîmes de cette chambre avec le nouveau Hoi, qui avait l'air très-affecté; il était changé. Il nous dit adieu, et, au moment où l'on ouvrit la porte de la galerie'de Diane, M. le duc de Blacas, qui marchait devant, ainsi que le comte Charles de Damas, cria-: «Le Roi, Messieurs!)) Alors toute cette foule de courtisans se mit en mouvement pour suivre le Roi et les princes. C'était un bruit sourd, et en un clin d'œil la galerie de Diane fut déserte. Je n'y vis que le chancelier M. de Sémonville, qui, je crois, était là pour faire l'acte de décès.

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