‹ Morts royalesChapitre 11 sur 14 · MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

MADAME DE MAINTENON

Bien qut de Maintenon n'ait pas été officiellement une personne royale, mais seulement, in petto, la femme légitime et non avouée de Louis XIV, elle a touché de trop près au trône, où, avec un peu plus d'insistance, elle aurait pu certainement s'asseoir, pour ne pas avoir sa place dans la galerie des princesses de l'Europe.

Née à Niort le 27 novembre 1635, elle épousa.

fort jeune encore, le cul-de-jatte et poëte Scarron. Veuve à vingt-cinq ans, elle devint un peu plus tard la surveillante des bâtards de Louis XIV et de Mme (Je Montespan ; dans ces fonctions elle vit souvent le roi, qui se faisait vieux, et elle entreprit de le convertir. C'était une femme d'esprit et de savoir; elle avait une tête solide et beaucoup de persévérance dans les idées, et de patience pour l'exécution de ses projets. Elle captiva le roi, au point de s'en faire aimer, bien qu'elle eût alors peu de charmes et de jeunesse. Mais elle fut assez habile pour ne rien accorder à son royal soupirant, qui ne l'eût sans doute pas épousée sans cela ! « A quarantecinq ans, écrit-elle en 1680 à l'une de ses amies, il n'est plus temps de plaire , mais la vertu est de tout âge... je renvoie toujours le roi affligé, mais jamais désespéré. »

La reine étant morte le 30 juillet 1683, M^^^ de Maintenon put plus facilement entrevoir le terme de ses patients désirs. On suppose qu'elle épousa le roi dans la nuit du 12 juin 1684, après la prise de Luxembourg, et en présence du père La Chaise, de Harlay, archevêque de Paris, qui bénit le mariage, des marquis de Louvois et de Montchevreuil, et du

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valet de chambre Bontemps, qui dressa l'autel et

servit la messe.

Mais, sur ce grave sujet, on en est encore et on en sera toujours réduit aux conjectures, les papiers et correspondances relatifs à ce grand acte ayant été soigneusement détruits.

Dans l'intérieur du palais habité par le roi, l'exveuve Scarron (car quel nom doit-elle légalement porter après ce mariage royal.?) fut toujours traitée par la cour et par les valets comme la reine l'avait été elle-même de son vivant. Mais le peuple, qui ■n'est pas courtisan, ne la considéra jamais que comme la maîtresse du roi, et, comme elle était fort peu populaire, car on lui attribuait les malheurs et les exigences des derniers temps du règne, on l'insulta plusieurs fois publiquement pendant ses voyages à Paris, à un tel point qu'elle dut renoncer à y venir dans ses carrosses, et qu'elle n'y arrivait plus qu'incognito.

En 1715, à la mort du roi, elle avait quatrevingts ans, et voici le portrait qu'elle a tracé d'ellemême dans l'une de ses lettres à sa digne amie, la princesse des Ursins :

« Si vous me voyiez, vous conviendriez que je

fais bien de me cacher. Je ne vois presque plus, j'entends encore plus mal ; on ne m'entend plus! parce que la prononciation s'en est allée avec les dents; la mémoire commence à s'égarer; je ne me souviens plus des noms propres; je confonds tous les temps, et nos malheurs, joints à mon âge, me font pleurer comme toutes les vieilles que vous avez vues. )>

Après la mort du roi, elle se retira définitivement à Saint-Cyr, et c'est encore à l'ouvrage déjà cité de Th. Lavallée que j'emprunte les détails des circonstances qui ont accompagné et suivi la mort de cette femme illustre :

En 17 17, le czar Pierre de Russie, étant venu en France, voulut voir M^e de Maintenon. Il vint à Saint-Cyr le 10 juin, et demanda à visiter la veuve secrète du dernier roi.

M"!^ de Maintenon était alors au lit, malade. « Je n'ai osé dire que non, écrit-elle à M^e de Caylus, et je vais l'attendre sur mon lit. Je ne sais s'il faut l'aller recevoir en cérémonie, s'il veut voir la maison, les demoiselles, s'il entrera au chœur. Je laisse tout au hasard... Le czar est arrivé à sept heures du soir ; il s'est assis au chevet de mon lit :

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il m'a demandé si j'étais malade, j'ai répondu que oui; il m'a fait demander ce que c'était que mon mal; j'ai répondu : Une grande vieillesse. Une savait que me dire, et son. truchement, le prince de Kourakin, ne paraissait pas m'entendre. Sa visite a été fort courte ; il a fait ouvrir le pied de mon lit pour me voir : vous croyez bien qu'il en aura été satisfait. »

Le czar visita la maison dans tous ses détails , s'en fit donner le plan, s'amusa des jeux des demoiselles, mais ne parut prendre qu'un médiocre intérêt à l'institution : elle était d'une société trop polie et trop avancée pour convenir au pays sauvage qu'il voulait civiliser.

Depuis cette visite, M"i« de Maintenon ne fit plus que traîner une vie languissante. Le duc du Maine, déjà si maltraité par le gouvernement du régent , ayant été compromis dans la conspiration de Cellamare, fut arrêté et enfermé à DouUens. Ce fut pour celle que Saint-Simon appelle « la chère et abandonnée protectrice » de ce prince, la plus sensible affliction et qui lui fut mortelle. « Elle se trouva encore mère dans cette circonstance , » dit Languet de Gergy, et dès lors la fièvre qui la con-

sumait depuis vingt ans pendant la nuit la mit dans un tel état de faiblesse , qu'elle cessa de se lever. Néanmoins, elle vécut encore un mois, voyant approcher sa fm avec le calme le plus parfait et la piété la plus fervente. « Elle fut près de trois heures à l'agonie ; elle avait l'air d'une personne qui dort tranquillement , et son visage paraissait plus beau et plus respectable que jamais. » Enfin, elle expira le I $ août 1 7 1 9, à cinq heures du soir. Alors « ce ne fut qu'un cri dans toute la maison, disent les dames de Saint-Cyr, et on ne peut s'imaginer quelle fut notre douleur de nous voir séparées pour toujours de celle qui faisait après Dieu notre bonheur et notre félicité en cette vie. Nous la pleurâmes bien amèrement, et tout ce qui nous rappelle son souvenir nous est toujours d'un grand sujet d'attendrissement. »

On ouvrit son testament, où elle faisait seulement quelques legs pieux, tout son bien devant appartenir à sa nièce, la duchesse de Noailles. On embauma son corps , et elle demeura deux jours exposée sur son lit, avec un air si doux et si dévot, qu'on eût dit qu'elle priait Dieu.

Le troisième jour, vers le soir, on l'ensevelit et

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on la mit dans le vestibule du chœur, la commu-nauté rangée autour du cercueil, les demoiselles dans le grand corridor, un cierge à la mam. L'évêque de Chartres et eent prêtres de Saint-Lazare, avec tous les curés des paroisses voisines, entrèrent par la porte de clôture, et lorsqu'ils furent près du vestibule ils entonnèrent les prières des morts. Les demoiselles passèrent devant eux et allèrent prendre leur rang dans le chœur : on y porta le cercueil dans une marche assez lente; la communauté le suivait, et quatre religieuses tenaient les coins du drap mortuaire. Le clergé continua de chanter, « car nous ne chantâmes rien, disent les dames de Saint-Cyr, et véritablement nous ne l'aurions pas pu, caries sanglots ne nous l'auraient pas permis. » Après les vêpres des morts, on descendit le cercueil dans le caveau ; le clergé se retira ; « ensuite la com- • munauté et les demoiselles sortirent du chœur plus tristes qu'on ne pourrait dire. » Le lendemain il y eut un service solennel; mais on ne dit pas d'oraison funèbre, et l'on se contenta de mettre sur la tombe, placée au milieu du chœur, entre les bancs des demoiselles et les stalles des rehgieuses, une épitaphe faite par l'abbé Vertot.

Son appartement fut conservé tel qu'il était à sa mort avec son ameublement : « On réserva son cabinet, disent les dames, comme un lieu précieux , dédié à sa mémoire ; et, afin qu'il ne fût pas inutile, on en fit la chambre du conseil. «

Le corps de M'"« de Maintenon ne devait habiter que pendant soixante-quinze ans cette première sépulture. En effet, après la révolution, Saint-Cyr fut dévasté, la communauté dissoute et dispersée , et, en janvier 1794, on envoya des ouvriers pour transformer l'église en salles d'hôpital.

Pendant leur travail , les ouvriers aperçurent au milieu du chœur dévasté, où stalles des dames, bancs des demoiselles, orgues, chapelles, tout avait disparu , une table de marbre noir perdue dans le sol couvert de débris : c'était la tombe de M^^^ de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau et le double cercueil , et en enlevèrent le corps de sa fondatrice , parfaitement conservé , couvert encore de ses habits, ayant même gardé les parfums avec lesquels on l'avait embaumé. Ils lui mirent une corde au cou, la traînèrent dans la cour du dehors, au milieu de rires et de cris sauvages, et le jetèrent, dépouillé et tout mutilé, dans un grand trou du ci-

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metière, où ils l'enterrèrent. « La tombe violée de M"i^ de Maintenon , dit un de ses arrière-neveux , eut cela de commun avec les tombes royales de Saint-Denis; ce jour-là, la fondatrice de Saint-Cyr fut traitée en reine , et c'étaient les seuls honneurs que la Providence réservait à son élévation cachée (i). «

La maison de Saint-Cyr devint, en Tan VI, d'hôp.ital militaire un hôtel d'invalides, puis en 1800 un collège sous le nom de Prytanée français. En 1802, à l'époque de la restauration du culte catholique, et quand on se disposait à rendre l'église de Saint-Louis à sa destination, Crouzet, directeur du Prytanée, ayant été averti de l'endroit où gisait le cadavre de M^^^ de Maintenon, le fit exhumer' avec une certaine pompe religieuse et enterrer dans l'ancienne cour verte, en face du logement qu'avait occupé la fondatrice de Saint-Cyr. On lui éleva un petit monument entouré d'une grille et de saules pleureurs.

En 1805, le Prytanée devint, sans changer de

(i) Histoire de la maison royale de Saint-Louis, par le duc de Noailles, l'un des quarante.

nom, une sorte d'école militaire préparatoire, qui eut pour commandant le général Duteil. L'un des premiers actes de ce général fut d'ordonner la destruction du modeste tombeau de la « fanatique, disait-il, qui avait fait révoquer l'édit de Nantes. » Alors les derniers ossements de M'"^ de Maintenon furent placés dans un mauvais coffre d'emballage et relégués, d'abord dans un grenier parmi des débris de meubles, puis dans un coin poudreux de l'économat de l'École militaire, derrière des caisses de rebut. Ce coffre était à la merci de ceux qui connaissaient son existence, et c'est ainsi que la plupart des ossements en furent dispersés. D'ailleurs, pendant trente ans, personne ne s'en occupa, ni le gouvernement impérial, ni celui des Bourbons, ni les généraux qui se succédèrent dans le commandement de l'École militaire.

Enfin, en 1836, M. le colonel Baraguey d'Hilliers, commandant l'École spéciale militaire, demanda au ministre de la guerre l'autorisation d'élever un monument, dans la chapelle, à la fondatrice de Saint-Cyr. Cette autorisation ayant été donnée, on rechercha l'endroit du chœur des dames où elle avait été inhumée, et qui avait été muré et carrelé.

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On le découvrit, et on trouva dans l'ancien caveau un cercueil de bois vermoulu avec un cercueil de plomb à tête, ouvert seulement du côté droit, et où étaient encore des débris de linceul tombant en poussière , une petite croix d'ébène, un talon de soulier de femme, quelques aromates, des lambeaux de parchemin. On réunit ces débris aux ossements très-incomplets et très- douteux qu'on retrouva dans le coffre; on mit le tout dans une petite boîte en chêne, recouverte d'une feuille de plomb, avec un parchemin relatant l'exhumation ; puis l'on déposa cette boîte dans un mausolée en marbre noir, surmonté d'une croix et placé sur un socle en marbre blanc. Tout cela fut fait sans aucune pompe, par les mains d'ouvriers, et avec tant de légèreté que le cercueil de plomb fut oublié et ensuite vendu comme débris. Ce petit monument est placé dans l'enfoncement latéral de l'église, qui avait été jadis la chapelle de Saint-Candide; il porte pour inscription :

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